Fille unique du révérend John Clement Ives, à Bungay (Suffolk), née en 1780. L’émigré qui lui donne des leçons, immobilisé chez ses parents par une chute de cheval (hiver de 1795-1796 selon Le Braz), se laisse aimer jusqu’au jour où Mrs Ives lui propose sa main : il doit avouer qu’il est marié, et part.
Mariée en 1806 au capitaine Samuel Sutton, futur contre-amiral, elle vit à Ditchingham Lodge. Elle revoit l’ambassadeur à Londres en 1822, lui écrit en 1823, le revoit ministre à Paris et lui reproche en 1825 la froideur de son accueil. Morte probablement en 1852.
En bref
| Naissance | 9 mars 1780, à Bungay (Suffolk) ; baptisée le 10 mars à St Mary : « Charlotte, fille de John Clement et Sarah Ives, clerc » (registre cité par Le Braz). |
|---|---|
| Mort | Au printemps de 1852, probablement : l’index national des décès d’Angleterre enregistre une « Charlotte Sutton » au trimestre d’avril à juin 1852 dans le district de Plomesgate, en Suffolk (vol. 4a, p. 395, transcription FreeBMD). Identification probable : l’index ne donne ni l’âge ni le nom de jeune fille. Dans les Mémoires (livre XXVII, chapitre 11), l’un de ses fils, venu voir Chateaubriand à Paris, lui apprend qu’elle est « très malade » ; Le Braz n’a trouvé ni sa tombe ni son décès à Ditchingham. |
| Mariage | Le 7 avril 1806, à St Mary de Bungay, avec Samuel Sutton (1760-1832), capitaine de vaisseau, de vingt ans son aîné, contre-amiral en 1821 (registre paroissial n° 149, cité par Le Braz) : « lady Sulton », « madame Sutton » dans les Mémoires. Ils vivent à Ditchingham Lodge, près de Bungay. Veuve en 1832 : son mari meurt à Woodbridge le 3 mai 1832 selon Le Braz, en juin 1832 à Ditchingham selon Wikipédia. |
| Lettres | Deux lettres à Chateaubriand, en anglais : Ditchingham Lodge, 17 juin 1823, et 14 juin 1825 (publiées par Mme Lenormant en 1859, exposées à la Bibliothèque nationale en 1948). |
| Lien | Premier amour, élève de Chateaubriand à Bungay ; la fille unique du Rev. John Clement Ives, vicaire de St Margaret Ilketshall. |
| Rencontre | 1795 environ, dans la maison des Ives, au bas de Bridge Street, à Bungay ; elle a quinze ans, comme le disent les Mémoires (Le Braz). |
| Rupture | Hiver 1795-1796 ou 1796 : Mrs Ives lui propose la main de sa fille ; il avoue qu’il est marié (« Arrêtez ! je suis marié ! ») et part à pied pour Beccles. |
| Seconde rencontre | Londres, vers juin 1822 : devenue Mrs Sutton, elle vient voir l’ambassadeur à Portland Place pour son fils aîné ; il la revoit trois fois (Mémoires, livre X, chapitre 11). |
| Dernière visite | Paris, 1823 (Mémoires) ou 1824 (Lenormant) : reçue froidement par le ministre ; sa lettre du 14 juin 1825 lui réclame en vain le manuscrit qu’elle lui avait rendu. |
| Dans l’œuvre | Le Braz y voit l’original d’Atala, de Céluta (Les Natchez) et de Cymodocée (Les Martyrs). |
| Dans les Mémoires | 63 mentions (relevé automatique) : livres I (1) ; IX (16) ; X (9, 10, 11) ; XI (1, 5) ; XVI (5) ; XXIII (7) ; XXVI (11) ; XXVII (1, 11) ; XXXVIII (5) ; XL (1) ; textes retranchés. |
| Correspondance | 3 lettres dans la Correspondance (3 écrites). |
Bungay : la fille du pasteur (1780-1795)
Charlotte Ives naît à Bungay, petite ville du Suffolk sur la Waveney, le 9 mars 1780, et elle est baptisée le lendemain à St Mary. Le registre, traduit par Le Braz :
« Charlotte, fille de John Clément et Sarah Ives, clerc, née le 9 […] »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage

Sa mère, Sarah Williams, sœur d’un pasteur, meurt en 1822 à soixante-neuf ans d’après son épitaphe ; son père, le Rev. John Clement Ives, le 14 janvier 1812, à soixante-huit ans. Longtemps sans paroisse, semble-t-il, il n’est pourvu qu’en 1794 du vicariat de St Margaret Ilketshall, un village à trois milles au sud de Bungay, et continue d’habiter la ville (Le Braz, d’après les Antiquities of the County of Suffolk de Suckling).

