Traité secret de Vérone
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Les soussignés, spécialement autorisés à faire quelques additions au Traité de la Sainte-Alliance, après avoir échangé leurs pouvoirs respectifs, sont convenus de ce qui suit :
ARTICLE 1er. Les hautes parties contractantes, convaincues que le système de gouvernement représentatif est aussi incompatible avec les principes monarchiques que la maxime de la souveraineté du peuple avec le droit divin, s'engagent mutuellement, de la manière la plus solennelle, à user de tous leurs efforts pour anéantir le système du gouvernement représentatif dans toutes les contrées de l'Europe où il peut exister, et pour empêcher son introduction dans les États où il est encore inconnu. -
« C'est la première fois, » interrompit M. de Chateaubriand, « que je vois intervenir en toutes lettres, dans un traité public ou secret, la souveraineté du peuple et le droit divin; le traité de la Sainte-Alliance lui-même, dicté par madame de Krudener, n'est pas si explicite.
ART. 2. Comme on ne peut douter que la liberté de la presse ne soit le moyen le plus puissant employé par les prétendus défenseurs des droits des nations, au détriment de ceux des princes, les hautes parties contractantes promettent réciproquement d'adopter toutes les mesures propres à la supprimer, non-seulement dans leurs propres États, mais aussi dans le reste de l'Europe. -
M. de Chateaubriand
«Supprimer la liberté de la presse, moi? Moi qui ai crié sur les toits cet axiome, que, sans la liberté de la presse, toute constitution représentative est en péril? Moi qui, le premier en France, ai fait et mené à bien une guerre, en présence de cette liberté ? »
ART. 3. Convaincues que les principesde religion contribuent très-puissamment à maintenir les nations dans l'état d'obéissance pasșive qu'elles doivent à leurs princes, les hautes parties contractantes déclarent que c'est leur intention de soutenir, dans leurs Etats respectifs, telles mesures que peut adopter le clergé, dans le but d'améliorer ses propres intérêts liés si intimement avec la conservation de l'autorité des princes. Les hautes parties contractantes offrent en outre leurs remercîments communs au pape pour ce qu'il a déjà fait pour eux, et sollicitent sa coopération constante à leurs vues pour soumettre les nations. -
M. de Chateaubriand
* Je ne crois pas avoir jamais parlé de la religion et du clergé en termes aussi amphigouriques ; mais, en tous cas, je les aurais mis à l'article premier. A tout seigneur, tout honneur. Et j'aurais donné à la religion la préférence sur la politique humaine, et même sur la liberté de la presse. Quant au pape,
« ..... On ne s'attendait guère
« A voir le pape en cette affaire.
« Et surtout à ce qu'un empereur schismatique et un roi hérétique en vinssent à lui offrir des actions de graces et des encouragements dans un traité secret qu'il ne signait pas. »
ART. 4. La situation de l'Espagne et du Portugal réunit malheureusement toutes les circonstances auxquelles ce traité a plus particulièrement rapport. Les hautes parties contractantes, en confiant à la France le soin d'y mettre fin, s'engagent à l'assister de la manière qui peut le moins les compromettre avec leurs peuples et le peuple de France, au moyen d'un subside de la part des deux Empires, de vingt millions de france chaque année, à dater de la signature de ce traité jusqu'à la fin de la guerre.
ART. 5. Dans le but d'établir, dans la Péninsule, l'ordre de choses qui existait avant la révolution de Cadix, et afin d'assurer l'entière exécution des articles du présent traité, les hautes parties contractantes se donnent mutuellement l'assurance réciproque qu'aussi longtemps que leurs vues ne seront pas accomplies, négligeant toute autre idée d'utilité ou autres mesures à prendre, elles s'adresseront, dans le plus bref délai possible, à toutes les autorités existant dans leurs États, et à tous leurs agents dans les pays étrangers, dans le but d'établir une connexité tendant vers l'accomplissement des vues proposées par ce traité. —
Et comme je m'arrêtais sur ces vingt millions de subsides promis à la France par chacun des Empires, le troisième plénipotentiaire signant gratis pour le roi de Prussé : « Passons, » me dit M. de Chateaubriand,i passons, c'est assommant et illisible. »
ART. 6. Ce traité sera renouvelé avec tels changements que peuvent occasionner de nouvelles circonstances, soit dans un nouveau congrès, soit à la cour de l'une des parties contractantes, aussitôt que la guerre d'Espagne sera terminée. -
M. de Chateaubriand
« Ah ! mais il me semble qu'ici le bout de l'oreille passe. Quoi! aussitôt que la guerre d'Espagne sera terminée ? Nous aurions écrit et signé cela à Vérone? Mais alors la guerre d'Espagne n'était ni commencée, ni déclarée, ni même résolue. Il est évident, d'après ceci, que le traité a été fabriqué à Londres postérieurement à notre entrée en Espagne. »
ART. 7. Le présent traité sera ratifié, et les ratifications échangées à Paris dans le délai de six mois.
