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L'Enchanteur 1768—1848

Avis

Souvenirs diplomatiques · 21 min de lecture · p. 45–68 · chapitre 5 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

On vient de voir mes relations intimes avec M. Canning. On va trouver ici mes premiers rapports d'affaires publiques avec M. de Chateaubriand ; et si, renversant l'ordre de la chronologie, je place, comme avant-propos d'un épisode, ou comme prologue d'un drame, quelques scènes qui l'ont suivi, c'est que j'y rencontre tout à la fois l'explication, le corollaire de ma publication et mon excuse d'éditeur. Dans le premier de ces entretiens, l'auteur du Génie, en 1837, préoccupé de l'avenir, cherchait encore à faire retentir au loin son renom. politique. Dans le second, en 1846, lassé du monde et de tout, il ne pensait plus qu'à la tombe, et laissait sa réputation aller, disait-il,

Au gré de la fortune, et de l'onde, et du vent. »

M. de Chateaubriand

Nous étions en 1837. Je me trouvais, un matin, dans le cabinet de M. de Chateaubriand, seul avec lui. - «Nous avons fait autrefois de l'histoire ensemble, me dit-il; maintenant, il faut l'écrire. On m'y force. On a tant déprisé et si mal connu cette courte époque de la Restauration pendant laquelle j'ai été ministre, que je ne puis me résoudre à mourir sans avoir rétabli la vérité. Je dirai tout, ou presque tout; et je donnerai, le premier dans notre époque, l'exemple de dépêches confidentielles exposées en plein soleil, au grand effroi de nos archivistes. Je vais manquer, sans remords, la discipline, et divulguer le mot d'ordre. Mais est sans danger; il y a longtemps que la sentinelle a été relevée, et que la place est prise. La gravité de nos mystères diplomatiques y perdra quelque chose pent-être ; mais notre caractère national, soyez-en sûr, y gagnera. Voici ce que e compte dire pour expliquer et pour justifier mes révélations. » Et, prenant quelques feuilles tracées de sa grosse et large écriture, à cinq ou six lignes la page, encore toutes surchargées de ratures, il lut ceci :

« Si, comme la plupart des secrétaires d'État, nous avions commandé des dépêches à nos chefs de division, nous contentant de minuter la marge... - Comprenez-vous? » me dit-il en s'arrêtant. - Je comprenais à merveille ce trait décoché contre M. de Talleyrand, dont c'était l'usage, et dont le crayon marginal se voit encore sur les papiers de P'époque. M. de Talleyrand, bête noire ou plutôt violette (grâce pour le jeu de mots) de M. de Chateaubriand, lequel sous le costume diplomatique du prince de Bénévent, n'avait jamais voulu voir que la mitre de l'évêque d'Autun. - « De pareilles dépêches, continua--il, n'auraient de valeur que celle des documents de fabrique, faits à la machine des bureaux; mieux vaudrait sans doute alors compulser ces banalités politiques, pour en a extraire une histoire. Mais peu de diplomates se sont trouvés dans notre position; le hasard une fois avait placé dans un emploi éminent un homme ayant l'usage d'écrire. De là, notre correspondance porte l'empreinte d'un caractère individuel : sorties de notre tête, nos lettres sont de notre main. On a vu nos ouvrages littéraires, on va voir nos œuvres diplomatiques, mêlées aux lettres que nous recevions des rois, des ministres, des généraux et des ambassadeurs. »

Je hasardai quelques objections sur la portée de ces confidences, où pouvaient figurer les noms de quelques tiers non consentants. - a Bah! s mè répondit M. de Chateaubriand, « la Ferronnays m'a déjà raconté ses scrupules et les vôtres. Rassurez-vous : j'ai beaucoup retranché pour vous plaire. Vous me coûtez, tous les deux, quarante mille francs1. - Soit, quarante mille francs, repris-je, plutôt que des regrets trop tardifs. - Non, vous ne vous êtes pas suffisamment l'un et l'autre mis par la pensée en dehors de votre siècle et des affaires. Pour juger d'un effet de ton, il faut se placer à distance. C'est en disant tout qu'on se distingue de la foule des hommes d'État boutonnés et méticuleux. J'ai conçu la diplomatie sur un nouveau plan; je parle tout haut. Vous aviez tort de redouter mes révélations ; elles ne pouvaient que vous faire honneur. Je vous le prédis : vous ferez plus tard, quand vous croirez le danger amoindri, la Ferronnays ou vous, et par le même motif, ce que vous m'empêchez de faire maintenant. D'avance, pour mon compte, je vous y autorise.