La tradition locale en a fait un buveur légendaire : Rider Haggard, qui vivait à Ditchingham, rapporte qu’il aurait gagné sa cure en laissant un duc de Norfolk sous la table (le duc de Bedford, selon une lettre de 1861 citée par Le Braz).
« This excellent shepherd of souls, by the way, is reported to have been one of the hardest-headed men of his time, that is, he could drink almost anybody else under the table. »
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, 1899.
Les Mémoires présentent la famille :
« Quatre lieues de Beccles, dans une petite ville appelée Bungay, demeurait un ministre anglais, le révérend M. Ives, grand helléniste et grand mathématicien. Il avait une femme jeune encore, charmante de figure, d’esprit et de manières, et une fille unique, âgée de quinze ans. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« M. Ives, qui avait vu l’Amérique, aimait à conter ses voyages, à entendre le récit des miens, à parler de Newton et d’Homère. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage

Les Ives habitent « the old red house in Bridge Street » (Haggard), la rue qui descend de la place du Marché à la Waveney. Le Braz y reconnaît la « Gardiner’s house », un peu avant le pont ; une note de son livre, d’après Ernest Dick, ajoute que le gendre du pasteur la vendit 2 600 livres en 1813.

Les leçons de l’émigré (1795)
Arrivé à Beccles à la fin de 1794 ou au printemps de 1795 (Le Braz, d’après Baldensperger), Chateaubriand y enseigne le français et donne des leçons dans les environs. Ses élèves, selon la tradition que recueille Haggard, l’appelaient « Monsieur Shatterbrain » ; Le Braz, d’après William A. Dutt, place sa classe de Bungay au second étage de la maison même des Ives. Charlotte a bien les quinze ans que lui donnent les Mémoires (Le Braz). Haggard la décrit ainsi :
« […] a very pretty and charming young lady with large dark eyes which are still remembered in this neighbourhood […] »
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, 1899.
(« une jeune fille très jolie et charmante, aux grands yeux sombres dont on se souvient encore dans le voisinage »)
« Présenté dans cette maison, j’y fus mieux reçu que partout ailleurs. On buvait à la manière des anciens Anglais, et on restait deux heures à table, après les femmes. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« Sa fille, devenue savante pour lui plaire, était excellente musicienne et chantait comme aujourd’hui madame Pasta. Elle reparaissait au thé et charmait le sommeil communicatif du vieux ministre. Appuyé au bout du piano, j’écoutais miss Ives en silence. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« […] la young lady me questionnait sur la France, sur la littérature ; elle me demandait des plans d’études ; elle désirait particulièrement connaître les auteurs italiens, et me pria de lui donner quelques notes sur la Divina Commedia et la Gerusalemme. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« […] j’avais paré les Floridiennes, je n’aurais pas osé relever le gant de miss Ives ; je m’embarrassais quand j’essayais de traduire quelque passage du Tasse. J’étais plus à l’aise avec un génie plus chaste et plus mâle, Dante. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
L’hiver chez les Ives (1795-1796)
« Ayant fait une chute de cheval, je restai quelque temps chez M. Ives. C’était l’hiver ; les songes de ma vie commencèrent à fuir devant la réalité. Miss Ives devenait plus réservée ; elle cessa de m’apporter des fleurs ; elle ne voulut plus chanter. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« Si l’on m’eût dit que je passerais le reste de ma vie, ignoré au sein de cette famille solitaire, je serais mort de plaisir […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
Le Braz place ce séjour pendant l’hiver de 1795-1796. Samuel Wilton Rix, historien de Beccles, rapporte une mésaventure de Chateaubriand à cheval ; Le Braz se demande si ce n’est pas la même chute. Il imagine aussi les dimanches à St Margaret Ilketshall, où le pasteur allait dire l’office, et y retrouve le cimetière de la mission d’Atala : ce sont ses conjectures.