Fait à Vérone; le 22 novembre 1822. -
M. de Chateaubriand
« Le 22 novembre? Attendez; voyons mon histoire du congrès de Vérone. » Et , après avoir un moment feuilleté le livre qui était sur la cheminée : « Mais ce 22 novembre était le jour du départ de M. de Montmorency; rien d'officiel ni de secret n'a pu être signé par moi sous cette date à Vérone. Jusque-là, c'était M. de Montmorency qui avait seul la signature; et, après son départ, mes collègues et moi tous ensemble. En aucun cas, ma signature n'a pu être isolée de la leur.
Signé : Metternich, Chateaubriand, Bernstet, Nesselrode. -
M. de Chateaubriand
«. C'est sans doute Bernstorf que le National a voulu dire. Quand on ment, il faut bien mentir, et la politesse française exige que l'on respecte les noms propres, même quand on ne respecte pas la vérité !...
« Tenez, cette pauvre composition, parodie maladroite, ne méritait pas l'honneur que nous lui avons fait, vous, de la lire, et moi, de l'écouter. i Puis, revenant à moi avec un sourire d'envie et de regret: « Vous êtes donc bien jeune encore, puisque toutes ces accusations mensongères ou haineuses vous étonnent et vous touchent. Oh ! moi, je suis trop vieux et trop insensible!... Encore un coup, j'opine pour le silence; je le préfère a même à un non tout sec. » - Mais, interrompis-je, ce n'est pas seulement votre autorité diplomatique et votre nom, répétés ou attaqués dans la presse périodique, qui éveillent en ce moment ma sollicitude; c'est l'honneur d'une époque tout entière, et, je voudrais le dire une fois de plus à tous ces hommes sortis de nos rangs pour nous remplacer, qui, depuis 1880, nous signalent à la malveillance da peuple, parce que nous nous tenons à l'écart et sommes légitimistes. Oui, nous avons foi en un principe, loi fondamentale de notre patrie, loi qui n'existe plus si elle fléchit, et qui disparaît si un seul anneau de sa chaîne se rompt. Le fait d'une usurpation victorieuse et couronnée ne peut ni la modifier ni l'anéantir. Ce principe d'hérédité légitime, garantie de l'héritage, est la seule sauvegarde de la propriété; et, qu'on le sache bien, il a aussi inspiré de nobles actes à cette Restauration que je servais sous vos ordres à Londres, avec un zèle ardent, dont le souvenir me fait encore battre le cœur, en dépit des calomnies... a Ah! oui, » reprit M. de Chateaubriand, Londres, Canning; échos lointains !... Que voulez-vous ? La Restauration alla des Pyrénées à Cadix, malgré l'Angleterre; elle se créa une armée „« et reprit son rang en Europe. Eh bien! tous ces gens, qui l'ont servie aussi, ne lui pardonneront jamais de l'avoir fait, et à moi de l'avoir raconté.i Vraiment, ajouta-t-il avec quelque ironie et comme - contrarié de mon insistance « les hommes qui vous ont eu pour collaborateur doivent s'estimer heureux de vous trouver encore cette verdeur de sève royaliste, cette chaleur d'âme politique : c'est une vertu qui se meurt partout. Conservez-la, si vous pouvez, quand elle les abandonne. » Puis, avec plus de gravité : « Mais pour cela, croyez-moi, a fuyez le pouvoir, les chambres, les charges, les soi-disant honneurs, comme vous l'avez fait si à propos en 1829, et depuis seize ans. Restez loin de ces parades où le principal acteur ne peut s'abuser lui-même sur le succès final du rôle qu'il joue, et perd le repos dans l'attente du sévère jugement de sa conscience comme de l'histoire. Restez à jamais légitimiste » - (et il s'animait),
« Pour conserver encor quelque chose d'humain,
« et pour vous préserver de cette immoralité politique dont l'exemple contagieux est tombé de haut, de ce torrent de corruption et de boue qui nous inonde et nous inondera longtemps encore. I! n'y a en ce moment, pour la société, aucune chance de régénération. Cela mè dégoûte. Parlons o d'autre chose. v
En achevant ces mots, M. de Chateaubriand se leva péniblement, s'avança à petits pas traînés jusqu'aux in-quarto verts qui étaient sur la table; il déficela le dernier volume, et après avoir remué longtemps les feuillets, il me lut quelques phrases détachées, entre autres, ces lignes qui me frappèrent moins en 1846, mais que j'ai reconnues avec stupeur en 1850, quand les Mémoires d'outre-tombe parurent :
« Les principes les plus hardis sont proclamés à la face des monarques, qui se prétendent rassurés derrière la triple haie d'une garde suspecte. La démocratie les gagne. Ils montent d'étage en étage, du rez-de-chaussée au comble de leurs palais, d'où ils se jetteront à la nage par les lucarnes. »
Les lucarnes entrevues par le prophète, ce sont la petite porte au bout de la galerie semi-souterraine du jardin des Tuileries, et la grille du Pont-Tournant qui s'ouvrit le 24 février 1848, sur la place où a péri Louis XVI.