(1) Pour l'intelligence de ce paragraphe, il est bon de savoir que, aux termes des engagements de l'auteur avec la société chargée exclusivement de l'impression de ses œuvres, chaque volume en dehors des Mémoires d'outre-tombe devait lui être payé sur le pied de vingt mille francs. Nos réclamations, unies à celles de plusieurs des sociétaires eux-mêmes, firent opérer tant de suppressions dans l'histoire du Congrès de Vérone, que les quatre volumes, deja imprimés presque en entier, dont l'ouvrage devait se composer primitivement, furent réduits à ses deux volumes actuels. M. Delloye, qui s'était chargé de les publier, détruisit, m'a-t-il dit, tout le surplus imprimé des volumes. Il n'en garda qu'un seul exemplaire en feuilles, sur lequel il nota lui-même pour sa justification, de sa main et à la marge, les retranchements demandés, refusés ou consentis. Or, cet exemplaire, s'il existe encore, et si la frénésie des éditions princeps et des raretés bibliographiques se maintient, ne peut manquer d'exciter un jour une véritable curiosité. ↩

« Quoi donc? Est-ce que les lettres de d'Estrades et de Torcy ne jettent pas un grand jour sur les annales de leur temps ? Et les Négociations de Jeannin?... Ce ne sont là pourtant que les émanations de nos archives. Tout récemment encore le public a-t-il trouvé mauvais que M. de Saint-Simon y ait été admis pour en extraire un supplément aux satires de son aïeul? Non, non, croyez-moi, il ne s'agit pas ici de ménager quelques amours-propres. Nous n'avons, quant à nous, rien à cacher. Ce n'est pas notre pudeur qui a besoin d'un huis clos. Je suis mieux placé qu'un autre pour tout dire, puisque apparemment j'ai su tout mieux que personne; et vous me connaissez assez vous-même pour comprendre que je ne m'arrêterai devant aucune vérité, me fût-elle défavorable: car, en définitive, je n'attache aucun prix à quoi que ce soit.

« Mais quoi ! faudrait-il par hasard attendre, les plumes croisées, qu'il plût à nosseigneurs des archives d'entrouvrir l'armoire aux secrets, pour les historiens tels quels de leur choix? Et devons-nous ainsi fier, sans garantie, notre réputation à leur véracité? Ces directeurs de nos arcanes, si malléables, et prosternés pendant mon règne devant les décrets de mon génie, se redresseront-ils fièrement, tout de suite après mon passage, entre mes dépêches et moi pour m'en interdire l'accès? Non, l'histoire est pour tout le monde; son flambeau, juge et arbitre, doit luire aux yeux de tous. L'époque rapetissée qui nous a succédé apprendra quels furent ses devanciers. Je la défie de dire, à son tour, ce qui s'est passé depuis sept ans avec cette même sincérité qui me fait mettre à nu mon ministère. Ah! si jamais la chronique intime de cette substitution d'un régime sans nom au système légitime nous était révélée, quels étranges mystères épouvanteraient la droiture et l'honnêteté de nos cœurs! Nous n'avons plus pour nous que notre loyauté et notre constance; il faut les montrer. La fidélité, qui était jadis le plus simple des devoirs, est montée au rang de vertu, depuis qu'elle est si peu pratiquée. Enfin, si les grands seigneurs cousus d'or en font peu de cas, elle bat encore, qu'on le sache bien, dans la poitrine de quelques gentilshommes de province déguenillés ....

« Mais, me dira-t-on, comment vous, qui combattiez les indiscrétions de M. de Chateaubriand, '« allez-vous les renouveler?

