Correspondance
CXX. M. de Marcellus → Chateaubriand, 17 juin 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
L'agent de la régence d'Espagne est arrivé. Les ambassadeurs de Russie et d'Autriche, qui étaient instruits de la mesure, la désapprouvent. Je ne partage point leur avis, bien que je sois persuadé, comme eux, que cet agent ne sera pas reconnu avant la délivrance de Ferdinand; mais sa présence, qui n'offre nul danger, augmentera les embarras des trois ministres dissidents, mettra les autres à l'aise, et redoublera le désir qu'ils ont tous d'en finir.
Les réfugiés espagnols, les Cortès et leurs nombreux agents sont de nouveau à la mode à Londres. L'Opposition les protége, et les partisans du ministère, liés quelque pen par leur passé, guidés surtout par un sentiment d'humanité réelle; les favorisent aussi par routine.
Lady Jersey, qui n'a pas renoncé au rôle de femme politique, a imaginé un grand, bal d'assistance aux principes de la constitution des Cortès, (c'est le titre de l'affiche) à 5 livres sterling le billet (125 fr.). On en rit ; mais on ira par singularité, et surtout parce que les billets sont très-chers.
Le duc de San Lorenzo, que jo rencontre souvent, peu enthousiasmé de son ovation éphémère, m'exprime chaque fois son vif désir de voir finir la guerre, et de pouvoir retourner Paris, obscur et ignoré, pour ne phis quitter notre capitale.
Vons avez vu, dans le grand meeting en faveur des Espagnols, la violente sortie de l'éditeur du Su contre nos prétendues séductions. Le fait est qu'un de nos agents très-subalternes avait eu la maladresse de promettre au directeur de ce journal toutes les nouvelles de l'ambassade française à Londres. C'était, par le temps d'agiotage qui court; promettre une montagne d'or; en effet, l'éditeur du Sun, M. Mudie, se présenta trois fois à ma porte, et, à la fin, me fit écrire un billet pour me demander d'entrer en communications politiques avec moi. Je ne voulus ni le recevoir ni lui répondre, et j'ai tout lien de m'en applaudir, puisqu'il vient de déclarer au public que c'était un piége qu'il m'avait tendu.
M. Canning m'ayant parlé avec quelque malice de cet incident, et nous croyant toujours de grands suborneurs de la presse, je lui ai raconté toute la conduite de M. Mudie à mon égard, ses sollicitations réitérées, et mon silence obstiné. J'ai ajouts que l'on avait bien mal à propos attaché à Paris une certaine importance à ce journal, le Sun, surtout parce qu'on le considérait comme son organe à lui-même, M. Canning. Le ministre, sans me désabuser, s'est mis à rire; puis, il s'ost écrié : « Maudits journaux. on ne sait jamais la veille pour qui ils seront le lendemain... et toujours si friands de nouvelles.... Certes, ils pratiquent bien mal le précepte d'Horace :
« Arcanum neque tu scrutaberis ullius unquam. • - On fait beaucoup de bruit de l'expulsion de Paris de lady Oxford, de mistriss Hutchinson ot de madame de Bourcke; on avait ajouté à ce trio féminin le nom de lord Holland. Je me suis aperçu que cet acte de rigueur envers un pair d'Angleterre mécontenterait beaucoup ici l'aristocratie; suis-je à temps de le prévenir? Il allait à Paris soigner un fils dangereusement malade. En 1891, il y eut, de la part de la cour de Vienne, ordre de ne pas le laisser pénétrer en Italie. Nous sommes assez forts pour être plus généreux, et pour pardonner à quelques femmes.
Je réponds à votre question, et voici en ce moment où en est la presse quotidienne à Londres.
Le Morning-Chronicle et le Times ont repris le cours de leurs inconvenantes personnalités; mais le Morning-Herald, leur pâle image, a depuis trois mois servi nos intérêts et publié nos louanges. N'est-ce pas la le prophète Balaam appelé pour maudire Israël, et le bénissant? La piquante correspondance de Madrid que publie périodiquement le Morning-Herald, en révélant l'impopularité de la constitution des Cortés et l'accueil fait à nos troupes, lui a valu ici un grand nombre d'abonnés. Des lors, ce journal n'a pas hésité à sacrifier la politique à la spéculation, et il continue à offrir à ses nombreux lecteurs des tableaux de Madrid et des provinces voisines de tout point favorables à nos vœux.
Vous aurez remarqué ce qu'un jour de cet hiver le flegmatique M. Peel a dit avec une grande autorité aux Communes : - « Quand la presse abuse de « la liberté qui lui est accordée dans ce pays, cette « licence porte avec elle un remède certain ; et c'est « une conséquence naturelle de l'exagération des « journaux, d'affaiblir eux-mêmes le crédit et l'influence dont ils cherchent à se prévaloir. »