Après quoi, me disant : « Voici les derniers traits « de ma plume, » M. de Chateaubriand lut encore ceci :
« Comme je trace ces derniers mots, ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions-Etrangères, est ouverte. Il est six heures du matin. J'aperçois la lune pâle et élargie ; elle s'abaisse sur la flèche des Invalides, à peine révélée par le premier rayon doré de l'orient. On dirait que l'ancien monde finit, et que le nouveau commence. Je vois les reflets d'une aurore dont je ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à m'asseoir au bord de ma fosse; après quoi, je descendrai hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité. »
Dernière vibration de la lyre .....
Enfin, comme je le quittais : « Ainsi donc, » me dit M. de Chateaubriand, « voilà qui reste convenu. Taisons-nous; c'est, en ce moment, mon désir; c'est ma règle. Mais si, après moi (et vous n'aurez pas longtemps à attendre), la même inquiétude vous agite, ou si la même maladie vous reprend, alors que le souvenir de ce que nous venons de dire ne vous retienne plus, ou plutôt qu'il vous encourage! Je vous laisse parfaitement libre de tout rectifier plus tard. Je ne puis choisir un plus fidèle intermédiaire entre mes calomniateurs et moi. Vous serez un témoin, un tiers arbitre assistant au procès, tout naturellement désigné par nos anciens rapports, dont je n'ai rien oublié, je vous assure. Et puisque, par le passé, je vous confiais tous mes intérêts à Londres, où vous avez été d'abord mon secrétaire politique, et le directeur de mon ménage, vous en souvenez-vous? ensuite, l'intendant de ma fortune qui dura si peu, et mon interprète diplomatique dans la plus grosse affaire de ma vie, vous serez aussi chargé d'en démêler la queue, et de liquider mon compte envers la postérité... Mon ombre, » ajouta-l-il en souriant, « vous en saura gré...-Adieu donc, puisque vous partez pour la campagne. » Et il se soulevait sur son fauteuil comme s'il avait voulu essayer de m'y suivre : « Les chênes de nos bois et les brebis de nos prairies valent mieux que les hommes de nos jours. Adieu encore. Dieu sait si nous nous reverrons!..... •
II.
Je n'aurais pas tout dit en cette question, si je n'ajoutais que, un mois après mon entretien avec M. de Chateaubriand, je dus comprendre qu'il avait changé d'avis sur l'opportunité d'une dénégation, car je lus, dans une gazette du Midi, ce qui suit ;
- La Revue de Genève ayant publié dans son numéro du 11 avril un long article de blâme sur le congrès de Vérone, et un prétendu traité secret attentatoire aux droits constitutionnels des peuples, dont elle faisait M. de Chateaubriand signataire, l'illustre écrivain, après en avoir eu connaissance, s'est empressé d'adresser la lettre suivante à M. Antony Luirard, du département de l'Ain, savant et modeste jeune homme, aujourd'hui professeur de belles-lettres au pensionnat d'Onex, près Genève. Cette lettre est presque une page historique; la
Voici : —
« Vous le savez, Monsieur, je suis bien vieux, et n'ai plus guère le temps de fouiller dans ma vie. Tout ce que je puis dire, c'est que je n'ai jamais rien signé contre la liberté, et que les choses qu'on m'attribue sont une insigne calomnie. Il suffit, pour s'en convaincre, de remarquer que je n'étais rien à Véone, et que M. le duc de Montmorency1, sous lequel j'étais, avait seul le droit de signer les actes du congrès. J'étais la comme une simple décoration de l'ambassade, dont je n'étais nullement chargé. Ainsi se trouvaient avec moi MM. de Serre, de la Ferronnays, et plusieurs autres.
(1) M. le duc de Montmorency était encore, à Vérone, le vicomte Matthieu de Montmorency. ↩
« Agréez,; Monsieur, etc.