Je réponds d'abord que, aidé du temps, il m'a ramené à son opinion, et que ce n'est pas, certes, la première fois : ensuite, que ce que j'ai à faire connaître est uniquement le développement et l'accessoire de ce qu'il a lui-même publié; qu'il ne peut en résulter rien que d'honorable pour sa mémoire et de glorieux pour la France:; que cette Restauration tant oubliée, notre meilleur temps d'arrêt sur la pente des révolutions, comme il l'a intitulée lui-même, vaut bien qu'on en parle encore. Enfin, et ce dernier mot tranche la question, ces lettres appartiennent à la correspondance intime, inaugurée avant mes fonctions de Londres par nos souvenirs communs de Jérusalem, et continuée dans tous les temps, que le grand écrivain m'avait permis d'entretenir avec lui. Or, ces mêmes lettres, dont les originaux sont restés dans mes mains ou dans les siennes, n'ont jamais figuré ni laissé de traces dans les archives de l'État1. - Et comme je prenais congé de M. de Chateaubriand : « Il est temps, je « vous assure, me dit-il, que cette époque de la Restauration soit connue, et qu'on lui rende enfin justice. II ne faut pas que toutes ces royales supercheries dont nous sommes chaque jour témoins aient le pouvoir d'obscurcir la vérité. Les trahisons de famille ne sont jamais des nécessités politiques. Ces traits de foi mentie, ces usurpations de sang, ont beau se draper d'un lambeau de pourpre et se pavaner sous une couronne éphémère, tout ce vernis doit tomber devant un œil observateur. De tels actes, mis en vue de tous, portent avec eux leur peine et leur fruit : ils enfantent la démoralisation générale par la contagion de l'exemple et par l'appât d'une riche récompense attachée à la déloyauté; enfin, ils font au corps social plus de plaies que tout le zèle administratif et la prospérité matérielle n'en sauraient guérir. N'en doutez pas, la France ne pardonne jamais les fautes contre l'honneur, surtout quand elles profitent : l'or et le diadème les font ressortir, loin de les voiler. Ces serments pris, quittés et repris comme la haire et la cuirasse de Joyeuse, ne peuvent consolider que l'immoralité; par conséquent, ils fonderont le désordre, et non une dynastie. Sous la Restauration, nous étions des géants auprès des cirons d'aujourd'hui; et notre probité tranche vivement sur la corruption qui l'a suivie. Quant à notre dignité, jugez-en. Cette Angleterre, qui nous voit si humbles depuis 1830, vous souvenez-vous comme nous la tenions de court en 1893? Ne lui avez-vous pas vous-même, dans la note que vous envoya M. de Villèle, proposé la partie ? On reconnaîtra que, sous ma gestion des affaires, nous portions au loin la tête aussi haut que le cœur, et que j'ai voulu donner aux Bourbons une armée fidèle, une campagne glorieuse; à la France, son indépendance de l'étranger, l'affranchissement des traités de Vienne; et enfin rajeunir l'antique race de ses rois. Il faut qu'on l'avoue : sous la Restauration, la liberté avait remplacé dans nos mœurs le despotisme; la nature humaine s'était relevée; il y avait plus d'air dans la poitrine, comme disait madame de Staël; la publicité de la parole avait succédé au mutisme; les intelligences et l'esprit littéraire renaissaient; et bien que le Français soit né courtier san, n'importe de qui, toujours est-il qu'on rampait moins bas.

(1) « Mais après une si longue suite d'années, après vingt-Cinq ou trente ans, peut-on dire qu'il y a un secret d'Estat « de ne pas divulguer des lettres, qui ne contiennent autre i chose que des affaires du tout terminez... Sa doctrine, sa preud'hommie, et la profonde cognoissance qu'il avoit de « tous les interests des princes de la chrestienté, surtout l'amour grand et incomparable qu'il avoit pour son pays, paroissent en toutes les pages de ce livre; mais avec une telle « candeur et liberté, que ceux qui estoient lors ennemis de la « France et du feu Roy, le craignoient et le révéroient , tout « ensemble. » (Cette citation est extraite de l'Avis au lecteur des Lettres du cardinal d'Ossat, publiées sous Louis XIII.) ↩

«Je vous le répète, je ne veux pas, pour l'honneur de nos annales, que la Restauration reste « étouffée sous la vulgarité des temps qui sont venus après elle; et, certes, il ne tiendra pas à moi qu'elle ne reprenne et ne garde le rang qui doit lui être assigné dans l'histoire.

