« Je veux être Chateaubriand ou rien », note-t-il à quatorze ans. Il le visite dès 1820, lui adresse deux odes, reçoit de lui un billet au lendemain d’Hernani et, le 4 juillet 1848, décrit son corps et sa chambre de la rue du Bac dans Choses vues.
En bref
| Naissance | 26 février 1802 — Besançon |
|---|---|
| Mort | 22 mai 1885 — Paris |
| Sépulture | Panthéon |
| Dans les Mémoires | Une seule mention, à propos des odes sur Bonaparte (livre XXII, chapitre 15). |
| Rencontres | Rue Saint-Dominique, n° 27, en 1820 (le premier soir, puis un matin à sa toilette) ; au ministère, en 1823 ; à Reims, au sacre de 1825 ; rue du Bac, le 4 juillet 1848, devant le corps (Victor Hugo raconté, 1863 ; Choses vues). |
| Échanges | Deux odes de Hugo « À M. de Chateaubriand » (1820, 1824) ; une lettre de Chateaubriand sur l’ode de Quiberon (1821) ; le billet sur Hernani (1830) ; les deux billets de décembre 1840 sur Napoléon. |
| Témoignages | « Je veux être Chateaubriand ou rien » (note du 10 juillet 1816, citée en 1863) ; le mot « enfant sublime » n’est connu que par Victor Hugo raconté, et contesté. |
| Dans les Mémoires | 1 mention (relevé automatique) : livres XXII (15). |
| Référence | Wikidata Q535 |
| Correspondance | 10 lettres dans la Correspondance (6 écrites, 4 reçues). |
« Je veux être Chateaubriand ou rien » (1816-1819)

Victor Hugo naît à Besançon le 26 février 1802, l’année du Génie du christianisme. Le récit de sa jeunesse publié en 1863, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, que l’on doit à sa femme Adèle et auquel il a lui-même contribué (Wikipédia), cite le cahier où l’adolescent notait ses journées, à la pension :
« La note la plus remarquable est celle-ci, datée du 10 juillet 1816 (quatorze ans) : « — Je veux être Chateaubriand ou rien. » […] »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. I, chapitre XXX, p. 386.
Sa mère, royaliste et voltairienne, rit d’Atala ; lui prend parti pour le livre, et le Génie du christianisme le fait chrétien :
« Madame Hugo était pour la parodie, Victor fut énergiquement pour Atala. La lecture de Chateaubriand, pour lequel il se passionna, modifia sensiblement ses idées sur un point. Le Génie du christianisme, en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes. Victor accepta peu à peu cette croyance qui se confondait avec l’architecture des cathédrales et avec les grandes images de la Bible, et passa du royalisme voltairien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand », p. 4-5.
« Un enfant sublime » (1820)
Le 13 février 1820, le duc de Berry est assassiné à la porte de l’Opéra. Hugo, dix-huit ans, lui consacre une ode :
« La mort du duc de Berry inspira à Victor une ode qui réussit beaucoup dans le monde royaliste. Louis XVIII en récita plusieurs fois devant ses intimes la strophe qui commence par : Monarque en cheveux blancs, hâte-toi, le temps presse ;
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
Un Bourbon, etc. »
« M. de Chateaubriand, causant avec un député de la droite, M. Agier, lui parla de l’ode en termes enthousiastes et lui dit que l’auteur était un enfant sublime. M. Agier fit, dans le Drapeau blanc, un article sur l’ode et cita le mot de M. de Chateaubriand. Cette parole du grand écrivain fut répétée partout, et Victor entra dans la vraie célébrité. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
Le mot n’est pas de la main de Chateaubriand : il n’est connu que par ce récit, qui renvoie à l’article d’Agier, non consulté ici. Beaunier, en 1910, le rapporte avec une réserve :
« […] et, très jeune, Hugo qui de Chateaubriand reçoit le nom d’ « enfant sublime » ; du moins, on le raconta, maintenant on le nie […] »
André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand, 1910. · Lire le passage
Le premier soir, rue Saint-Dominique (1820)
« Il alla remercier M. Agier de son article, mais il n’osa pas affronter la gloire de M. de Chateaubriand, lequel s’étonna de ne pas le voir et le dit à M. Agier. Le député vint dire l’étonnement de M. de Chateaubriand à madame Hugo, qui ne riait plus d’Atala depuis qu’Atala admirait son fils, et elle ordonna à Victor la visite terrible. Il sentit bien lui-même que, M. de Chateaubriand le demandant, il n’y avait pas à résister, et il subit l’honneur qui lui était infligé. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Le lendemain à sept heures du soir, M. Agier vint le prendre. Ce ne fut pas sans une vive émotion qu’il arriva au numéro 27 de la rue Saint-Dominique. Il suivit son guide à travers une cour, au fond de laquelle ils montèrent un perron. M. Agier sonna, un domestique, à tablier blanc, ouvrit, les introduisit dans l’antichambre, puis dans un grand salon meublé simplement et dont les sièges étaient recouverts de housses grises. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Madame de Chateaubriand, assise sur une causeuse, ne bougea pas. M. de Chateaubriand, adossé à la cheminée, sans se déranger, dit à Victor : — Monsieur Hugo, je suis enchanté de vous voir. J’ai lu vos vers, ceux que vous avez faits sur la Vendée et ceux que vous venez de faire sur la mort du duc de Berry. Il y a, surtout dans les derniers des choses qu’aucun poète de ce temps n’aurait pu écrire. Mes vieilles années et mon expérience me donnent malheureusement le droit d’être franc, et je vous dis sincèrement qu’il y a des passages que j’aime moins, mais ce qui est beau dans vos odes est très-beau. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« L’éloge n’était pas ménagé ; pourtant il y avait, dans l’attitude, dans l’inflexion de voix, dans cette façon de distribuer les places, quelque chose de si souverain, que Victor se sentit plutôt diminué qu’exalté. Il balbutia une réponse embarrassée et eut envie de partir. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Deux amis de la maison, les marquis de Talaru et d’Herbouville, arrivèrent à propos pour détourner l’attention. Il se remit un peu, et put regarder le glorieux écrivain dont il ne connaissait que les livres. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« M. de Chateaubriand affectait l’allure militaire ; l’homme de plume se souvenait de l’homme d’épée ; son cou était roidi par une cravate noire qui dissimulait le col de la chemise ; une redingote noire, boutonnée jusqu’au haut, redressait son petit corps voûté. Ce qu’il avait de beau, c’était la tête, en disproportion avec la taille, mais noble et grave. Le nez était d’une ligne ferme et impérieuse, l’œil fier, le sourire charmant, mais ce n’était qu’un éclair et la bouche reprenait vite l’expression sévère et hautaine. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« La nuit arriva. On n’apportait pas de lumière. Le maître de la maison laissait tomber la conversation. Victor, gêné d’abord des paroles, l’était maintenant du silence. Il fut ravi quand M. Agier se leva. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« M. de Chateaubriand, les voyant partir, invita Victor à revenir le voir et lui dit qu’il le trouverait tous les jours de sept à neuf heures du matin. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Victor retraversa sans s’arrêter l’antichambre et la cour ; lorsqu’il fut dans la rue, il respira bruyamment. — Eh bien, lui dit M. Agier, j’espère que vous êtes content ? — Oui, d’être dehors. — Comment ! s’écria le député. Mais M. de Chateaubriand a été charmant pour vous. Il vous a parlé beaucoup. Vous ne le connaissez pas, il est quelquefois quatre ou cinq heures sans dire un mot. Il fait pour vous une véritable exception en vous accordant si vite vos grandes et vos petites entrées. Si vous n’êtes pas satisfait, vous êtes difficile. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Victor ne fut pas convaincu. Il aimait mieux l’auteur des Martyrs dans ses livres que dans son salon, et, sans madame Hugo, dont la volonté était toute-puissante sur son fils, les relations en fussent restées là. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