« Je suis marié ! » (1796)
« Je voyais venir avec consternation le moment où je serais obligé de me retirer. La veille du jour annoncé comme celui de mon départ, le dîner fut morne. A mon grand étonnement, M. Ives se retira au dessert en emmenant sa fille, et je restai seul avec madame Ives : elle était dans un embarras extrême. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
Mrs Ives parle la première, en anglais :
« […] je ne sais si Charlotte vous plaît, mais il est impossible de tromper une mère ; ma fille a certainement conçu de l’attachement pour vous. M. Ives et moi nous nous sommes consultés ; vous nous convenez sous tous les rapports ; nous croyons que vous rendrez notre fille heureuse. Vous n’avez plus de patrie ; vous venez de perdre vos parents ; vos biens sont vendus ; qui pourrait donc vous rappeler en France ? En attendant notre héritage, vous vivrez avec nous. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« Je me jetai aux genoux de madame Ives ; je couvris ses mains de mes baisers et de mes larmes. Elle croyait que je pleurais de bonheur, et elle se mit à sangloter de joie. Elle étendit le bras pour tirer le cordon de la sonnette ; elle appela son mari et sa fille : « Arrêtez ! m’écriai-je ; je suis marié ! » Elle tomba évanouie. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« Je sortis, et sans rentrer dans ma chambre, je partis à pied. J’arrivai à Beccles, et je pris la poste pour Londres, après avoir écrit à madame Ives une lettre dont je regrette de n’avoir pas gardé de copie. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
Il a épousé Céleste Buisson de La Vigne en 1792, restée en France. Les Mémoires mettent son silence sur le compte d’un défaut de caractère :
« Vingt fois la mère de Charlotte s’était enquise de mes parents et m’avait mis sur la voie des révélations. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XI, chapitre 1. · Lire le passage
Rider Haggard, d’après la tradition de Bungay, raconte autrement la scène : c’est Charlotte qui aurait décidé ses parents, et Mrs Ives aurait pris le jeune homme à part dans la maison de Bridge Street ; il lui prête une autre réplique, en français : « Hélas ! Madame, je suis désolé ; mais je suis marié ! » (p. 29).
« […] being a young woman of determined mind, persuaded her well-to-do parents to overlook the emigre’s lack of means and position […] »
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, 1899.
La date n’est pas sûre : si les biens étaient vendus, la scène est postérieure au 1er août 1796, quand l’administration d’Ille-et-Vilaine valide l’estimation de la terre de Combourg (Le Braz) ; les Mémoires parlent de l’hiver.