Voilà donc ce qui s'était passé en 1837; voyons ce qui eut lieu en 1846.

Le journal le National du 8 avril, dans un article intitulé : Point d'histoire à éclaircir; traité secret de Vérone, disait :

« II y a deux ans, nous lûmes dans le Morning-Chronicle deux articles d'un traité secret conclu a • Vérone. C'était le correspondant de ce journal à Lisbonne qui faisait cette révélation, que nous reproduisîmes sans la garantir. M. de Chateaubriand nous i écrivit le lendemain qu'il n'avait existé aucun traité secret à Vérone, et que les faits publiés par le journal anglais étaient controuvés. Le correspondant de cette feuille nous écrivit quelque temps après pour justifier son assertion. Nous n'avions pas le désir de prolonger cette polémique; et l'on ne nous avait pas mis dans les mains des preuves suffisantes pour balancer la parole de M. de Chateaubriand.— Le caractère anglais est peu ductile, et sa ténacité ne cède guère que devant l'évidence. Or, l'auteur de l'article que nous avons reproduit il y a deux ans, étant arrivé à Paris, s'est empressé de venir nous fournir le texte précis des documents qui avaient formé sa conviction. »

A la suite de ce préambule, venait le soi-disant traité secret de Vérone, en sept articles, extrait de l'American-Diplomatic-Code, de Jonathan Elliot (comprenant les conventions entre les États-Unis et les puissances étrangères de 1778 à 1834), et d'un recueil périodique imprimé à Baltimore (Vile's Weekly Register). Le traité portait la date du 22 novembre 1822, et les signatures de - pour l'Autriche, Metternich; pour la France, Chateaubriand; pour la Prusse, Bernstet; pour la Russie, Nesselrode. —

Le 9 avril, la Gazette de France réfuta l'article du National de la veille.

Le 10 avril, aux probabilités négatives de la Gazette, le National, fortifiant son article de la surveille, opposa la versatilité de la plume de M. de Chateaubriand; et le 11 avril, revenant à la charge, il expliqua, en outre, que le traité secret avait été, en 1823, traduit sur l'original français par le Morning-Chronicle à Londres, « « journal qui, è propos de ce qui s'est passé à Vérone, a reçu, dit-il, plus d'une communication à laquelle M. Canning n'était pas étranger... »

Le 11 avril aussi, le Courrier et l'Écho français, entrant d'eux-mêmes en lice, commentèrent le traité secret, et la fusillade s'engagea sur toute la ligne de la presse pour ou contre son authenticité.

Ce même jour, je m'acheminai vers la rue du Bac, muni de toutes les gazettes affirmatives ou négatives, et j'entrai chez M. de Chateaubriand.

Je le trouvai dans sa chambre a coucher du rez-de-chaussée donnant sur le jardin; habillé à demi, affaissé sur lui-même, assis sur une chaise à côté de son feu, auprès d'un fauteuil où gisaient déployés l'un sur l'autre de nombreux journaux, entre son lit et sa grande table à écrire. Sur le coin de ce bureau étaient des manuscrits, petits in-quarto pressés sous des cartons verts et serrés de cordons. On lisait sur le carton supérieur, dans sa largeur : Mémoires d'outre-tombe. Onzième volume.

M. de Chateaubriand me reçut avec un sourire triste, me tendit la main, et me dit quelques paroles d'amitié; puis, je m'assis auprès de lui, et j'en vins tout de suite au fait.

Partant de l'article du National et de la polémique des trois derniers jours, je lui expliquai que je connaissais mieux que personne l'histoire secrète de ce prétendu traité secret; que ce document avait beau se dire natif de Vérone, marqué à są naissance du sceau de la langue diplomatique de l'Europe, et issu en droite ligne des plénipotentiaires des cours unies par la Sainte-Alliance, il n'en était pas moins originaire de Londres, où il était sorti, tout armé de style anglais, du front d'un seul créateur ; enfin, que jamais, à ma connaissance, il n'avait paru en français ailleurs que dans les colonnes du National, où sa traduction u'avait pas été suffisamment revue et corrigée.