Vingt-sept ans plus tard, Hugo se souvient de ces visites de « lycéen épouvanté » dans ses notes sur Mme de Chateaubriand (texte entier plus bas, 1847) :
« J’étais adolescent quand j’allais chez M. de Chateaubriand. Elle me recevait fort mal, c’est-à-dire ne me recevait pas du tout. J’entrais, je saluais. Mme de Chateaubriand ne me voyait pas, j’étais terrifié. Ces terreurs faisaient de mes visites à M. de Chateaubriand de vrais cauchemars auxquels je songeais quinze jours et quinze nuits d’avance. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
Le second matin : la cuvette, Moïse et Pilorge
« Par déférence pour sa mère, il reprit un matin le chemin de la rue Saint-Dominique. Le même domestique lui ouvrit. Cette fois M. de Chateaubriand le reçut dans sa chambre. En passant par le salon, il se croisa avec madame de Chateaubriand qui, malgré l’heure matinale, sortait et avait sur la tête un de ces chapeaux à passe étroite de mode alors dans le faubourg Saint-Germain. Victor, qui, à sa première visite, l’avait mal distinguée parce qu’elle était à contre-jour et que le soir tombait déjà, vit alors une grande femme maigre, au visage sec et marqué de petite vérole. Elle ne s’arrêta pas pour ce petit jeune homme ; elle daigna cependant lui faire un léger salut de tête. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Quand Victor entra, M. de Chateaubriand, en manches de chemise, un foulard noué sur la tête, assis à une table, tournait le dos à la porte et faisait une revue de papiers. Il se retourna avec empressement. — Ah ! bonjour, monsieur Victor Hugo. Je vous attendais. Asseyez-vous donc. Eh bien, avez-vous travaillé depuis que je ne vous ai vu ? Oui, n’est-ce pas ? Avez-vous fait beaucoup de vers ? »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Victor répondit qu’il en faisait toujours un peu. — Vous avez bien raison. Les vers ! faites des vers ! c’est la littérature d’en haut. Vous êtes sur un plateau plus élevé que le mien. Le véritable écrivain, c’est le poëte. Moi aussi j’ai fait des vers, et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie ? Tenez, il faut que je vous en lise une scène… — Pilorge, venez, j’ai besoin de vous. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».

« Un individu, rouge de cheveux, de favoris et de visage, entra : — Allez me chercher le manuscrit de Moïse. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Pilorge était le secrétaire de M. de Chateaubriand, ce qui ne lui constituait pas une sinécure. Sans compter les manuscrits, la correspondance seule lui prenait énormément de temps parce qu’en outre des lettres originales qu’il écrivait et que M. de Chateaubriand signait, il en faisait un double pour un registre où l’illustre écrivain, attentif pour la postérité, conservait précieusement ses moindres billets. Pilorge avait aussi la fonction de classer et de numéroter toutes les lettres reçues à l’hôtel. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Le secrétaire apporta le manuscrit demandé. L’auteur de René lut alors, avec pompe et conviction, un dialogue, puis un chœur imité des chœurs d’Athalie et d’Esther, qui ne démontrèrent pas à son auditeur qu’il eût raison de préférer ses vers à sa prose. Victor essaya de trouver cela très-beau, et parvint à admirer ce vers du chœur : Et souvent la douleur s’apaise par des chants, auquel il s’accrocha comme à une planche de sauvetage. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Le domestique qui lui avait ouvert apporta une immense cuvette remplie d’eau. M. de Chateaubriand dénoua son madras et se mit à ôter ses pantoufles de maroquin vert ; Victor allait se retirer, mais il le retint ; il continua sans façon de se déshabiller, défit son pantalon de molleton gris, sa chemise, son gilet de flanelle, et entra dans la cuvette, où le domestique le lava et le frictionna. Essuyé et rhabillé, il fit la toilette de ses dents, qui étaient fort belles et pour lesquelles il avait toute une trousse de dentiste. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Ragaillardi par son barbotage dans la cuvette, il causa avec entrain, tout en se travaillant la mâchoire, et charma Victor. Il parla de la censure. — Quel gouvernement ! Ce sont des misérables et des imbéciles. La pensée est plus forte qu’eux, et ils se blesseront à la frapper. S’ils ne compromettaient qu’eux ! mais ils perdront la monarchie à ce jeu-là. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Victor emporta de cette seconde entrevue une bien meilleure impression que de la première. Il fit pour M. de Chateaubriand l’ode intitulée le Génie. Il retourna souvent le voir, mais il lui retrouva rarement la vivacité et l’abandon de sa seconde visite. M. de Chateaubriand était toujours tel qu’il l’avait vu le premier soir, d’une politesse glacée au fond ; on se heurtait à un caractère dont rien ne pouvait ployer la roideur ni diminuer la hauteur ; on éprouvait plus de respect que de sympathie ; on se sentait devant un génie, mais non devant un homme. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
La scène de la toilette, Hugo la reprend dans Les Misérables (1862), parmi les traits de « l’année 1817 » :
« Chateaubriand, debout tous les matins devant sa fenêtre du no 17 de la rue Saint-Dominique, en pantalon à pieds et en pantoufles, ses cheveux gris coiffés d’un madras, les yeux fixés sur un miroir, une trousse complète de chirurgien dentiste ouverte devant lui, se curait les dents, qu’il avait charmantes, tout en dictant des variantes de la Monarchie selon la Charte à M. Pilorge, son secrétaire. »
Victor Hugo, Les Misérables, t. I, livre III, chapitre 1, « L’année 1817 » (éd. Testard, 1890). · Lire le passage dans Edmond Biré, Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac
Edmond Biré relève l’anachronisme :
« Outre que c’eût été une singulière fantaisie à Chateaubriand de dicter ainsi, en 1817, des pages imprimées et publiées en 1816, il n’avait garde de se mettre, cette année-là, aux fenêtres du numéro 27 de la rue Saint-Dominique, par cette excellente raison qu’il habitait alors rue de l’Université, au numéro 25. »
Edmond Biré, Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, 1907. · Lire le passage
« […] en 1820 seulement, il se transporta au numéro 27 de la rue Saint-Dominique Saint-Germain. »
Edmond Biré, Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, 1907. · Lire le passage
Le récit de 1863 place cette toilette au second matin, en 1820.
« Le Génie », ode à Chateaubriand (juillet 1820)
L’ode est datée de juillet 1820 et dédiée « À M. de Chateaubriand » ; elle prend place dans les Odes (texte entier, éd. Ollendorff des Odes et Ballades) :
« Malheur à l’enfant de la terre,
Victor Hugo, « Le Génie », à M. de Chateaubriand, juillet 1820, I.
Qui, dans ce monde injuste et vain,
Porte en son âme solitaire
Un rayon de l’esprit divin !
Malheur à lui ! l’impure envie
S’acharne sur sa noble vie,
Semblable au vautour éternel ;
Et, de son triomphe irritée,
Punit ce nouveau Prométhée
D’avoir ravi le feu du ciel.