« Avant ma renommée, la famille de M. Ives est la seule qui m’ait voulu du bien et qui m’ait accueilli d’une affection véritable. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
« Au reste, en épousant Charlotte Ives, mon rôle changeait sur la terre : enseveli dans un comté de la Grande-Bretagne, je serais devenu un gentleman chasseur : pas une seule ligne ne serait tombée de ma plume […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 9. · Lire le passage
Charlotte aux blanches mains (Londres, 1796-1800)
« Je me représentais le chagrin de Charlotte, les justes reproches que l’on pouvait et qu’on devait m’adresser : car enfin j’avais mis de la complaisance à m’abandonner à une inclination dont je connaissais l’insurmontable illégitimité. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 10. · Lire le passage
« Je fus cent fois tenté de retourner à Bungay, d’aller, non me présenter à la famille troublée, mais me cacher sur le bord du chemin pour voir passer Charlotte […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 10. · Lire le passage
« […] j’écrivais à Charlotte de longues lettres que je déchirais. Quelques billets insignifiants, que j’avais reçus d’elle, me servaient de talisman […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 10. · Lire le passage
« Je n’étais pas plutôt dans un lieu écarté, que Charlotte, aux blanches mains, se venait placer à mes côtés. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 10. · Lire le passage
Elle préside, dit-il, au travail de l’Essai sur les révolutions (1797) :
« Charlotte, que je cherchais ainsi à me réconcilier par la gloire, présidait à mes études. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XI, chapitre 1. · Lire le passage
Marcellus, son secrétaire à Londres en 1822, lui oppose en 1859 le mariage de Saint-Malo :
« L’habitude prise de raisonner sans fin sur les événements que refuse la destinée fait oublier à l’auteur qu’il ne pouvait épouser Charlotte sans encourir la polygamie et ses conséquences. »
comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, 1859. · Lire le passage
Mrs Sutton (1806-1822)
Le 7 avril 1806, elle épouse à St Mary de Bungay un officier de marine de vingt ans son aîné, Samuel Sutton. L’acte (registre paroissial, n° 149), traduit par Le Braz :
« Samuel Sutton, de cette paroisse, et Charlotte Ives, également de cette paroisse, tous deux célibataires, ont été mariés dans cette église, le 7 avril de l’an 1806, par moi, Peter Forster, ministre. »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage
« Au bas de l’acte sont apposées les signatures de J. Ives, de Sarah Ives, et des nouveaux époux […] »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage
Né à Scarborough en 1760, Sutton a servi sous Nelson : il commande un temps le Victory en 1803, puis la frégate Amphion, avec laquelle il prend part, le 5 octobre 1804, à la capture de frégates espagnoles chargées de numéraire, qui l’enrichit ; malade, il quitte la mer en octobre 1805 et ne reprend plus de commandement. Il est nommé contre-amiral le 19 juillet 1821 (Wikipédia en anglais).
Le couple s’installe à Ditchingham Lodge, sur la rive de Norfolk, à un mille de Bungay (Le Braz) :
« By the foot of the Vineyard Hills, at a little distance from the garden, stands the Lodge, a quaint red-brick residence of which some part at least is very ancient. »
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, 1899.

« […] married a sailor who became Admiral Sutton, and lived for many years as a wife and widow at the Lodge. »
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, 1899.

Leur fils aîné, Samuel Ives Sutton, est « dans sa dix-septième année » en juin 1823 (lettre de sa mère) ; Le Braz le dit né en 1807. D’autres fils suivent : deux accompagnent leur mère à Londres en 1822. À Gand, pendant les Cent-Jours, Chateaubriand pense encore à elle :
« […] je revoyais l’Angleterre, mes compagnons d’infortune, et cette Charlotte que je devais apercevoir encore. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXIII, chapitre 7. · Lire le passage
« Mylord, do you remember me ? » (Londres, 1822)
Ambassadeur à Londres en 1822, Chateaubriand y écrit le récit de son émigration :
« Ma nomination réveilla mes souvenirs : Charlotte revint à ma pensée ; ma jeunesse, mon émigration, m’apparurent avec leurs peines et leurs joies. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXVI, chapitre 11. · Lire le passage
Un jour, à l’ambassade de Portland Place :
« J’étais dans mon cabinet ; on a annoncé lady Sulton ; j’ai vu entrer une femme en deuil, accompagnée de deux beaux garçons également en deuil : l’un pouvait avoir seize ans et l’autre quatorze. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
« Elle m’a dit d’une voix altérée : « Mylord, do you remember me ? Me reconnaissez-vous ? » Oui, j’ai reconnu miss Ives ! les années qui avaient passé sur sa tête ne lui avaient laissé que leur printemps. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