Je dis encore que, pendant ma gestion des affaires de France à Londres, en 1823, cet article, fabriqué tout chaud pour les presses du Morning-Chronîcle, avait attiré mes regards; que le jour même de son apparition, « le prince Esterhazy pour Autriche, le baron de Werther pour la Prusse, le comte de Lieven pour la Russie, et moi pour la France, » nous avions reconnu en lui une de ces tentatives journalières combinées pour agir sur les fonds publics d'un côté du détroit comme de l'autre ; et qu'après avoir unanimement pensé que, par son caractère apocryphe, il portait en lui-même sa condamnation et son antidote, comme il ne méritait pas une réfutation sérieuse, nous nous étions bornés à le faire démentir à Londres, sans commentaire et sans signature, dans le New-Times, journal du matin, et dans le Sun, journal du soir.

J'ajoutai qu'au moment de l'éclosion artificielle de ce traité secret, M. Canning m'en avait parlé légèrement à Glocester-Lodge, mais sans le soumettre à aucun examen politique ou grammatical, et le rangeant lui-même parmi ces documents que la presse, disait-il,

« Supposita de matre nothos furata creavit. i

- Sans doute, lui avais-je répondu, il est bien bâtard, et il en porte tous les signes. C'est un produit de fabrique anglaise, et je pourrais montrer dans le Strand la boutique d'où il sort, - « Ah! « vous connaissez donc nos ateliers de Forgery? » - Oh! non, pas plus que votre ambassadeur à Paris ne connaît les laboratoires de nos gazettes. - J'offrais à M. de Chateaubriand de publier le jour même cette explication revêtue de ma signature, disposé que j'étais à tout dire. J'éprouvais néanmoins quelque honte à corroborer, comme s'il en avait eu besoin, le démenti qu'il avait donné lui-même deux ans auparavant; mais je comptais m « présenter pour parer la seconde botte, soit en me disant autorisé par lui, s'il le souhaitait, soit en ne prenant conseil que de mon indignation d'une telle supercherie. En cette occasion, comme jadis, je n'avais voulu agir qu'avec son consentement, ou d'après ses directions et ses ordres.

« En vérité, mon cher ami,» me dit M. de CHATEAUBRIAND, avec un rire intérieur et prolongé qui secouait sa tête blanchie et ses épaules recourbées, « je ne sais trop que vous conseiller. Mais, avant tout, je vous remercie. Faites ou ne faites pas, je vous en laisse entièrement le maître. Quant à moi, je ne dirai plus rien, et voici pourquoi. Vous aurez beau préciser, citer, rapprocher les dates, entasser des montagnes de négations,

« Ossa sur Pélion, Olympe sur Ossa, on ne vous croira pas plus qu'on ne m'a cru ; ou, pour m'exprimer mieux, on nous croira l'un et l'autre, mais l'on dira tout le contraire..... Vous êtes bien naïf encore, si vous pensez que nos ennemis cherchent la vérité. Remarquez bien qu'on fait seulement semblant de courir après elle, et que, si par hasard et comme malgré soi on parvient à l'atteindre, on s'en détourne bien vite, et on court ailleurs. Il y a tant de gens qui n'auront jamais lu dans l'histoire que ce qu'ils voulaient y lire! Tout cela me demeure parfaitement indifférent, et ne m'empêche ni de dormir, ni même de m'ennuyer. J'en suis venu, je vous l'avoue, à regretter le bon temps où ces coups d'épingle avaient a au moins le don de me chatouiller. - Puis, ses yeux commençant à étinceler sous son attitude accablée : « Je sens, d'ailleurs, que, tout innocent que je suis, les journaux sur ce point, comme sur tant d'autres, auront toujours raison de moi et de ma candeur. J'aime donc mieux me rendre tout de suite, et passer condamnation.

« Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable.