La Gloire, fantôme céleste,
Apparaît de loin à ses yeux ;
Il subit le pouvoir funeste
De son sourire impérieux !
Ainsi l’oiseau, faible et timide,
Veut en vain fuir l’hydre perfide
Dont l’œil le charme et le poursuit ;
Il voltige de cime en cime,
Puis il accourt, et meurt victime
Du doux regard qui l’a séduit.
Ou, s’il voit luire enfin l’aurore
Du jour, promis à ses efforts ;
Vivant, si son front se décore
Du laurier, qui croît pour les morts ;
L’erreur, l’ignorance hautaine,
L’injure impunie et la haine
Usent les jours de l’immortel.
Du malheur imposant exemple,
La gloire l’admet dans son temple,
Pour l’immoler sur son autel. »
« Pourtant, fallût-il être en proie
Victor Hugo, « Le Génie », à M. de Chateaubriand, juillet 1820, II.
À l’injustice, à la douleur,
Qui n’accepterait avec joie
Le génie, au prix du malheur ?
Quel mortel, sentant dans son âme
S’éveiller la céleste flamme
Que le temps ne saurait ternir,
Voudrait, redoutant sa victoire,
Au sein d’un bonheur sans mémoire,
Fuir son triste et noble avenir ?
Chateaubriand, je t’en atteste,
Toi qui, déplacé parmi nous,
Reçus du ciel le don funeste
Qui blesse notre orgueil jaloux :
Quand ton nom doit survivre aux âges,
Que t’importe, avec ses outrages,
À toi, géant, un peuple nain ?
Tout doit un tribut au génie.
Eux, ils n’ont que la calomnie ;
Le serpent n’a que son venin.
Brave la haine empoisonnée ;
Le nocher rit des flots mouvants,
Lorsque sa poupe couronnée
Entre au port, à l’abri des vents.
Longtemps ignoré dans le monde,
Ta nef a lutté contre l’onde
Souvent prête à l’ensevelir ;
Ainsi jadis le vieil Homère
Errait inconnu sur la terre,
Qu’un jour son nom devait remplir. »
« Jeune encor, quand des mains du crime
Victor Hugo, « Le Génie », à M. de Chateaubriand, juillet 1820, III.
La France en deuil reçut des fers,
Tu fuis ; le souffle qui t’anime
S’éveilla dans l’autre univers.
Contemplant ces vastes rivages,
Ces grands fleuves, ces bois sauvages,
Aux humains tu disais adieu ;
Car dans ces lieux que l’homme ignore
Du moins ses pas n’ont point encore
Effacé les traces de Dieu.
Tu vins, dans un temps plus tranquille,
Fouler cette terre des arts
Où croît le laurier de Virgile,
Où tombent les murs des Césars.
Tu vis la Grèce humble et domptée :
Hélas ! il n’est plus de Tyrtée
Chez ces peuples, jadis si grands ;
Les grecs courbent leurs fronts serviles,
Et le rocher des Thermopyles
Porte les tours de leurs tyrans.
Ces cités, que vante l’histoire,
Pleurent leurs enfants aguerris ;
Le vieux souvenir de leur gloire
N’habite plus que leurs débris.
Les dieux ont fui : dans les prairies,
Adieu les blanches théories !
Plus de jeux, plus de saints concerts !
Adieu les fêtes fraternelles !
L’airain, qui gronde aux Dardanelles,
Trouble seul les temples déserts.
Mais si la Grèce est sans prestiges,
Tu savais des lieux solennels
Où sont de plus sacrés vestiges,
Des monuments plus éternels,
Une tombe pleine de vie,
Et Jérusalem asservie
Qu’un pacha foule sans remord,
Et le bédouin, fils du numide,
Et Carthage, et la Pyramide,
Tente immobile de la mort !
Enfin, au foyer de tes pères,
Tu vins, rapportant pour trésor
Tes maux aux rives étrangères,
Et les hautes leçons du sort.
Tu déposas ta douce lyre :
Dès lors, la raison qui t’inspire
Au sénat parla par ta voix ;
Et la Liberté rassurée
Confia sa cause sacrée
À ton bras, défenseur des rois.
Dans cette arène où l’on t’admire,
Sois fier d’avoir tant combattu,
Honoré du double martyre
Du génie et de la vertu.
Poursuis : remplis notre espérance ;
Sers ton prince, éclaire la France,
Dont les destins vont s’accomplir.
L’Anarchie, altière et servile,
Pâlit devant ton front tranquille
Qu’un tyran n’a point fait pâlir.
Que l’envie, aux pervers unie,
Te poursuive de ses clameurs,
Ton noble essor, fils du génie,
T’enlève à ces vaines rumeurs ;
Tel l’oiseau du Cap des Tempêtes
Voit les nuages sur nos têtes
Rouler leurs flots séditieux ;
Pour lui, loin des bruits de la terre,
Bercé par son vol solitaire,
Il va s’endormir dans les cieux ! »
En octobre, il en envoie des exemplaires à l’Académie des Jeux floraux de Toulouse, qui l’a couronné adolescent :
« Ignorant si le secrétaire du Conservateur littéraire a rempli exactement l’ordre que je lui avais donné de vous envoyer quelques exemplaires de mon Ode à M. de Chateaubriand j’en joins quelques-uns au paquet que j’ai l’honneur de vous adresser. »
Victor Hugo à M. Pinaud, de l’Académie des Jeux floraux, 24 octobre 1820.
Berlin et le chocolat de Marie-Thérèse (fin 1820)
À la fin de 1820, Chateaubriand est nommé ministre de France à Berlin ; il quitte Paris au début de janvier 1821.
« Ce ne fut pas sans une joie secrète que Victor apprit que M. de Chateaubriand était nommé ambassadeur à Berlin. Il alla le féliciter et lui dire adieu. — Comment ! adieu ! dit l’ambassadeur. Mais vous venez avec moi. Victor ouvrit de grands yeux. — Oui, reprit le maître ; je vous ai fait attacher à l’ambassade sans vous en demander la permission, et je vous emmène. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Victor le remercia cordialement de sa bonne intention, mais il lui dit qu’il ne pouvait quitter sa mère. — Est-ce seulement votre mère ? demanda M. de Chateaubriand en souriant. Allons, vous êtes libre. Mais je suis fâché que cela ne se puisse pas, c’eût été honorable pour nous deux. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».

