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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques CIV. Chateaubriand → M. de Marcellus, 22 mai 1823, Paris

Correspondance

CIV. Chateaubriand → M. de Marcellus, 22 mai 1823, Paris

Souvenirs diplomatiques · 2 min de lecture · p. 260–261 · chapitre 113 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 22 mai 1823.

Tâchez de découvrir les intentions de M. Canning, s'il en a. Il paraît certain qu'il voudrait sortir de la position difficile où il s'est placé, et se mêler diplomatiquement à l'affaire d'Espagne. D'après des propos échappés à sir Ch. Stuart, M. Canning pencherait pour entrer en arrangement avec nous et les alliés, si on pouvait sauver son amour-propre. Or, il n'y a rien de si aisé que de lui présenter la transaction sous le point de vue le plus honorable pour lui. Voici la chaîne du raisonnement.

Le gouvernement britannique a pensé ne pas devoir se séparer des Cortès, tant qu'il a cru qu'elles avaient pour elles le vœu de la nation espagnole. • Or, il est démontré aujourd'hui que l'immense majorité de celte nation rejette la constitution des Cortès. Il est encore prouvé que le roi ne l'a signée que par force, et qu'il ne laisse échapper aucune occasion de faire connaître à ses allés ses sentiments à ce sujet. Alors, comment l'Angleterre se déclarerait-elle favorable à une constitution rejetée à la fois du roi et du peuple? Ces faits une fois reconnus, elle n'a plus de motifs d'adhérer aux Cortès ; et comme, d'un autre côté, son intérêt est que la paix règne en Europe et que les Français se retirent de l'Espagne, il est clair qu'elle peut déclarer aux Cortès qu'elle est dans l'impossibilité morale de les soutenir : elle doit leur dire encore qu'elle ne souffrira jamais qu'elles emmènent le roi hors de l'Espagne, ou qu'elles le retiennent en otage dans Cadix, ce qui exposerait la paix du continent pour l'intérêt particulier des membres qui composent les Cortès. Quant à ces Cortès, on leur ferait un pont d'or pour relâcher le roi, et on leur accorderait les conditions les plus favorables. L'Angleterre jouerait, dans ce cas, un rôle superbe : elle interviendrait pour finir toute cette affaire d'Espagne; elle obtiendrait la liberté du roi, et pourrait en même temps stipuler pour la liberté des peuples. Elle viendrait se réunir à Madrid à ses alliés, et ne serait plus seule gardienne, et pour ainsi dire geôlière, d'un roi captif entre les mains de quelques factieux.

Vos collègues ont du parler sur ce ton à M. Canning. Pozzo et M. Vincent ont envoyé, pour le même objet, chacun un secrétaire de légation à Londres. Sondez le terrain, et voyez ce qu'il y a à faire.

Le duc de San-Carlos, que nous avons fait venir de Genève; les ducs de l'Infantado el San-Fernando, qui sont à Madrid, voilà notre régence à peu près trouvée. C'est une grande et importante chose.

Vous avez un ambassadeur : c'est Jules de Polignac. Mais gardez le secret; il faut que sa nomination ne soit connue que quand la session parlementaire sera close. Si M. Canning vous questionne, vous pouvez lui dire que vous présumez cette nomination, mais que vous n'en avez aucune certitude. Le mieux est de n'en pas parler du tout.

Je suis désolé du mauvais état de la santé du roi d'Angleterre; je suis sincèrement attaché à ce prince si généreux et si noble.