Correspondance
CXXVII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 28 juin 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vous avez vu quels tourbillons de colère a soulevé sur tous les points des trois royaumes le nom de f'Ferdinand. La haine pour le nom d'Alexandre n'y est pas moins vive, et a donné sans doute naissance aux étranges bruits qui ont circulé : disgrâce à Pétersbourg des ministres favoris; complot dans la capitale; conspiration dans les provinces russes contre l'empereur; les forteresses d'Asie livrées è la Sublime Porte; refus d'obéissance du général Yermoloff, etc. Tout ceci est trop vague pour agiter longtemps les esprits; mais le cabinet britannique commence à prévoir la fin du système modéré d'Alexandre, et à parler de grandes mesures collectives pour veiller à l'intégrité de l'Orient. Et si, par un effet de la magnanimité de l'autocrate, l'Angleterre se trouve encore aujourd'hui médiatrice à Constantinople, des que des relations directes se rétabliront entre Pétersbourg et le Divan, il faut s'attendre à voir renaître sur les bords du Bosphore une grande lutte d'influences. La, sans doute, la Turquie ne se divisera point, comme la Perse, en faction russe et anglaise, dirigées, chacune, par un héritier du trône; mais on verra se renouveler cette rivalité secrète dont les progrès n'ont pas peu contribué à la rupture de 1821.
A propos de la Perse, un tableau des négociations qui ont eu heu depuis vingt ans entre ce royaume et l'Angleterre, tracé en peu de pages, a attiré l'attention des commerçants et des hommes d'État, qui se touchent ici de plus près qu'ailleurs. On y voit les progrès de l'influence russe à la cour de Téhéran, en même temps que la décadence du crédit anglais. L'impéritie du dernier chargé d'affaires britannique en Perse y est exagérée sans doute; mais cet ensemble de détails historiques, et les conséquences déduites de la mésintelligence qui règne entre le schah et l'émissaire anglais ont remué l'esprit public. D'un autre côté, les fréquentes ambassades de l'empereur Alexandre sur les frontières de Perse, ses traités d'alliance avec les khans de Bukarie et les petits États qui ceignent la mer Caspienne, y étaient représentés au vif. Ces renseignements étaient dus à l'indiscrétion ou plutôt à l'adresse d'un agent de Perse que j'ai vu fréquemment cet hiver, Mirza-Mohammed-Salèh, homme intelligent, actif et dissi- . mulé comme la plupart des négociateurs levantins. Le sentiment d'inquiétude et de jalousie qu'il a su réveiller vient de décider la mission de sir J. Malcolm, qui va partir prochainement pour la Perse en qualité d'envoyé extraordinaire.
Pardonnez-moi celle excursion sur le terrain de mes premières armes diplomatiques. J'ai essayé de faire luire quelques rayons du soleil d'Orient parmi les nuages et les brumes occidentales dont je suis exclusivement entouré. M.
P. S. a Cadix est imprenable, » me disait hier M. Canning, « et a résisté à Bonaparte. » - Cadix ouvrira ses portes, ai-je répondu; nous ne sommes pas des conquérants, mais des libérateurs.