« Mylord, je vous parle à présent dans la langue que j’essayais avec vous à Bungay. Je suis honteuse : excusez-moi. Mes enfants sont fils de l’amiral Sulton, que j’épousai trois ans après votre départ d’Angleterre. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
Le lendemain, chez elle, elle lui demande son appui :
« Je suis venue à Londres pour vous prier de vous intéresser aux enfants de l’amiral Sulton : l’aîné désirerait passer à Bombay. M. Canning, nommé gouverneur des Indes, est votre ami ; il pourrait emmener mon fils avec lui. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
« Quand je parlais de vous à mes parents pendant votre absence, c’était toujours le titre de mylord que je vous donnais ; il me semblait que vous le deviez porter : n’étiez-vous pas pour moi comme un mari, mylord and master, mon seigneur et maître ? »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
« Je courus chez M. Canning et chez lord Londonderry ; ils me firent des difficultés pour une petite place, comme on m’en aurait fait en France ; mais ils promettaient comme on promet à la cour. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
À la quatrième visite, elle lui rend un paquet :
« Savez-vous que je possède un ouvrage et plusieurs lettres, écrits de votre main ? Les voilà. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
« Farewell ! farewell ! me dit-elle, souvenez-vous de mon fils. Je ne vous reverrai jamais, car vous ne viendrez pas me chercher à Bungay. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
« Il ne contenait que des billets de moi insignifiants et un plan d’études, avec des remarques sur les poètes anglais et italiens. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitre 11. · Lire le passage
Marcellus, premier secrétaire de l’ambassade, l’a vue aussi, et corrige le portrait :
« J’ai vu moi-même, après cette première entrevue, lady Sulton et ses quarante-quatre ans. Elle avait sans doute, comme quelques autres Anglaises à cet âge, de beaux traits et une blancheur remarquable dans sa corpulence ; mais ce n’était plus le printemps ; l’été passait, et déjà commençait l’automne. »
comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, 1859. · Lire le passage
Une rencontre avait d’abord été prévue à Ditchingham (Haggard) ; d’après Ernest Dick, que cite Le Braz, les amis de Charlotte blâmèrent le rendez-vous de Londres.
« At first it was arranged that they should see each other here at Ditchingham, but in the end she went to London, and what passed at the interview I do not know. »
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, 1899.
« Premier amour de ma jeunesse, vous fuyez avec vos charmes ! Je viens de revoir Charlotte, il est vrai, mais après combien d’années l’ai-je revue ? Douce lueur du passé, rose pâle du crépuscule qui borde la nuit, quand le soleil depuis longtemps est couché ! »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XI, chapitre 1. · Lire le passage
Il s’embarque à Douvres le 8 septembre 1822, pour le congrès de Vérone. Seize ans plus tard, il écrit :
« […] bientôt l’idée d’aller voir madame Sutton, de faire le voyage des trois royaumes, l’eût emporté sur le mouvement d’une ambition postiche qui n’adhère point à ma nature. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXVII, chapitre 11. · Lire le passage
La lettre de Ditchingham (17 juin 1823)
Chateaubriand garda deux lettres de Charlotte et les laissa à Mme Récamier ; Mme Lenormant les publia en 1859, en anglais avec une traduction :
« En laissant ces deux lettres à Mme Récamier, M. de Chateaubriand voulait certainement rendre un témoignage de respect à la personne dont il avait paru imparfaitement accueillir le noble et touchant souvenir […] »
Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
La première, de Ditchingham Lodge, le 17 juin 1823, s’adresse au ministre des Affaires étrangères :
« Occupée du sort des empires et placée à une telle hauteur qu’elle peut à peine s’apercevoir des soucis d’une existence plus humble, Votre Excellence ne saurait aisément concevoir avec quelle douloureuse intensité l’esprit d’une personne privée peut s’absorber dans une seule pensée. »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 17 juin 1823, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Mais vos bienveillantes paroles, «puis-je être bon à quelque chose pour vous?» et le ton plein de bonté avec lequel vous les avez prononcées, ont retenti dans mon coeur, assez peut-être pour troubler ma tête. »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 17 juin 1823, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Twelve long months have now elapsed since I heard them […] »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 17 juin 1823, texte anglais publié par Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Douze longs mois » : les entrevues de Londres ont donc eu lieu vers juin 1822.
