Correspondance
LXXIV. M. de Marcellus → Chateaubriand, 13 avril 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Votre courrier extraordinaire, arrivé hier, m'a remis votre lettre particulière; mais, de deux pièces ci-jointes, point. Vos expéditeurs les avaient oubliées à Paris; vous verrez, dans ma dépêche, que j'ai réparé de mon mieux leur négligence. Mon précis historique est arrivé à temps. M. Canning s'en est servi pour parler dans le sens que nous souhaitions; et nous n'avons pas à craindre ici de complication nouvelle de ce côté. C'est bien assez de tant d'autres.
Mes dépêches officielles vous racontent longuement toute l'affaire des armements en course. Notre note, si noble et si adroite en même temps, qui déclare que nos vaisseaux ne courront pas sur les marchands espagnols, a tout à fait déconcerté M. Canning. - « Ah . vous voulez être neutres sur mer, quand vous êtes hostiles sur terre! » - Pourquoi pas ? ai-je répondu. Si c'est bizarre, c'est encore plus généreux. Au reste, en demandant sur ce point le concours des puissances maritimes, c'est surtout l'Angleterre que mon gouvernement a en vue, et c'est vous qui allez réellement retirer ou délivrer des lettres de marque contre le commerce espagnol, en refusant ou en promettant de concourir. - & Le fin mot de nos hésitations, » a dit le ministre embarrassé, « c'est que nous craignons le blocus, qui peut amener une collision d'intérêts funeste! » - Comment nous en abstenir ? ai-je répliqué, quand vous avez permis l'exportation de munitions de guerre pour l'Espagne? Vous n'imaginez pas, sans doute, que nous regarderons, les bras croisés, débarquer tranquillement dans la Péninsule les fusils et les balles que l'on va diriger contre nos soldats ? —
Plus tard, le ministre, toujours gêné par notre déclaration, m'a assuré qu'il ne répondrait point à ma note, et même il m'a prié de la retirer : ce que j'ai refusé péremptoirement. J'ai même ajouté que j'allais lui en adresser une seconde, pour demander une prompte réponse à la première. — & Mon Dieu! m'a-t-il dit alors, « nos décisions seront sans doute conformes à vos désirs; mais nous serions plus à notre aise si votre note n'existait pas. Nous agirons de nous-mêmes, par un mouvement spontané, mais non point à la demande de la France ou d'accord avec elle. s - Ainsi vous trouvez quelque déshonneur à vous associer à nous pour un acte de générosité? - « Non, certes; vous ne m'entendez pas.: ce n'est point un déshonneur; mais cet acte doit être combiné avec notre législation maritime et nos intérêts politiques. i
Je n'ai pas voulu redoubler les anxiétés bien évidentes du ministre; mais, comme des négociants anglais ont recouru à moi pour des lettres de marque, j'ai fait insérer et développer dans les journaux. les lignes suivantes, sans leur donner un caractère plus officiel. J'ai cherché ainsi à détourner l'attention publique des débats parlementaires, si défavorables à notre cause, sans indisposer le conseil des ministres, qui, jusqu'ici, est le seul confident de ma note et de son commentaire.
« Un fait venu à notre connaissance ne laisse plus aucun doute sur la modération de la France dans la guerre qu'elle entreprend. Quelques négociants anglais ayant recouru à l'ambassade française pour obtenir des lettres de marque contre l'Espagne, le vicomte de Marcellus leur a répondu que, loin d'autoriser les armements en course contre les propriétés et la commerce des sujets du roi • Ferdinand, l'intention formelle de sa cour était de s'opposer à de pareilles entreprises, parce qu'elle ne veut que la prospérité et la tranquillité intérieures de l'Espagne, son ancienne alliée et sa plus proche voisine. »
La neutralité professée aujourd'hui, tant bien que mal, par le cabinet, sera soutenue par une majorité nombreuse dans le parlement; et Georges IV, je le sais de bonue part, a le nu un langage un pou hardi peut-dire dans la bouche d'un roi d'Angleterre. « Il est temps, » a--il dit, r que mon gouvernement sorte de ‚celle incertitude honteuse qui me livre aux soupçons de l'Europe, et peut faire croire que je balance entre l'ordre et l'anarchie. • Voilà le résumé un peu long de l'affaire des armements en course. J'écris trop vite pour être court.