« Madame de Chateaubriand entra dans le cabinet de son mari. Elle n’avait jamais paru connaître Victor ; il fut donc fort étonné de la voir venir à lui, le sourire aux lèvres. — Monsieur Hugo, lui dit-elle, je vous tiens et il faut que vous m’aidiez à faire une bonne action. J’ai une infirmerie pour les vieux prêtres pauvres. Cette infirmerie me coûte plus d’argent que je n’en ai ; alors j’ai une fabrique de chocolat. Je le vends un peu cher, mais il est excellent. En voulez-vous une livre ? »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« — Madame, dit Victor qui avait sur le cœur les grands airs de madame de Chateaubriand et qui éprouva le besoin de l’éblouir, j’en veux trois livres. Madame de Chateaubriand fut éblouie, mais Victor n’eut plus le sou. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Madame de Chateaubriand n’était pas seule charitable. M. de Chateaubriand avait toujours sur la cheminée de son cabinet des piles de pièces de cinq francs ; à chaque instant, son domestique entrait, lui remettait des lettres de mendiants, émigrés vrais ou faux, vendéens, chevaliers de saint Louis ; il prenait à la pile en bougonnant, enveloppait l’argent dans la lettre et envoyait le tout par le domestique. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« M. de Chateaubriand donnait sans compter, comme il dépensait. L’argent lui ruisselait des mains. Lorsqu’il alla voir à Prague Charles X exilé, l’ex-roi le questionna sur sa fortune. — Je suis gueux comme un rat, répondit-il, je vis pêle-mêle avec les pauvres de madame de Chateaubriand. — Oh ! ça ne finira pas comme ça, dit le roi ; voyons, Chateaubriand, combien vous faudrait-il pour être riche ? — Sire, vous y perdriez votre temps. Vous me donneriez quatre millions ce matin que je n’aurais pas un patard ce soir. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
« Les embarras d’argent qui aggravèrent sa vieillesse le forcèrent à vendre d’avance ses Mémoires d’Outre-tombe et à hypothéquer son cadavre. On lui fit une pension de vingt mille francs par an. Comme il ne mourait pas assez vite et que le marché devenait mauvais, on ne voulut plus lui donner que douze mille francs ; il convint qu’il avait tort de tant durer et accepta la diminution. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXIV, « Un mot de Chateaubriand ».
Hugo raconte le chocolat autrement en 1847 : un matin d’été, dans le salon, quinze francs « c’est-à-dire vingt jours de nourriture » (texte entier plus bas).
1821 : l’ode qui l’a fait pleurer, les Jeux floraux
Au printemps de 1821, Chateaubriand, ambassadeur à Berlin, lui écrit au sujet d’une nouvelle ode, sur Quiberon ; Hugo le raconte à Alfred de Vigny :
« Je n’ai rien lu ni fait lire depuis Quiberon. J’ai reçu de M. de Chateaubriand une lettre charmante où il me dit que cette ode l’a fait pleurer ; je vous répète cet éloge, mon ami, parce qu’il vous concerne aussi, vous qui avez entre les mains le procès-verbal de l’enfantement de cette œuvre. »
Victor Hugo à Alfred de Vigny, [21 avril 1821].
Rentré de Berlin, Chateaubriand reçoit de l’Académie des Jeux floraux le titre de maître, qu’elle lui offre à la mort de Fontanes ; c’est le jeune maître ès Jeux floraux qui doit lui en remettre les lettres :
« Vous savez peut-être qu’Elle a cru trouver dans le décès de M. de Fontanes une occasion d’offrir à M. de Chateaubriand le titre un peu tardif de maître ès-Jeux Floraux. Il l’a accepté avec toute la grâce possible, et je lui en adresse les lettres. Il me paraît si naturel qu’elles lui parviennent par vous que je m’excuse à peine de vous en donner le soin. »
M. Pinaud à Victor Hugo, 23 juillet 1821 (note de l’éd. de 1947).
« M. de Chateaubriand fut nommé maître ès-Jeux Floraux. Ses lettres devaient lui être remises par un académicien ; il y en avait six à Paris, dont un était collègue du nouveau maître à la chambre des pairs. On choisit Victor, qui était le plus jeune. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XXXVIII, p. 42.
« Les journaux ont pu vous apprendre que j’ai été choisi pour remettre à M. de Chateaubriand ses lettres de maître ès-Jeux Floraux. Il y avait pourtant à Paris cinq autres académiciens plus dignes que moi, dont un est son collègue à la Chambre des Pairs. N’importe, j’ai dû représenter, tout indigne que j’en suis, l’une des premières académies de l’Europe devant le premier écrivain du siècle. Mon insuffisance n’en ressortait que mieux. Ce qui me cause une joie véritable, c’est que d’après la hiérarchie académique, c’est Chateaubriand qui sera chargé de mon oraison funèbre. Je vous parle de tout cela comme un enfant égayé par un jouet. J’ai été heureux de cet incident, parce qu’il établit un nouveau rapport entre Chateaubriand et moi. »
Victor Hugo à M. Foucher, Montfort-l’Amaury, 3 août 1821.
« M. de Chateaubriand a reçu son diplôme avec toute la grâce possible et m’a dit qu’il écrirait à l’Académie pour la remercier. Tous les amis des lettres félicitent l’Académie de cette glorieuse acquisition. S’il faut l’avouer, elle m’a semblé, comme à vous, un peu tardive. »
Victor Hugo à M. Pinaud, Paris, 14 août 1821.
« Ce nouveau rapport a, en quelque sorte, resserré encore ma liaison avec l’illustre pair, et c’est une reconnaissance de plus que je vous dois. »
Victor Hugo à M. Pinaud, Paris, 14 août 1821.
Pour Chateaubriand contre Armand Carrel
Un jour, chez le journaliste Alphonse Rabbe, Hugo défend Chateaubriand contre un inconnu qui écrit à un bureau :
« Une discussion s’éleva entre eux au sujet de M. de Chateaubriand, que M. Rabbe n’aimait pas. La causerie, courtoise entre les deux amis, s’anima par l’intervention de quelqu’un que M. Victor Hugo n’avait pas vu en entrant et qui était masqué par un bureau sur lequel il écrivait. Ce quelqu’un, d’une voix tranchante et impérative, déclara que Chateaubriand était un écrivain maniéré et boursouflé dont la réputation surfaite ne durerait pas vingt ans, et que tout ce qu’il avait écrit ne valait pas une page de Bossuet. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XL, « M. Alphonse Rabbe », p. 79.
« M. Victor Hugo répliqua vivement à cet interlocuteur inconnu qui donnait ses opinions comme des ordres, et M. Rabbe eut quelque peine à calmer la conversation. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XL, p. 79.
« Il écrivit quelques mots sur une feuille de papier à lettre qu’il tendit à M. Alphonse Rabbe : — Voulez-vous porter cela de ma part à M. Victor Hugo ? C’était une provocation, signée Armand Carrel. — Êtes-vous fou ? dit M. Rabbe. Un duel, parce qu’on ne pense pas comme vous sur une page de Bossuet ! »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XL, p. 80.
Rabbe empêche le duel. Carrel deviendra l’ami de Chateaubriand ; blessé en duel en 1833, il voit défiler à sa porte « même les royalistes, entre autres M. de Chateaubriand » (même ouvrage, chapitre LX).
Le ministre à sa toilette (1823)
Ministre des Affaires étrangères du 28 décembre 1822 au 6 juin 1824, Chateaubriand reçoit encore le matin, en faisant sa toilette. Hugo s’en souvient en 1847, à propos de Guizot qui occupe le même appartement :
« Quand il faisait partie du ministère du 27 octobre 1840 comme ministre des affaires étrangères, il occupait précisément l’appartement qu’avait occupé vingt ans auparavant M. de Chateaubriand pendant le ministère de 1823. Il se rasait le matin dans le petit cabinet qui donne sur le boulevard, et il recevait là ses intimes et ses dévoués tout en faisant sa toilette, comme dans ma jeunesse j’avais vu faire à M. de Chateaubriand à la même heure dans cette même chambre. »
Victor Hugo, Choses vues, « Guizot », 1847.
« Tomber plus haut » : l’ode du 7 juin 1824
Le 6 juin 1824, Chateaubriand est chassé du ministère. Le lendemain, Hugo date une ode qui lui est adressée :
« En juin 1824, il prit énergiquement parti pour M. de Chateaubriand renvoyé du ministère. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, p. 88.
« Il est, Chateaubriand, de glorieux navires
Victor Hugo, « À M. de Chateaubriand », 7 juin 1824 (Odes, livre III, ode 2), I.