« La dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir, vous partiez pour Gloucester Lodge avec la bienveillante intention de parler à M. Canning en faveur de l’un de mes fils […] »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 17 juin 1823, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« […] mon fils aîné, Samuel-Ives Sutton, qui est maintenant dans sa dix-septième année, a exprimé un désir si formel et si invariable d’obtenir un emploi civil dans l’Inde, qu’il est de mon devoir de faire tout ce qui dépend de moi pour l’aider à y parvenir. Une place d’expéditionnaire à Madras, obtenue pour l’année prochaine, serait l’objet de toute son ambition. »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 17 juin 1823, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Voilà, mylord, ce dont il s’agit; et vous ne saurez jamais ce qu’il m’en a coûté pour en arriver là. »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 17 juin 1823, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
Elle signe « Charlotte Sutton » et associe l’amiral à ses vœux. Canning, qui devait partir gouverner l’Inde, est entre-temps entré au ministère : c’est sur son influence qu’elle compte.
Paris : « étrangère non conviée » (1823 ou 1824)
Elle vient le voir en France pendant son ministère. Les Mémoires :
« […] elle vint avec une partie de sa famille me voir en France, lorsque j’étais ministre en 1823. Par une de ces misères inexplicables de l’homme, préoccupé que j’étais d’une guerre d’où dépendait le sort de la monarchie française, quelque chose sans doute aura manqué à ma voix, puisque Charlotte, retournant en Angleterre, me laissa une lettre dans laquelle elle se montre blessée de la froideur de ma réception. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXVII, chapitre 11. · Lire le passage
Mme Lenormant date le voyage de 1824 :
« […] nous devons fixer l’époque de ce voyage à l’année 1824, quoique M. de Chateaubriand dans ses Mémoires le place en 1823, et pendant son ministère. »
Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
La seconde lettre, du 14 juin 1825, part avec l’amiral, qui conduit leur fils aîné à Paris pour qu’il y apprenne à parler français :
![Lettre de Charlotte Sutton (Charlotte Ives) à Chateaubriand, 14 juin 1825, début de la première page : « My Lord, Permit me to a[ssure your] Lordship… Once, since I left Paris… » ; au crayon, « catalogue du centenaire n° 129 » (exposition de la Bibliothèque nationale, 1948)](https://lenchanteur.remivernier.com/wp-content/uploads/2026/10/lettre-charlotte-ives-768x1024.jpg)
« Déjà depuis que j’ai quitté Paris, je me suis permis d’importuner Votre Seigneurie par quelques mots où je sollicitais que le manuscrit, auquel j’ai attaché tant de prix pendant vingt-sept ans, me fût rendu. Mais puisque votre bon plaisir n’a point été de satisfaire à cette requête, je pense que je dois m’interdire de la renouveler. »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 14 juin 1825, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Lorsque j’ai eu l’honneur de vous voir à Paris, j’ai trop senti combien il eût été inconvenant d’abuser des moments si occupés de Votre Seigneurie, pour me permettre de m’expliquer sur quelques points, au sujet desquels je lisais dans votre regard, dont le langage ne saurait être méconnu, tout ce que votre gracieuse politesse cherchait à me cacher. »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 14 juin 1825, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Les souvenirs d’événements antérieurs de vingt-sept années se pressaient dans ma pensée, depuis le premier instant où, semblable à un météore, vous traversâtes mon chemin, pour me laisser dans les ténèbres lorsque vous disparûtes, jusqu’à ce moment d’inexprimable amertume où je me trouvai chez vous, étrangère non conviée […] »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 14 juin 1825, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« […] from the early period when you crossed my path like a meteor, to leave me in darkness, when you disappeared […] »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 14 juin 1825, texte anglais publié par Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
