VIII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Parmi tant de réminiscences que je retrouve dans mes notes ou qui se pressent dans mon esprit, je n'en ferai plus passer qu'une seule dans ces pages rapides.
Il y avait bal chez le roi; je devais y danser d'autant plus gaiement, que mes amis et mes frères se battaient plus vaillamment en Espagne : telle est la règle diplomatique. M. Canning me chercha. Des hommes politiques qui se sont parlé le matin ont toujours, en rectification ou en prolongation d'argument, quelque chose à se dire le soir. Je fus entraîné par le ministre loin du salon de danse, à mon très-grand regret, je l'avoue, jusque dans l'embrasure d'une fenêtre, où Georges IV nous aperçut; et, s'approchant : - « Ah! mon cher Marcellus, me ditl, lès choses ont bien changé de face depuis que nous ne nous sommes vus. Vous triomphez en Espagne, et j'en suis ravi... Mais on prétend que le roi Ferdinand a repris pour ministres à Cadix les gens qui l'ont déposé à Séville : c'est une faiblesse que je n'imiterai jamais. On a Voulu, quant à moi, me faire passer pour fou; el vous en savez mieux que personne l'occasion et la cause, ajouta le roi. « Mais je le disais tout à l'heure à lord Liverpool : si mes ministres en venaient à déclarer ma folie, je pourrais bien reprendre mon bon sens, mais jamais mes ministres. i
M. Canning écoutait déjà décontenancé, quand le roi se tournant vers lui : - « Que contiez-vous donc, Canning, au jeune représentant de la • France? »-Sire, a répondu le ministre se remettant un peu de son trouble, je lui vantais l'excellence du gouvernement représentatif, et je lui expliquais en même temps les travaux forcés1 de la chambre des communes, qui en sont la suite. M. de Marcellus, ne pouvant être encore orateur chez lui, est auditeur chez nous. — Je le sais, s interrompit le roi, « cette année, mon cher Marcellus, vous avez été auditeur dans des circonstances bien pénibles. • Je vous ai plaint sincèrement pour tout ce qu'il vous a fallu entendre et supporter. Certes, si vous n'aviez eu bouche close, et si le parlement eût pu vous écouter, vous auriez eu beau jeu à répondre. - Sire, ai-je répliqué, le matelot oublie l'orage dès que le calme est revenu. -' « A la bonne heure, » a dit le roi; « mais ne vous laissez pas éblouir par notre système de gouvernement que l'on dit si parfait. S'il a des avantages, il a aussi de grands inconvénients; et je n'ai jamais oublié ce que m'en disait un roi, homme d'esprit1. -Votre gouvernement anglais, m'assurait-il, n'est bon qu'à protéger les aventuriers2 et à intimider les honnêtes gens.- Qu'en pensez-vous, a Canning? s - Et comme le ministre embarrassé balbutiait et hésitait à répondre : -« Toujours est-il, » a continué le roi, « que, pour le bonheur du monde, nous ne devons souhaiter à aucun peuple nos propres institutions. Ce qui est à peu près bon chez nous, ne vaudrait rien chez d'autres : toute terre ne porte pas à sa surface les mêmes fruits, et le même minéral dans son sein. Il en est ainsi des nations, de leurs mœurs et de leur caractère. Souvenez-vous de ceci, mon cher Marcellus, c'est a ma conviction inaltérable.»- Et sans attendre de réponse, Georges IV nous tourna le dos, en me lançant à la fois un regard et un sourire malins.
(1) Expression empruntée par M. Canning lui-même au discours si offensant de M. Brougham. - On sait, » avait dit le grand moqueur (ainsi le désignait M. de Chateaubriand), •« qu'après l'avoh déporté aux Grandes-Indes, ses collègues « commuèrent la peine en celle des travaux forcés du cabinet. ↩
(1) J'ai toujours soupçonné que cet homme d'esprit, roi, désigné par Georges IV, n'était autre que Louis XVIII lui-même. ↩
(2) Ce terrible mot d'aventurier, pour n'être pas nouveau aux oreilles de M. Canning, ne les frappait que plus sensiblement. Mais il n'était encore tombé que des lèvres des whigs : « Je le sais, » avait dit M. Canning à Liverpool, en 1812, « ces « mêmes hommes qui, tout en appelant la risée publique sur « le principe de l'hérédité des couronnes, tendent à perpétuer « l'opposition dans leurs grandes familles, et se croient, quant « à eux, des génies politiques héréditaires; ces hommes, mes « adversaires, me traitent d'aventurier. Je me demande, sans « le comprendre, ce que signifie un tel reproche dans un pays « où toutes les carrières sont ouvertes à tous. Eh bien ! oui, « j'accepte ce titre, s'il désigne un homme qui ne veut dépendre que de sa nation, et qui, pour servir sa patrie, n'a pas « besoin de se cacher derrière l'éclat d'une longue suite d'ancêtres. » ↩
M. Canning, tout à fait déconcerté, eut peine d'abord à retrouver son sang-froid. Puis, me pressant vivement le bras : - « Le gouvernement représentatif, » me dit-il avec amertume, « est encore bon à une chose que Sa Majesté a oubliée. Il fait que des ministres essuient sans répliquer les épigrammes d'un roi qui cherche à se venger ainsi de son impuissance... »
Je finis par ce fragment d'une lettre que, le lendemain du bal de Carlton-House, j'adressais à M. de Chateaubriand :
« M. Canning a besoin de se relever : en dépit de « son engouement momentané pour la nation espagnole, il favorisera l'emancipation de ses colonies, et fera, sur ce point comme sur quelques autres, moins ce qui est juste et raisonnable que ce que lui commanderont l'opinion et l'intérêt mercantile : cette opinion dont il est l'esclave, son prédécesseur lord Londonderry aimait a l'affronter. Par des harangues obscures et inélégantes, celui-ci faisait rire ses antagonistes que son air impassible déconcertait, et que son intrépidité faisait trembler aussi. M. Canning, au contraire, séduit ses ennemis comme ses amis, et les éblouit également par la supériorité de son éloquence. Il sait bien que jusqu'ici il ne pèse dans les 'conseils de la couronne que du poids d'une popularité conquise, à droite et à gauche, par son talent oratoire. »
J'ajoutais : « Vous voudrez bien excuser la témérité de mes jugements. Il me semble que je me suis laissé entraîner à oublier avec vous le préa cepte de Quintilien : Modeste tamen, et circumspecto judicio de tantis viris, etc., etc., el que je pourrais bien avoir blâmé en ces grands personnages ce que je ne sais pas y comprendre. »