Qui veulent l’ouragan plutôt que les zéphires.
Il est des astres, rois des cieux étincelants,
Mondes volcans jetés parmi les autres mondes,
Qui volent dans les nuits profondes,
Le front paré des feux qui dévorent leurs flancs.
Le génie a partout des symboles sublimes.
Ses plus chers favoris sont toujours des victimes,
Et doivent aux revers l’éclat que nous aimons ;
Une vie éminente est sujette aux orages ;
La foudre a des éclats, le ciel a des nuages
Qui ne s’arrêtent qu’aux grands monts !
Oui, tout grand cœur a droit aux grandes infortunes ;
Aux âmes que le sort sauve des lois communes
C’est un tribut d’honneur par la terre payé.
Le grand homme en souffrant s’élève au rang des justes.
La gloire en ses trésors augustes
N’a rien qui soit plus beau qu’un laurier foudroyé ! »
« Aussi, dans une cour, dis-moi, qu’allais-tu faire ?
Victor Hugo, « À M. de Chateaubriand », 7 juin 1824 (Odes, livre III, ode 2), II.
N’es-tu pas, noble enfant d’une orageuse sphère,
Que nul malheur n’étonne et ne trouve en défaut,
De ces amis des rois, rares dans les tempêtes,
Qui, ne sachant flatter qu’au péril de leurs têtes,
Les courtisent sur l’échafaud ?
Ce n’est pas lorsqu’un trône a retrouvé le faîte,
Ce n’est pas dans les temps de puissance et de fête,
Que la faveur des cours sur de tels fronts descend.
Il faut l’onde en courroux, l’écueil et la nuit sombre
Pour que le pilote qui sombre
Jette au phare sauveur un œil reconnaissant.
Va, c’est en vain déjà qu’aux cours de la conquête
Une main de géant a pesé sur ta tête ;
Et, chaque fois qu’au gouffre entraînée à grands pas,
La tremblante patrie errait au gré du crime,
Elle eut pour s’appuyer au penchant de l’abîme
Ton front qui ne se courbe pas. »
« À ton tour soutenu par la France unanime,
Victor Hugo, « À M. de Chateaubriand », 7 juin 1824 (Odes, livre III, ode 2), III.
Laisse donc s’accomplir ton destin magnanime !
Chacun de tes revers pour ta gloire est compté.
Quand le sort t’a frappé, tu lui dois rendre grâce,
Toi qu’on voit à chaque disgrâce
Tomber plus haut encor que tu n’étais monté ! »
Reims, le sacre de Charles X (mai 1825)

Hugo assiste au sacre, avec Charles Nodier ; il en sort pour aller chez Chateaubriand, présent comme pair de France :
« En revenant de l’église, M. Victor Hugo parlait de ses impressions. Excepté le décor de la cathédrale, il avait trouvé la chose imposante. Un seul détail l’avait choqué : c’était quand le roi s’était couché de son long aux pieds de l’archevêque. — Que dites-vous donc là ? interrompit M. Nodier. Où diable avez-vous vu rien de pareil ? »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XLII, « Le sacre de Charles X », p. 98-99.
« M. Victor Hugo laissa M. Nodier pour aller chez M. de Chateaubriand. Il le trouva rentrant et furieux de la cathédrale et de la cérémonie. — J’aurais compris, dit-il, le sacre tout autrement. L’église nue, le roi à cheval, deux livres ouverts, la Charte et l’Évangile, la religion rattachée à la liberté. Au lieu de cela, nous avons eu des tréteaux et une parade. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XLII, p. 99.
« Il continua, trouvant que tout avait été mesquin et misérable : — On ne sait même plus dépenser d’argent. Savez-vous ce qui est arrivé ? Il y a eu une guerre d’écurie entre le roi de France et l’ambassadeur d’Angleterre, et c’est le roi qui a été vaincu. Oui, l’ambassadeur est venu ici avec une voiture tellement splendide que tout le monde a été la voir, même moi, qui ne suis pas curieux. On a senti qu’à côté de cette voiture, celle du roi aurait l’air d’un fiacre, et l’on en a parlé à l’ambassadeur qui a daigné se servir d’un carrosse plus modeste, par pitié pour le roi de France. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XLII, p. 99-100.
« M. Victor Hugo raconta sa discussion avec M. Charles Nodier. — Tenez, lui dit M. de Chateaubriand, montrez-lui cela. Il prit sur sa table le formulaire du cérémonial, où il y avait en toutes lettres qu’à un certain moment le roi devait se coucher aux pieds de l’archevêque. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XLII, p. 100.
Le 31 mai, Hugo écrit à sa femme :
« Je viens aussi d’embarquer M. de Chateaubriand. J’étais seul à son départ ! »
Victor Hugo à sa femme, Reims, 31 mai [1825].
Pendant le voyage aux Alpes qu’il fait ensuite avec Nodier, il inscrit Chateaubriand parmi ses grands hommes :
« M. Victor Hugo, invité à mettre un autographe sur le registre de l’auberge de Chamonix, y écrivit : Napoléon. Talma. Chateaubriand. Balma. »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre XLVI, p. 145.
Des lettres échangées (1826-1828)
« Tu sais que nous venons de vendre 550 000 francs les œuvres de M. de Chateaubriand. »
Victor Hugo à son père, [mars 1826].
En 1828, Chateaubriand compte parmi ses correspondants réguliers :
« […] et penser qu’entre les lettres de Lamartine, de l’abbé de Lamennais, de Chateaubriand, les vôtres sont encore de celles auxquelles je réponds le plus vite. »
Victor Hugo à Victor Pavie, Paris, 17 juillet 1828.
« Je m’en vais, monsieur, et vous venez » : Hernani (1830)


Hernani est joué au Théâtre-Français le 25 février 1830 (Wikipédia). Après la première, Hugo rentre chez lui, rue Notre-Dame-des-Champs :
« Le lendemain, à son réveil, M. Victor Hugo reçut cette lettre : « J’ai vu, monsieur, la première représentation d’Hernani. Vous connaissez mon admiration pour vous. Ma vanité s’attache à votre lyre, vous savez pourquoi. Je m’en vais, monsieur, et vous venez. Je me recommande au souvenir de votre muse. Une pieuse gloire doit prier pour les morts. « Chateaubriand. « 29 février 1830. » […] »
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie (Adèle Hugo), 1863, t. II, chapitre LV, « Hernani », p. 320.
Hugo lui avait adressé deux odes, en 1820 et en 1824 (voir plus haut). Le billet est daté d’un jour qui n’existe pas (voir les divergences).
1840 : « Je ne crois qu’en Bonaparte »
Dans les Mémoires, Chateaubriand ne nomme Hugo qu’une fois : parmi les poètes qui ont jugé Napoléon après lui.