« Adieu, milord. Puissiez-vous être heureux! »
Charlotte Sutton à Chateaubriand, 14 juin 1825, traduction de Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859, t. I. · Lire le passage
Il ne lui rendit pas le manuscrit :
« Je n’ai osé ni lui écrire ni lui renvoyer des fragments littéraires qu’elle m’avait rendus et que j’avais promis de lui remettre augmentés. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXVII, chapitre 11. · Lire le passage
« Le désir de brûler ce qui regarde Charlotte, bien qu’elle soit traitée avec un respect religieux, se mêle chez moi à l’envie de détruire ces Mémoires […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXVII, chapitre 11. · Lire le passage
Les deux lettres autographes, en anglais, étaient à l’exposition du centenaire de la Bibliothèque nationale, en 1948 (n° 129, prêt du fonds Lenormant, Beau de Loménie, Itier), avec une photographie de la maison du pasteur à Bungay (n° 128). Marcellus, en 1859 :
« Charlotte, négligée du moins si elle n’était oubliée, ne fut pas la seule à se plaindre justement de la froideur du ministre […] »
comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, 1859. · Lire le passage
Les dernières nouvelles (1825-1852)
L’amiral Sutton meurt en 1832 : à Woodbridge, dans le Suffolk, le 3 mai, selon Le Braz, qui ajoute qu’il laissait toute sa fortune à sa femme ; à Ditchingham, en juin, selon Wikipédia. Vers 1839, l’un des fils vient voir Chateaubriand à Paris :
« Un des deux beaux enfants pour lesquels Charlotte m’avait prié de m’intéresser en 1822 vient de venir me voir à Paris : c’est aujourd’hui le capitaine Sutton ; il est marié à une jeune femme charmante, et il m’a appris que sa mère, très malade, a passé dernièrement un hiver à Londres. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXVII, chapitre 11. · Lire le passage
À Ditchingham, on se souvenait d’une femme fière et retirée. Le pasteur, dont le père l’avait eue pour paroissienne, le dit à Le Braz :
« Elle vivait très isolée, très renfermée. Elle avait la réputation d’être fière, et vous dévisageait avec de grands yeux sombres dont on avait peine à soutenir l’éclat. »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage
Haggard, qui tenait son récit du journal d’une parente ayant connu Mrs Sutton (Le Braz), rapporte qu’elle fit inhumer dans le caveau familial un colonel, précepteur détesté de ses fils, et que ceux-ci l’en retirèrent de nuit quand on rouvrit le caveau pour elle ; le pasteur de Ditchingham situait l’épisode à la mort de l’aîné des fils.

Au cimetière de Ditchingham, Le Braz lit sur le caveau des Ives les noms de John Clement Ives, de Sarah, « sa veuve », du major Samuel Ives Sutton, « son petit-fils », et d’un colonel James Capper, de la Compagnie des Indes, mort le 6 septembre 1825 à quatre-vingt-deux ans ; les registres de la paroisse n’ont pas trace du décès de Charlotte.
« […] il n’y a mention d’elle nulle part sur la pierre, pas plus que de son mari. »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage
L’index national des décès d’Angleterre enregistre une « Charlotte Sutton » au deuxième trimestre de 1852, dans le district de Plomesgate, qui comprend Aldeburgh (vol. 4a, p. 395) : identification probable, l’index ne donnant ni l’âge ni le nom de jeune fille.
Atala, Céluta, Cymodocée ?
En 1861, un M. Child, cité dans une lettre de F. S. Basden à Wilton Rix, tenait l’histoire pour inventée :
« Selon lui, l’intrigue d’amour avec Miss Ives est une pure fiction. »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage
Haggard et Le Braz lui opposent la tradition de Bungay, où l’histoire, selon Haggard, était « de notoriété publique » ; Le Braz relève aussi qu’un conte resté inédit du poète George Crabbe, commencé le 16 juin 1822 à Hampstead d’après l’étude de Huchon, met en scène un étranger recueilli et soigné dans une famille anglaise, aimé de la jeune fille, et déjà marié.
