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L'Enchanteur 1768—1848

Exil volontaire à Genève

Le Naufrage, poème autographe signé, 1831, envoyé de Genève à Mme Récamier le 9 juin 1831 (cartel de l'exposition) et repris dans les Mémoires : « Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce nocher, moi-même » (livre XXXIV, chapitre 6)
Le Naufrage, poème autographe signé, 1831, envoyé de Genève à Mme Récamier le 9 juin 1831 (cartel de l'exposition) et repris dans les Mémoires : « Ce vaisseau, c'est ma vie, et ce nocher, moi-même » (livre XXXIV, chapitre 6) — photo Rémi Vernier, 10 octobre 2026, exposition « La Vallée-aux-Loups et l'Abbaye-aux-Bois : les lieux d'un amour », Maison de Chateaubriand, Châtenay-Malabry

Installé aux Pâquis, il s’ennuie et raille la France des élections censitaires.

Après avoir refusé de prêter serment à Louis-Philippe, il s’établit pour quelques mois à Genève, avec Céleste, dans une maison des Pâquis, au bord du lac. Il y écrit une partie du livre XXXIV des Mémoires et songe à se fixer en Suisse.

« Voilà les élections, comme je l’avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. »

Chateaubriand à Ballanche, Genève, 12 juillet 1831 (lire sur le site). · Lire le passage

Il est à Genève depuis la fin de mai, selon Biré :

« Le 16 mai 1831, Chateaubriand était parti pour Genève, où il arriva le 23. »

Edmond Biré, appendice du t. V de son édition des Mémoires (lire sur le site). · Lire le passage

« Il fut donc tout heureux et tout aise de pouvoir s’installer, avec Mme de Chateaubriand, dans un modeste logis, situé à Genève, dans le quartier appelé les Pâquis. »

Même texte (lire sur le site). · Lire le passage

La maison n’est pas identifiée ; les Mémoires en donnent le voisinage, la maison du premier syndic Rigaud et, au-dessus, au bord du lac, la villa neuve de « MM. Bartholoni », devant laquelle il passe à pied (voir la fiche de Genève) :

« […] au−dessus de sa maison, au bord du lac, en remontant le chemin de Lausanne, on trouve la villa de deux commis de M. de Lapanouze […] »

Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 7. · Lire le passage

La villa Bartholoni, au bord du lac, sur le chemin de Lausanne, aujourd'hui musée d'histoire des sciences de Genève : la « villa de deux commis de M. de Lapanouze », MM. Bartholoni, devant laquelle Chateaubriand passait à pied en 1831 (Mémoires, livre XXXIV, chapitre 7 ; photo 2009)
La villa Bartholoni, au bord du lac, sur le chemin de Lausanne, aujourd'hui musée d'histoire des sciences de Genève : la « villa de deux commis de M. de Lapanouze », MM. Bartholoni, devant laquelle Chateaubriand passait à pied en 1831 (Mémoires, livre XXXIV, chapitre 7 ; photo 2009) — Silin2005 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0)

Un monument, quai Wilson, au bord du lac, rappelle aujourd’hui ses séjours :

Le monument à Chateaubriand, quai Wilson, à Genève : « À Chateaubriand qui aima dans Genève une cité libre inspirée du christianisme » (photo 2020)
Le monument à Chateaubriand, quai Wilson, à Genève : « À Chateaubriand qui aima dans Genève une cité libre inspirée du christianisme » (photo 2020) — MHM55 — Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

La lettre

Genève, 12 juillet 1831

L’ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait écrire, écrire comme l’abbé Trublet. C’est ainsi que j’accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l’avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l’aura; hier Charles X, aujourd’hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, sempre bene, et des serments tant qu’on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les sans-culottides jusqu’aux 27, 28 et 29 juillet. Une chose seulement m’étonne, c’est le manque d’honneur du moment. Je n’aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix et qu’elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n’avaient que de l’encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

L’amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout l’opposé de l’autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais qu’au fond je n’y crois pas, et c’est là mon mal: car, si une fois il pouvait m’entrer dans l’esprit que je suis un chef-d’oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l’hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l’hiver de ma vie: je me lécherais et j’aurais la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu’un pauvre ours maigre, et je n’ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m’est enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits cantons, dans la poche de votre courrier. J’aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu’avait mis la sonnerie de l’horloge à sonner l’air de l’Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique, jamais vous n’avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens votre Vision d’Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m’avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l’éternité; vous m’avez expliqué Dieu avant la création de l’homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l’avenir, vous vous riez du présent qui m’assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je serai bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.

CHATEAUBRIAND.

Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, t. II, 1859 (lire sur le site) · Lire le passage

Son monde ce jour-là

Âge 62 ans 10 mois, 8 jours
Régime Monarchie de Juillet 09.VIII.1830 → 24.II.1848
Chef de l'État Louis-Philippe Ier, roi des Français 09.VIII.1830 → 24.II.1848
Où il vit En voyage
Fonctions
Relations

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