« […] dans deux ou trois de ses plus belles odes, M. Victor Hugo a prolongé ces nobles accents : Dans la nuit des forfaits, dans l’éclat des victoires,
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXII, chapitre 15. · Lire le passage
Cet homme ignorant Dieu, qui l’avait envoyé, etc. »

Le 15 décembre 1840, les cendres de Napoléon rentrent aux Invalides. Hugo publie Le Retour de l’Empereur et le dépose à la porte de Chateaubriand, avec un billet :
« Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes. Napoléon et Chateaubriand. Trouvez bon que je dépose ces vers à votre porte. Depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l’ombre illustre qui les a inspirés. Permettez-moi de vous les offrir comme une nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration. »
Victor Hugo à Chateaubriand, décembre 1840. · Lire le passage dans Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier
Chateaubriand répond « ce soir, 18 Xbre », et reprend la formule des Mémoires sur les « deux ou trois » odes :
« Ce soir, 18 Xbre 1840. Je ne crois point à moi, Monsieur, je ne crois qu’en Bonaparte ; c’est lui qui a fait et écrit la paix qu’il a bien voulu me donner à Sainte-Hélène. Votre dernier poëme est digne de votre talent ; je sens plus que personne l’immensité du génie de Napoléon, mais avec les réserves que vous avez faites vous-même, dans deux ou trois de vos plus belles odes ; quelle que soit la grandeur d’une renommée, je préférerai toujours la liberté à la gloire. Vous savez, Monsieur, que je vous attends à l’Académie. Dévouement et admiration. Châteaubriand. »
Chateaubriand à Victor Hugo, 18 décembre 1840 (note de l’éd. de 1947). · Lire le passage dans Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier
Hugo est élu à l’Académie française le 7 janvier 1841, au quatrième essai (Wikipédia).
À l’Académie (1841-1847)
Les notes de Hugo sur les séances montrent un Chateaubriand de plus en plus absent :
« 11 février 1847. 31 académiciens présents. — 31 présents. Il faut 16 voix. Absents : Thiers, Ballanche, Chateaubriand, Lamartine, de Vigny. »
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie ».
« Ier décembre 1847. Alexis de Saint-Priest m’a fait aujourd’hui une visite académique. Il avait vu ce matin M. de Chateaubriand, c’est-à-dire un spectre. M. de Chateaubriand est complètement paralysé, il ne marche plus, il ne remue plus. Sa tête seule vit. Il était très rouge, avec l’œil triste et éteint. Il s’est soulevé et a prononcé quelques sons inarticulés où M. de Saint-Priest n’a pu saisir que cette phrase dite en une grande minute : L’Académie, — Monsieur, — ne vous sera pas — difficile, — j’espère. M. de Saint-Priest n’est resté qu’un quart d’heure, le cœur serré. »
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie ».
1847 : « Madame de Chateaubriand »

Céleste meurt en février 1847. Hugo écrit alors ces notes (texte entier) :
« Mme de Chateaubriand mourut le 11 février. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« C’était une personne maigre, sèche, noire, très marquée de petite vérole, laide, charitable sans être bonne, spirituelle sans être intelligente. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Elle était fort convenablement avec M. de Chateaubriand. Dans mon extrême jeunesse, quand je venais voir M. de Chateaubriand, j’avais peur d’elle. Elle me recevait d’ailleurs assez mal. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« En 1847, M. de Chateaubriand avait soixante-dix-huit ans, selon son compte ; il eût eu quatre-vingts suivant le compte de son vieil ami, M. Bertin l’aîné, mais il avait cette faiblesse, disait M. Bertin, de vouloir être né non en 1767 mais en 1769, parce que c’était l’année de Napoléon. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Vers les derniers temps de sa vie, M. de Chateaubriand était presque en enfance. Il n’avait, me disait M. Pilorge, son ancien secrétaire, que deux ou trois heures à peu près lucides par jour. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847. · Lire le passage dans Camille Latreille, Chateaubriand
« À la mort de sa femme, il alla au service funèbre et revint chez lui en riant aux éclats. — Preuve d’affaiblissement du cerveau, disait Pilorge. — Preuve de raison ! reprenait Édouard Bertin, sa femme était très méchante, il était enchanté. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Mme de Chateaubriand était fort bonne, ce qui ne l’empêchait pas d’être fort méchante. Elle avait la bonté officielle, ce qui ne fait aucun tort à la méchanceté domestique. Elle avait fondé un hospice, l’infirmerie Marie-Thérèse ; elle visitait les pauvres, surveillait les crèches, présidait les bureaux de charité, secourait les malades, donnait et priait ; et en même temps elle rudoyait son mari, ses parents, ses amis, ses gens, était aigre, dure, prude, médisante, amère. Le bon Dieu pèsera tout cela là-haut. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Elle était fort laide, avait la bouche énorme, les yeux petits, l’air chétif, et faisait la grande dame, quoiqu’elle fût plutôt la femme d’un grand homme que la femme d’un grand seigneur. Elle, de sa naissance, n’était autre chose que la fille d’un armateur de Saint-Malo. M. de Chateaubriand la craignait, la détestait, la ménageait et la cajolait. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Elle profitait de ceci pour être insupportable aux pâles humains. Je n’ai jamais vu abord plus revêche et accueil plus formidable. J’étais adolescent quand j’allais chez M. de Chateaubriand. Elle me recevait fort mal, c’est-à-dire ne me recevait pas du tout. J’entrais, je saluais. Mme de Chateaubriand ne me voyait pas, j’étais terrifié. Ces terreurs faisaient de mes visites à M. de Chateaubriand de vrais cauchemars auxquels je songeais quinze jours et quinze nuits d’avance. Mme de Chateaubriand haïssait quiconque venait chez son mari autrement que par les portes qu’elle ouvrait. Elle ne m’avait point présenté, donc elle me haïssait. Je lui étais parfaitement odieux, et elle me le montrait. M. de Chateaubriand se dédommageait de ces suggestions. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Une seule fois dans ma vie, et dans la sienne, Mme de Chateaubriand me reçut bien. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Un jour j’entrais, pauvre petit diable, comme à l’ordinaire fort malheureux, avec ma mine de lycéen épouvanté, et je roulais mon chapeau dans mes mains. M. de Chateaubriand demeurait encore alors rue Saint-Dominique-Saint-Germain, no 27. J’avais peur de tout chez lui, même de son domestique qui m’ouvrait la porte. J’entrai donc. Mme de Chateaubriand était dans le salon qui précédait le cabinet de son mari. C’était le matin et c’était l’été. Il y avait un rayon de soleil sur le parquet, et, ce qui m’éblouit et m’émerveilla, bien plus que le rayon de soleil, un sourire sur le visage de Mme de Chateaubriand ! »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« — C’est vous, monsieur Victor Hugo ? me dit-elle. Je me crus en plein rêve des Mille et une Nuits ; Mme de Chateaubriand souriant ! Mme de Chateaubriand sachant mon nom ! prononçant mon nom ! C’était la première fois qu’elle daignait paraître s’apercevoir que j’existais. Je saluai jusqu’à terre. Elle reprit : — Je suis charmée de vous voir. Je n’en croyais pas mes oreilles. Elle continua : — Je vous attendais, il y avait longtemps que vous n’étiez venu. Pour le coup, je pensai sérieusement qu’il devait y avoir quelque chose de dérangé soit en moi, soit en elle. Cependant elle me montrait du doigt une pile quelconque assez haute qu’elle avait sur une petite table, puis elle ajouta : — Je vous ai réservé ceci, j’ai pensé que cela vous ferait plaisir ; vous savez ce que c’est ? »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« C’était un chocolat religieux qu’elle protégeait, et dont la vente était destinée à de bonnes œuvres. Je pris et je payai. C’était l’époque où je vivais quinze mois avec huit cents francs. Le chocolat catholique et le sourire de Mme de Chateaubriand me coûtèrent quinze francs, c’est-à-dire vingt jours de nourriture. Quinze francs, c’était pour moi alors comme quinze cents francs aujourd’hui. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« C’est le sourire de femme le plus cher qui m’ait jamais été vendu. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Un soir, M. de Chateaubriand, qui était alors ministre des affaires étrangères, se promenait avec Mme de Castellane sous les beaux arbres de Chantilly. Le jour tomba, l’entretien non. M. de Chateaubriand fit à Mme de Castellane ces vers, qui sont jolis : […] »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« Aux portes du couchant, le ciel se décolore.