& signe : Chateaubriand
Cette lettre, arrachée à M. de Chateaubriand par les instances de quelques personnes attachées plus ou moins directement aux presses françaises et suisses, eut lieu de me surprendre. Elle n'était exacte qu'à moitié. M. de Chateaubriand passait alors tout son temps à fouiller dans sa vie, et à y remonter plus haut que le congrès de Vérone; car il raturait et amplifiait surtout, au grand regret de ses amis, les premiers volumes de ses Mémoires d'outre-tombe. Il avait à Vérone, après le départ de M. de Montmorency, partagé l'honneur de la signature avec MM. de Caraman et de la Ferronnays ; mais non avec M. de Serre, lequel, dit-il (Congrès de Vérone, t. 1, p. 67), assista au spectacle en simple curieux.
Ainsi donc, jusques et compris le 22 novembre, M. de Chateaubriand n'eut rien ou presque rien à faire au congrès, comme il le raconte lui-même ; et c'est alors que le congrès n'avançant pas, impatienté de cette inaction du début, il laissa échapper ce mot : « Si nous continuons ainsi, nous forcerons « les peuples qui nous regardent à déraciner les « bois pour en fabriquer des sifflets. » Mais après le 22 novembre, il signa toutes les transactions politiques, et parmi elles la belle note sur la traite des Noirs, qu'il rédigea en une soirée, et dont il était si justement fier.
IV.
Je termine, et je vais au-devant d'une objection. Il est très-vrai, va-t-on me dire, que ces longues conversations, mises dans la bouche d'hommes qui ne peuvent plus ni les désavouer ni les reconnaître, sont fort à la mode aujourd'hui. Les causeries politiques succèdent, sous les yeux du public, aux causeries littéraires; et le style négligé du dialogue, qui a passé des unes aux autres, s'arrange merveilleusement du goût du jour, puisque, s'il allonge les narrations diplomatiques, il les dégage au moins d'une partie de leur pompe et de leur ennui. Mais , de bonne foi, à qui voulez-vous faire accroire tous ces menus détails et ces prodiges d'une mémoire qui sténographie les paroles des interlocuteurs, comme au temps du représentatif on sténographiait pour le Moniteur les interruptions et les rires? - Voici ma réponse :
Je ne sais ce qu'il en est des autres partisans de la double virgule, que ses ennemis appellent vulgairement guillemet, et dont l'usage est si commode pour les narrateurs embarrassés et pour les lecteurs que ces récits plus vifs attirent; mais nos historiens ont pour eux l'exemple et l'excuse de ces immortels entretiens de Socrate, où les parentheses et les points d'interrogation du dialogue ont été si scrupuleusement observés et reproduits par Platon, le plus éloquent de ses disciples. D'un autre côté, je maintiens qu'en politique « les moindres circons- « tances donnent grand poids aux affaires, y donnent quelquefois la forme, et ouvrent d'ordinaire « le chemin aux résolutions1; » qu'il faut donc les retracer partout quand on le peut, pour la clarté et l'enseignement de l'histoire. En ce qui me touche, j'affirthe que, par une habitude contractée dès les débuts de ma carrière publique, j'ai tenu, toute ma vie; note exacte des entretiens politiques ou litté: raires qui m'ont paru avoir une certaine importance; et que je ne me suis jamais livré au sommeil avant d'en avoir retracé, le jour même et de mon mieux, les mots propres, les expressions piquantes ou pittoresques, les pointe d'arrêt, les répliques, et même, autant que je l'ai pu, le ton et les gestes.
(1) Lettres da cardinal d'Ossat, p. 6. ↩
Seconde objection faisant suite à la première : Qu'est-ce que tout cela prouve? » me dira quelque échappé du National, « que vous avez autant a de facilité d'invention que de souplesse de mémoire; que vous avez vu plusieurs grands hommes dans leur déshabillé, et surpris certains secrets de leur vie intime; que vous avez enjolivé les faits et adouci les aspérités des phrases. Mais toutes ces bagatelles ne sont de rien aux grandes affaires; toujours est-il que le traité secret de Vérone, cité par Eliot et par Nite, subsiste. »
A cela, je ne saurais que répondre, si je n'avais, comme le veut Cicéron, et à son exemple, réservé pour la fin mon meilleur argument.
Lisez donc cette correspondance, complément de l'histoire du congrès de Vérone, que j'expose sans voile à vos regards, comme si la charge m'en avait été léguée par une volonté suprême; puis, dites si M. de Chateaubriand aimait sincèrement la liberté, et sil'a su ménager l'indépendance et la gloire d'un pays qu'il a tant honoré par ses écrits et par son génie.