Le Braz voit enfin Charlotte dans les héroïnes de l’œuvre :
« Atala, Céluta, Cymodocée, idéales transfigurations de cette Charlotte à qui j’ai tâché de rendre une justice tardive, en montrant que ce fut elle qui les inspira. »
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, 1909. · Lire le passage
C’est sa thèse. Les Mémoires disent seulement que son souvenir accompagnait l’écriture d’Atala et de René :
« Le souvenir de Charlotte traversait et réchauffait tout cela […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XI, chapitre 5. · Lire le passage
Divergences entre les sources
Âge : « quinze ans » (Mémoires) ; née le 9 mars 1780 (registre de St Mary), elle les a en 1795 ; Marcellus lui donne « quarante-quatre ans » en 1822 (elle en a quarante-deux). Nom : « Sulton » dans les Mémoires et chez Marcellus (Biré garde cette graphie), Sutton dans le registre et dans ses lettres. Rupture : en hiver (Mémoires) ; après le 1er août 1796 si les biens étaient vendus (Le Braz). La demande : de Mrs Ives (Mémoires) ; voulue par Charlotte (Haggard), avec une autre réplique (« Hélas ! Madame, je suis désolé ; mais je suis marié ! »). Mariage : « trois ans après votre départ d’Angleterre » (Mémoires) ; le 7 avril 1806 (registre). Deuil de 1822 : « Je suis en deuil de ma mère » ; Sarah Ives meurt le 19 septembre 1822, après le départ de Chateaubriand (Le Braz). Le poste demandé : « passer à Bombay » (Mémoires) ; « une place d’expéditionnaire à Madras » (lettre de 1823). Voyage en France : 1823 (Mémoires ; catalogue de 1948) ; 1824 (Lenormant). Première lettre : écrite « pendant qu’il était encore ambassadeur en Angleterre » selon Lenormant, mais datée du 17 juin 1823 dans le texte anglais (« 7 juin 1822 » dans sa traduction). Mort de l’amiral : Woodbridge, 3 mai 1832 (Le Braz) ; Ditchingham, juin 1832 (Wikipédia). Mort de Charlotte : 1852, probablement ; sépulture inconnue. Authenticité : « pure fiction » selon M. Child (1861) ; tradition de Bungay (Haggard, Le Braz).
Sources et documents
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitres 9 à 11 ; livre XI, chapitres 1 et 5 ; livre XXIII, chapitre 7 ; livre XXVI, chapitre 11 ; livre XXVII, chapitre 11
Anatole Le Braz, Au pays d’exil de Chateaubriand, Champion, 1909, deuxième partie, « Bungay » (lire sur le site · Internet Archive)
H. Rider Haggard, A Farmer’s Year, being his Commonplace Book for 1898, Longmans, 1899, p. 27-30 ; planches de G. Leon Little (lire en ligne)
Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859 : les deux lettres de Charlotte Sutton (17 juin 1823 et 14 juin 1825), texte anglais et traduction (lire sur le site · Project Gutenberg)
Comte de Marcellus, Chateaubriand et son temps, Michel Lévy, 1859, p. 102-104, 182, 289 (lire sur le site · Internet Archive)
Chateaubriand, 1768-1848. Exposition du centenaire, Bibliothèque nationale, 1948, n° 128 et 129 (faits seulement) (lire en ligne)
Article « Samuel Sutton », Wikipédia en anglais (carrière du mari) (lire en ligne)
Index des décès d’Angleterre et du pays de Galles (General Register Office), trimestre de juin 1852, Plomesgate, vol. 4a, p. 395 : « Sutton, Charlotte » — transcription FreeBMD (lire en ligne)
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre X, chapitres 9 à 11 ; livre XXVII, chapitre 11

