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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques CXXXVII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 4 juillet 1823, Londres

Correspondance

CXXXVII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 4 juillet 1823, Londres

Souvenirs diplomatiques · 5 min de lecture · p. 333–337 · chapitre 146 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Londres, 4 juillet 1823.

L'humeur de M. Canning ne se révèle pas seulement par l'organe de son truchement fidèle, sir Ch. Stuart, elle agit encore puissamment ici sur le ministère entier, et lui communique une partie de son âcreté. Voici ce qui vient de se passer récemment, et dont je ne parlerai dans mes dépêches courantes que si vous le souhaitez. Je réponds de la fidélité de mes informations, bien qu'il m'ait été assez difficile de pénétrer ces transactions mystérieuses.

Dans un des derniers conseils tenus au foreign-office, M. Canning a tracé, avec une grande énergie, un tableau précis de la situation politique de l'Angleterre, et a principalement attiré l'attention de ses collègues sur les institutions futures de l'Espagne. Démontrant par la nature même des derniers événements la connexion intime de Lisbonne et de Madrid, il a prouvé ainsi combien son étroite alliance avec la cour de Portugal devait intéresser l'Angleterre au sort de l'Espagne; il a représente notre ministère comme divisé et incertain ; il a nommé la régence de Madrid un club de partisans du despotisme ; il a blâmé ses derniers actes comme dépassant le principe qu'elle s'était posé d'abord, de ne pas agir avant la liberté du roi. Laissant de côté la Prusse, dont en génćral il tient peu de compte, et dont on s'occupe assez rarement en Angleterre, il a parlé avec ressentiment de l'Autriche, et surtout des volontés de la Russie. Enfin, décrivant les mouvements et peignant les excès des troupes royalistes espagnoles, il a présagé l'éternité d'une guerre civile dans la Péninsule.

Ces considérations habilement groupées ont frappé tous les esprits, mais n'ont amené aucune résolution. Jamais le ministère britannique n'a jeté un regard plus sérieux et plus inquiet sur l'avenir, et nos succès, après avoir réjoui les véritables hommes d'Étal, commencent à leur donner de l'ombrage.

Ce revirement est en entier l'œuvre de M. Canning. Il acquiert tous les jours plus de poids dans le cabinet par ses talents et sa popularité, malgré le peu d'estime politique qui s'attache à son inconstance. (Vous voyez que j'évite à dessein le mot cabalistique de tergiversation.) On l'avait choisi comme une trompette sonore pour bruire à Westminster; il a retenti plus loin. Il n'est point en harmonie avec ses collègue, et cependant il les domine. Il a d'abord plié sous leur effort sans rompre, il se redresse aujourd'hui1.

(1) En Angleterre, on n'admettait pas encore, en 1823, qu'un homme politique pût honorablement changer de parti, et par conséquent de langage. En France, l'opinion publique est moins sévère : on n'exige plus, même pour obtenir un semblant d'estime générale, toute une vie de constance et de probité; quelques années y suffisent. Étrange effet des révolutions et de la démoralisation qui les suit! Les réputations défaillies se refont, comme les fortunes naufragées, en continuant leur commerce. L'homme d'État n'a besoin que d'une certaine dose de considération en monnaie courante du siècle. On ne lira pas sa biographie tout d'une baleine, mais par fragments et ea sautant quelques feuillets : voilà tout. L'histoire, au moins, l'immortelle histoire, fera-t-elle justice de ces renommées intermittentes, de ces fidélités temporaires, et vengera-t-elle l'antique honneur français si oublié? Oui, si l'historien n'est pas lui-même, comme ses héros, doué seulement d'une moitié de courage et de vertu. ↩

Ce ministre j'elle une grande incertitude par ses demi-mols dans nos conversations sur les directions dernières données à sir W. A'Court; ce n'est donc point de lui que je tiens les détails suivants; mais ils n'en sont pas, pour cela, moins authentiques.

Les instructions envoyées primitivement à Madrid, le 13 février dernier, avaient été de suivre Ferdinand en tout lieu, non-seulement si la proposition en était faite au ministre anglais, mais même si la proposition qu'il devait en faire lui-même, n'était pas déclinée. Il lui était enjoint, en cas d'atteinte portée au pouvoir politique ou à la sécurité personnelle du roi, de cesser ses fonctions. - Le départ de Madrid de Ferdinand n'ayant pas présenté aux yeux de l'Angleterre un caractère suffisant de violence, et le départ de Séville, précédé d'une déchéance, mais suivi d'une réintégration du pouvoir royal, ayant modifié les premières instructions, sir W. A'Court n'a pas cessé ses fonctions, mais il les a suspendues. Voilà la nuance. Bientôt après il aura reçu une lettre semi-officielle de M. Canning, l'engageant à se rendre à Gibraltar dans le cas de la déposition du roi. Cette lettre était écrite avant la nouvelle des événements de Séville. Maintenant, les dernières directions transmises par M. Ward sont celles-ci : - « Sir W. A'Court retournera auprès de la personne de F'Ferdinand VII, si la proposition lui en est faite par les Cortès, ou si le roi la lui adresse personnellement. Si néanmoins sir W. A'Court s'apercevait que le roi a été contraint de lui faire cette proposition, il ne prendrait conseil que de lui-même et des circonstances pour la refuser ou pour s'y rendre. Dans Cadix, sir W. A'Court devra débuter par protester solennellement contre toute atteinte à la personne du roi, ou à la sécurité de la famille royale; et il devra « conserver par devers lui les moyens de se transporter à Gibraltar. » —

Telles sont les instructions tracées par le cabinet. Je n'ai pas pu savoir si on y avait joint des directions secrètes pour favoriser l'évasion de Ferdinand; mais je croirais assez que quelque chose a été dit dans ce sens. L'avis personnel de M. Canning avait été d'ordonner à sir W. A'Court l'expectative, et de l'envoyer à Gibraltar dans tous les cas. Georges IV a modifié cet avis, en voulant que son ministre plénipotentiaire se rendît auprès du roi Ferdinand sur la moindre invitation, entendant par là que, dès que Ferdinand serait libre, au moindre désir exprimé sir W. A'Court, sans attendre de nouvelles communications de Londres, reprendrait auprès du roi son caractère el ses fonctions à Madrid ou ailleurs.

Comptez sur la parfaite exactitude do de ces renseignements. M.