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847, vers de Chateaubriand à Mme de Castellane. · Lire le passage dans Comte de Marcellus, Châteaubriand et son temps
Le jour n’éclaire plus notre tendre entretien ;
Mais est-il un sourire aux lèvres de l’Aurore
Aussi doux que le tien ? »
« Je les ai d’elle-même. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
« M. de Chateaubriand, au commencement de 1847, était paralytique ; Mme Récamier était aveugle. Tous les jours, à trois heures, on portait M. de Chateaubriand près du lit de Mme Récamier. Cela était touchant et triste. La femme qui ne voyait plus cherchait l’homme qui ne sentait plus ; leurs deux mains se rencontraient. Que Dieu soit béni ! on va cesser de vivre qu’on s’aime encore. »
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand », 1847.
4 juillet 1848 : la chambre de la rue du Bac
Le 4 juillet 1848, Hugo, qui siège à l’Assemblée nationale, apprend la mort de Chateaubriand et se rend chez lui (texte entier) :
« M. de Chateaubriand est mort le 4 juillet 1848 à huit heures du matin. Il était depuis cinq ou six mois atteint d’une paralysie qui avait presque éteint le cerveau et, depuis cinq jours, d’une fluxion de poitrine qui éteignit brusquement la vie. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848. · Lire le passage dans Ernest Masoin, Chateaubriand, sa vie et son caractère
« La nouvelle parvint par M. Ampère à l’Académie, qui décida qu’elle ne tiendrait pas de séance. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
« Je quittai l’Assemblée nationale où l’on nommait un questeur en remplacement du général Négrier tué dans les journées de Juin, et j’allai chez M. de Chateaubriand, rue du Bac, 110. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.


« On m’introduisit près du gendre de son neveu, M. de Preuille. J’entrai dans la chambre de M. de Chateaubriand. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
« M. de Chateaubriand était couché sur son lit, petit lit en fer à rideaux blancs avec une couronne de fer d’assez mauvais goût. La face était découverte ; le front, le nez, les yeux fermés apparaissaient avec cette expression de noblesse qu’il avait pendant la vie et à laquelle se mêlait la grave majesté de la mort. La bouche et le menton étaient cachés par un mouchoir de batiste. Il était coiffé d’un bonnet de coton blanc qui laissait voir les cheveux gris sur les tempes ; une cravate blanche lui montait jusqu’aux oreilles. Son visage basané semblait plus sévère au milieu de toute cette blancheur. Sous le drap on distinguait sa poitrine affaissée et étroite et ses jambes amaigries. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.

Ce lit est aujourd’hui à Combourg. Le château présente dans une chambre de la tour du Chat le mobilier de la rue du Bac : « sa table de travail, son fauteuil et le lit où il mourut en 1848, ainsi qu’un chat sculpté que lui offrit son amie, Juliette Récamier » (site Routes touristiques ; provenance non vérifiée sur un inventaire). Le lit de fer, à rideaux blancs sous une couronne, répond à la description de Hugo.


« Les volets des fenêtres donnant sur un jardin étaient fermés. Un peu de jour venait par la porte du salon entr’ouverte. La chambre et le visage du mort étaient éclairés par quatre cierges qui brûlaient aux coins d’une table placée près du lit. Sur cette table un crucifix en argent et un vase plein d’eau bénite avec un goupillon. Un prêtre priait à côté. Derrière le prêtre, un haut paravent de couleur brune cachait la cheminée dont on voyait la glace et laissait voir à demi quelques gravures d’églises et de cathédrales. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
« Aux pieds de M. de Chateaubriand, dans l’angle que faisait le lit avec le mur de la chambre, il y avait deux caisses de bois blanc posées l’une sur l’autre. La plus grande contenait le manuscrit complet de ses Mémoires, divisé en quarante-huit cahiers. Sur les derniers temps, il y avait un tel désordre autour de lui qu’un de ces cahiers avait été retrouvé le matin même par M. de Preuille dans un petit coin sale et noir où l’on nettoyait les lampes. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
Dans la même chambre de Combourg, des boîtes blanches à poignées sont empilées dans un angle ; aucun cartel ne les identifie, et les sources consultées ne disent pas ce que sont devenues les caisses vues par Hugo.

« Quelques tables, une armoire et quelques fauteuils bleus et verts en désordre encombraient plus qu’ils ne meublaient cette chambre. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
« Le salon voisin, dont les meubles étaient cachés par des housses de toile écrue, n’avait rien de remarquable qu’un buste en marbre de Henri V posé sur la cheminée. En avant de ce buste une statuette de M. de Chateaubriand en pied. Des deux côtés d’une fenêtre, Mme de Berri et son fils enfant, en plâtre. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
« M. de Chateaubriand ne disait rien de la République, sinon : Cela vous fera-t-il plus heureux ? »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », 4 juillet 1848.
8 juillet 1848 : les obsèques aux Missions étrangères

« Les obsèques de M. de Chateaubriand se firent le 8 juillet 1848, précisément au jour anniversaire de cette seconde rentrée de Louis XVIII en 1815 à laquelle il avait puissamment contribué. Je dis les obsèques et non l’enterrement, car M. de Chateaubriand avait depuis longtemps son tombeau bâti d’avance à Saint-Malo sur un rocher au milieu de la mer. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« Paris était comme abruti par les journées de Juin, et tout ce bruit de fusillades, de canon et de tocsin qu’il avait encore dans les oreilles l’empêcha d’entendre, à la mort de M. de Chateaubriand, cette espèce de silence qui se fait autour des grands hommes disparus. Et puis c’était le troisième enterrement depuis trois jours, la veille, l’archevêque ; l’avant-veille, les victimes de Juin. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« Il y eut peu de foule et une émotion médiocre aux obsèques de M. de Chateaubriand. La cérémonie se fit à la chapelle-église des Missions étrangères, rue du Bac, à quelques pas de la maison que M. de Chateaubriand habitait. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« L’église des Missions, étroite, petite, laide, tendue de noir à mi-mur ; au milieu de l’église, un cénotaphe de bois couleur bronze surmonté d’un drap de velours noir à croix blanche semé d’étoiles d’argent ; aux quatre coins du cénotaphe, quatre candélabres de bois bronze et argenté portant une flammèche verte qui s’éteignit avant la fin ; deux rangées de cierges sur les degrés du catafalque ; aucun insigne ; pour toute famille des collatéraux ; quelques centaines de personnes ; Cousin en noir. Ampère avec l’habit de l’Institut, Villemain avec la plaque, M. Molé en redingote, sept femmes dans les tribunes hautes, un peu de peuple sous l’orgue, l’évêque de Quimper dans le chœur, quatre fusiliers auprès de l’autel, une trentaine de soldats du 61e dans l’église commandés par un capitaine, deux membres de l’Assemblée nationale en écharpe, presque tout l’Institut ; la messe chantée en faux-bourdon, deux séminaristes des Missions regardant à droite de l’autel de derrière une statue, M. Antony Thouret tenant un des quatre coins du poêle, M. Patin faisant un discours ; telle fut cette cérémonie, qui eut tout ensemble je ne sais quoi de pompeux qui excluait la simplicité et je ne sais quoi de bourgeois qui excluait la grandeur. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« C’était trop et trop peu. J’eusse voulu pour M. de Chateaubriand des funérailles royales, Notre-Dame, le manteau de pair, l’habit de l’Institut, l’épée du gentilhomme émigré, le collier de l’ordre, la Toison d’or, tous les corps présents, la moitié de la garnison sur pied, les tambours drapés, le canon de cinq en cinq minutes, — ou le corbillard du pauvre dans une église de campagne. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« Il y avait dans l’église un vieux missionnaire à longue barbe qui avait l’air vénérable. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« Le cadavre ne pouvait partir immédiatement pour Saint-Malo, car le flot ne lui permettait de prendre possession de son tombeau que le 18 juillet. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« Après la cérémonie religieuse et la cérémonie académique, dont M. Patin fut l’officiant, dans la cour, par un soleil ardent, les femmes aux fenêtres, on descendit le mort illustre dans le caveau de l’église. On le plaça sur un tréteau dans un compartiment voûté à porte cintrée qui est à gauche au bas de l’escalier. J’y entrai. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« Le cercueil était encore couvert du drap de velours noir. Une corde d’argent à gland en effilé était jetée dessus. Deux cierges brûlaient de chaque côté. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
« J’y rêvai quelques minutes. Puis je sortis et la porte se referma. »
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand », obsèques du 8 juillet 1848.