« Je suis un de ces infâmes émigrés, un de ces gentilshommes décrépits, ivres de droit divin, qui ont toujours foulé aux pieds les institutions et les intérêts de la France; qui ont signé sa dégradation à Vérone, et son avilissement dans la campagne d'Espagne : intelligences arriérées, hostiles à tout progrès, dénuées de tout talent, qui ont appauvri leur siècle, et l'ont fait reculer jusqu'à la barbarie. Pour ma part, après avoir lutté dix ans contre le despotisme de la gloire, il paraîtrait que j'ai visé à fonder un despotisme abrutissant, et que l'on m'a vu, en bon lieu, baiser la mule i des autocrates. N'ai-je pas aussi, pour surcroît de niaiserie, renoncé à tout traitement, pension ou autre émanation du trésor, parce que je n'ai pas su, comme tout le monde, trembloter à propos mon petit serment1? - Voilà ce que je laisse dire en public; mais quand on me parle de ces choses en particulier, je réponds sur le même ton, ou è peu près : -Sans doute, la découverte de ce traité secret de Vérone est un événement. Encore une perle pour les historiens futurs! Ces habiles fossoyeurs ont artistement déterré. Ils ont pour cette fouille heureuse bien mérité de la patrie... Il n'y a là ni un mot, ni même une apparence de vérité; mais c'est grand dommage ! car l'histoire serait bien plus jolie comme cela. - Qui sait ? Peut-être me prouveront-ils à moi-même qu'ils ont raison; ils ont pour eux une logique toute neuve, née en juillet, droite et consciencieuse comme le gouvernement qu'ils ont créé. Voici l'enchaînement; suivez-le bien. - M. de Chateaubriand n'a jamais voulu se rallier à Louis-Philippe : il n'a jamais voulu comprendre que la charte de 1830 n'avait guère, en plus et en moins de l'autre, que deux petits noms propres, pris dans la même famille encore; il n'a pas admis cette subtile déviation de son dogme favori, cette innocente égratignure à son principe, cette greffe adroite du quasi-électif sur le quasi-légitime. Donc M. de Chateaubriand n'aime ni le gouvernement représentatif ni la liberté de la presse; donc, il a cherché à les étouffer l'un et l'autre à Vérone; donc, il a signé le traité secret; donc... Je vous le déclare, s'ils m'accusaient d'avoir assassiné mon père, je n'essayerais pas de le nier i aujourd"hui, parce que demain ils me démontreraient, de quelque façon, que je me suis défait de ma mère aussi; et, sur ma seconde protestation, ils feraient entrevoir, en outre, que j'ai bien un peu guillotiné M. de Malesherbes. » - Alors, avec un éclair de génie qui a traversé ses yeux et apaisé un instant ses amers sourires :-« Misérables musiciens! s'est-il écrié, qui torturent un instrument admirable pour en tirer des sons aigres et faux, au lieu de lui faire rendre de divins accords.... »

(1) M. de Bonald m'a dit un jour : « Pour remplacer la « torture du corps, que Louis XVI venait d'abolir, la révolution créa le serment, qui est la torture perpétuelle des consciences. » - Et M. de Chateaubriand me disait en 1834 : « Autrefois la fidélité n'était tout simplement qu'une règle de « l'honneur; depuis qu'elle est devenue vertu civique, des « princes, parjures eux-mêmes, ont dirigé contre elle le serment, « pour lui donner la couronne du martyre. » ↩

Mais cependant, ai-je repris, vous le voyez, l'absurdité surnage. Cette calomnie, que nous avions crue noyée à Londres, plongeait jusqu'en Amérique, d'où elle revient, après vingt ans, sur le vieux sol de l'Europe. Ne craignez-vous pas qu'elle finisse par y prendre racine, et qu'on ne la regarde, plus tard, comme un fait acquis au procès? Un mensonge n'est pas plutôt répété deux ou trois fois, qu'il devient vérité... - « Eh! que m'importe! mon cher ami ; croiriez-vous donc aussi à l'impartialité de l'histoire? Vous ne voulez pas voir comme on l'écrit de votre temps. Je suppose que, cédant, vous, à votre susceptibilité que j'admire, et moi à l'influence de votre exemple, nous allions l'un et autre aujourd'hui nier, avec serment si vous voulez, ce qui, à mon sens, en vaut si peu la peine; voici ce qui va arriver. Demain tous les journaux riposteront è nos démentis. Deux ou trois battront des mains, je vous l'accorde. Mais comme ils sont nôtres, ils sont des lors récuses. Parmi le reste, les plus impolis diront : Ils nient, donc c'est vrai; les plus rusés commenteront l'adage : Tout mauvais cas est niable; quelques-uns amplifieront ceci : S'il ne l'a fait, il était bien capable de le faire. Plusieurs, se croyant en voix, chanteront sur un air à eux :

« Si ce n'est lui, c'est donc son frère.

