Livre VIII · Livre VIII (suite)
Le duc de Laval-Montmorency → Mme Récamier, 26 juin 1836, Montigny
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Paris : M.Levy, 1860, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
« Montigny, 26 juin 1836.
« Je vous prie de me confirmer par un mot direct, si vous en avez la bonne grâce, ou indirectement par un de vos compagnons de voyage, vos dispositions de campagne. Ne me laissez pas dans le vague sur des projets qui me tiennent si vivement au cœur.
« Le duc de Noailles doit être à Paris, ou bien près de s'y rendre, et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.
« Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque journalière de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si charmante, si variée, si piquante par la diversité des esprits, et les nuances, et même les oppositions d'opinion.
« Depuis mon départ, deux lectures1 ont dû avoir lieu; je les avais vu concerter la veille, et j'enrageais intérieurement de mes engagements. Eh bien ! malgré ces regrets, et encore d'autres regrets au fond du cœur qui vous sont personnels, je suis forcé d'avouer que mon temps s'écoule ici avec la plus incroyable rapidité. C'est attachant de voir tous ces ouvriers à l'ouvrage, surtout quand cela réussit bien. On vient de poser dix colonnes pour former une tonnelle à l'italienne sur cette terrasse si magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que lorsque vous y aurez marché, que lorsque vous aurez promené vos regards sur cette admirable vue de la rivière, et des prairies, et de la grande route au second plan.
1. Des Mémoires de M. de Chateaubriand. ↩
« Croiriez-vous que je n'ai pas encore achevé le Milton ? Mais c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernière toilette qui m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais cru que ce fût aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes dépenses, de cette espèce d'absorbement, de dévouement, non à une personne, mais à une chose, je me mets à chercher dans ma mémoire les hommes des temps anciens et modernes qui, à la fin de leur carrière et retirés des affaires, et sans doute dévorés de chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont créé une occupation de ce genre. J'en trouve beaucoup, après les grandes disgrâces, les bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu'à nos jours.
« Offrez à votre premier ami mes meilleures et vieilles amitiés, et mon sincère regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait tous les jours.
« Dites ensuite à votre nouvel ami, le duc de Noailles, que le plus ancien des vôtres compte sur sa parole de venir à Montigny où sa chambre est toute prête.
« Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitiés. Vous savez qu'en amitié comme en généalogie, j'aime les dates : cela fixe les préséances. »