Le fauteuil de Chateaubriand (décembre 1848 – janvier 1849)
L’Académie veut élire en même temps les successeurs de Chateaubriand et de Vatout. Hugo y court le 28 décembre 1848 :
« Au palais Bourbon, il s’agissait d’empêcher le parti Cavaignac de tuer le nouveau cabinet ; au palais Mazarin, il s’agissait d’empêcher l’Académie d’outrager la mémoire de Chateaubriand. Il y a des cas où les morts pèsent plus que les vivants ; je suis allé à l’Académie. »
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie », 29 décembre 1848.
« M. de Chateaubriand, qui haïssait tout ce qui pouvait le remplacer et souriait à tout ce qui pouvait le faire regretter, avait eu la bonté de lui dire quelquefois, au coin du feu de Mme Récamier, « qu’il le souhaitait pour successeur » […] »
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie », 29 décembre 1848 (sur le duc de Noailles).
Le 11 janvier 1849, le duc de Noailles est élu :
« M. de Noailles a eu 25 voix, Balzac 4, deux billets nuls, un blanc […] »
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie », 11 janvier 1849.
« J’ai voté pour Balzac, avec Empis, Pongerville et Lamartine. Puis je suis allé à l’Assemblée nationale. En y arrivant, j’ai rencontré Berryer qui m’a pris la main. Je lui ai dit : — Vous auriez bien dû nous tirer d’embarras. — Berryer a repris : — Pour remplacer Chateaubriand, il vous fallait un grand talent, et vous ne l’avez pas sous la main. — Si ! précisément ! ai-je dit en la lui serrant. »
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie », 11 janvier 1849.
Divergences entre les sources
« Enfant sublime » : le mot n’est rapporté que par Victor Hugo raconté (1863), d’après un article d’Agier dans Le Drapeau blanc, non consulté ; Beaunier (1910) note qu’« on le nie » ; Rochegude (1910) le fait prononcer chez Mme Récamier, à l’Abbaye-aux-Bois.
Le chocolat : selon Victor Hugo raconté, Mme de Chateaubriand l’aborde dans le cabinet de son mari, le jour de l’adieu avant Berlin, et il prend trois livres ; selon les notes de 1847, c’est un matin d’été, dans le salon, et il paie quinze francs ce qu’elle lui a « réservé ».
La toilette du matin : Les Misérables la placent en 1817, ce que Biré réfute (Chateaubriand ne s’installe rue Saint-Dominique qu’en 1820). Le numéro varie : « no 17 » dans l’édition Testard (1890) consultée, « numéro 27 » dans le texte cité par Biré, qui lit aussi « en dictant la Monarchie selon la Charte » sans « des variantes de ».
La date du billet sur Hernani : « 29 février 1830 », jour qui n’existe pas (1830 n’est pas bissextile). La première a lieu le 25 février, un jeudi (Wikipédia) ; le récit de 1863 la dit un samedi et place le billet au lendemain.
La réponse de 1840 : « Ce soir, 18 Xbre 1840 » dans la Correspondance de Hugo (éd. de 1947), c’est-à-dire le 18 décembre, trois jours après le retour des cendres ; Amélie Lenormant (1859), qui publie les deux billets « échangés à la fin de 1840 », date celui de Hugo du « 16 décembre 1840 » et la réponse « Paris, 18 février 1840 » : sans doute « Xbre » mal lu.
L’âge de Chateaubriand : Hugo rapporte, d’après Bertin l’aîné, qu’il se voulait né en 1769, « l’année de Napoléon », au lieu de 1767. Chateaubriand est né le 4 septembre 1768 ; les Mémoires discutent au contraire la date de Napoléon, que d’autres font naître le 5 février 1768 (livre XIX, chapitre 4).
La mort de Céleste : « le 11 février » selon Hugo ; le 9 février 1847 selon son épitaphe, Biré et Besserve.
L’adresse : Hugo écrit « rue du Bac, 110 » ; le n° 112 en 1838 selon Le Goffic, aujourd’hui le 120.
La pension des Mémoires : Victor Hugo raconté parle de vingt mille francs par an réduits à douze mille ; chiffres non recoupés ici avec les actes de la Société propriétaire des Mémoires.
Sources et documents
Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, Paris, Librairie internationale (A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie), 1863, t. I (chapitre XXX) et t. II (chapitres XXXIV, XXXVIII, XL, XLII, XLVI, LV, LX) ; édition originale (Wikipédia), texte établi sur l’OCR d’archive.org corrigé avec l’édition de Bruxelles (lire en ligne)
Victor Hugo, Choses vues, « Mort de Chateaubriand » (4-8 juillet 1848) (lire en ligne)
Victor Hugo, Choses vues, « Madame de Chateaubriand » (1847) (lire en ligne)
Victor Hugo, Choses vues, « À l’Académie » (1843-1849) et « Guizot » (1847) (lire en ligne)
Correspondance de Victor Hugo, t. I, Imprimerie nationale, 1947 (années 1820, 1821, 1825, 1826, 1828, 1840) (lire en ligne)
Victor Hugo, « Le Génie » (1820) et « À M. de Chateaubriand » (1824), Odes et Ballades (lire en ligne)
Victor Hugo, Les Misérables, t. I, livre III, chapitre 1, « L’année 1817 » (lire en ligne)
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXII, chapitre 15
Edmond Biré, Chateaubriand, Victor Hugo, H. de Balzac, 1907, « Les maisons de Chateaubriand » (dans la Bibliothèque du site) (lire en ligne)
André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand, 1910
Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. II (lire sur le site · Project Gutenberg)
Le château de Combourg, « Routes touristiques » (mobilier de la rue du Bac) (lire en ligne)
Wikipédia, article « Victor Hugo » (dates d’Hernani et de l’élection à l’Académie ; consulté le 2 novembre 2026) (lire en ligne)
Photographies de Rémi Vernier : 120, rue du Bac (23 janvier 2025) ; chambre de la tour du Chat, château de Combourg (7 août 2026)



