Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848

Livre VIII

Livre VIII (suite)

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier · 2 min de lecture · p. 514–516 · chapitre 498 sur 530

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Au milieu des tristesses qui environnaient Mme Récamier, une joie lui était réservée dans cette même

année : M. Ballanche avait inutilement sollicité une première fois les suffrages de l'Académie française; à la mort d'Alexandre Duval, en 1842, il se présenta , de nouveau, mais avec moins d'ardeur et un désir un peu attiédi de réussir; cette fois il fut élu. ‚Sa réception fut la dernière séance publique où M. de Chateaubriand consentit à paraître. M. Ballanche ne lut pas lui-même son discours de réception, c'est M. Mignet qui le prononça à sa, place; le bon Ballanche assistait à la séance avec le plus admirable sang-froid, et ce jour qui, pour le cercle de l'Abbaye-au-Bois, était un véritable événement, le laissa dans une parfaite indifférence. Debout à son banc avant la séance, il promenait ses regards sur la salle et sur le public, à travers son lorgnon, de l'air d'un homme absolument désintéressé de ce qui allait se passer.

Mme Récamier ne partageait pas son insouciance et jouit vivement de son succès.

Ce n'était pas que M. Ballanche, malgré sa candeur et sa simplicité, fût dépourvu d'intérêt pour sa gloire et sans désir de renommée. Il connaissait très-bien sa propre valeur, et la confiance qu'il avait dans le rang que lui assignerait la postérité le laissait fort calme sur les jugements des contemporains. D'ailleurs, ce qu'il mettait bien au-dessus d'un succès littéraire, c'était l'influence morale et philosophique qu'il voulait exercer. Entouré d'une sorte de petite église, il avait des adeptes, et M. de Chateaubriand l'avait surnommé l'hiérophante, en le badinant sur la petite secte politique et religieuse qui le reconnaissait pour chef.

Le fait est que, dominé par son amour de l'humanité, l'esprit rempli des plus nobles abstractions, obéissant, sans jamais calculer ses ressources, à une générosité qui ne connaissait pas de bornes, il avait petit à petit dissipé toute sa médiocre mais honorable fortune.

En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, de son propre mouvement et sans aucune sollicitation, avait donné à M. Ballanche une pension littéraire de 1,800 francs; il était impossible de mieux placer une récompense de ce genre. Cependant M. Ballanche se résignait avec beaucoup de peine à la recevoir, et sans l'autorité de Me Récamier, il eût abandonné cette pension qui pesait, disait-il, à sa conscience, parce que d'autres gens de lettres en avaient encore plus besoin que lui.

On le voit, cet admirable esprit, fait pour concevoir les plus belles théories de la métaphysique, qui devinait les règles de l'histoire et savait revêtir sa pensée d'une poésie si élevée, était hors d'état de diriger sa propre existence.

Outre le laisser aller de sa générosité, M. Ballanche avait encore un moyen infaillible de se ruiner : il était possédé de la passion des inventions en mécanique, et les essais en ce genre lui coûtaient fort cher. Pour donner une idée des illusions dont il pouvait se bercer en se livrant à son goût pour les machines, je vais copier une lettre qu'il écrivait à Mme Récamier, dont l'amitié et la raison s'inquiétaient également sur l'avenir de cet aimable, excellent et imprudent philosophe :