• Il n'en a point : c'est donc quelqu'un des siens. i -(Je n'avais jamais vu, sur aucun sujet, M. de Chateaubriand s'armer d'autant de verve, de causticité, et d'autant de souvenirs de sa mémoire classique.)

« Continuons : Les plus huppés parmi nos journalistes, les loyaux enfin, et il y en a, iront aux ministres, grands écrivains eux-mêmes de l'histoire tant ancienne que moderne, mes successeurs au pouvoir et mes collègues à l'Académie. - Que faut-il penser de ce traité secret? demanderont-ils. - Tout ce que vous voudrez, répondra-t-on. - Mais ce traité existe-t-il? - Je ne sais point. - Les archives l'ontelles? - Je ne crois pas. - Eh bien! démentez-le vous-mêmes; ce serait juste et honnête. - Qui, nous ? faire les affaires des autres? Allons donc!... Cela regardait la France légitimiste; distinguons bien : la France quasi-légitimiste n'a rien à y voir. Il y a entre l'une et l'autre, voyez-vous, toute l'épaisseur d'une doctrine. - Mais si on vous interpelle dans les chambres sur ce traité secret?-Je me tairai; ou si je parle, j'aurai pris la précaution de demander d'avance à ma majorité ce que je dois en dire.-Voilà ce qui se passera, soyez-en sûr; et le tout s'intitulera après comme devant : Point d'histoire à éclaircir... Avec nos démarches et notre bruit, nous aurons accru l'universel tapage, qui durera huit grands jours; après quoi tout sera oublié. J'aime mieux qu'on m'oublie tout de suite...

Et il s'arrêta comme épuisé par tant de malice. Je repris après un moment de silence : - Mais enfin, ce traité pseudonyme, l'avez-vous lu? - Non, vraiment, j'aurais trop à faire si je lisais toutes les balourdises et toutes les palinodies qu'on me prête. Il ne me resterait plus de temps pour écrire la vérité, ou du moins ce que je crois être la vérité; car il me semble que parfois le scepticisme du siècle me gagne. On me parla, il y a deux ans, de ce traité, illégitime comme tout le reste; et j'écrivis, à ce qu'il paraît, au Natioal, que le fait d'un traité secret signé par moi à Vérone était absolument faux. J'avais oublié cette lettre; mais puisque le National prétend que je lui ai écrit, je le crois sans autre preuve, moi qui suis bon homme. » -J'insistai.-Eh bien, de grâce, lisons ensemble ce traité secret qui porte si bien le cachet de son origine. - « Comme l vous plaira; cela m'ennuiera sans doute, mais après tout, l'ennui est mon élément; j'ai commencé à m'ennuyer dans le ventre de ma mère, et oncques depuis ne me suis désennuyé1. L'ennui ! il ne me reste plus que cela; et voyez à mon ennui naturel quelle masse d'ennui les journaux ajoutent ! » Ce disant, il soulevait dédaigneusement, du bout de ses pincettes, le tas de gazettes quotidiennes déposé sur le fauteuil au coin de la cheminée...

(1) - Tout me lasse, v me disait M. de Chateaubriand uu soir que nous revenions des solitudes du parc de Kensington, sa promenade favorite; « tout me lasse, et je vais partout baillant ma vie. » - Puis, tandis que, dans mon cabinet, je plaçais sur mes notes journalières cette expression échappée de sa bouche avec un bâillement véritable, le grand écrivain la consignait, de son côté, dans la partie de ses Mémoires qu'il rédigeait alors. Je l'y ai retrouvée sous cet ajouté, qui ôte quelque chose, non sans doute à l'exactitude, mais à la naiveté primitive du sentiment. « Tout me lasse ; je remorque « avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout « bâillant ma vie. ↩

Je commençai à lire :