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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques Souvenirs diplomatiques. réponse a la Revue d'édimbourg

Souvenirs diplomatiques. réponse a la Revue d'édimbourg

Souvenirs diplomatiques · 31 min de lecture · p. 365–396 · chapitre 163 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Souvenirs diplomatiques. réponse a la Revue d'édimbourg1

(1) Lambury Herier, L sor; April Isod. ↩

Je suis trop profondément reconnaissant, et en même temps, oserai-je l'avouer, trop fier de l'accueil que le public vient de faire è mon dernier ouvrage, pour ne pas braver le danger ou même le ridicule d'y ramener une fois de plus l'attention, et de parler encore du jeune chargé d'affaires de France à Londres, trente ans après le peu de bruit qu'il a pu y faire ; matière, dans tous les cas, infertile et petite, comme disait La Fontaine. Mais j'ai pensé que la bienveillance de mes lecteurs et les nombreux et obligeants commentaires de la presse quotidienne m'imposaient le devoir de les mériter encore, ou de les justifier du moins autant qu'il dépendait de moi.

J'ai trouvé, il est vrai, dans les suffrages de mon pays assez de douceur pour compenser l'amertume qui m'arrive en ce moment d'outre-Manche; mais je n'en suis que plus déterminé à affronter de nouveau la défaveur naturelle qui s'attache à tout écrive lorsque, meme pour défendre la plus juste cause, il fait résonner sous sa plume la note incessante du moi, grelot si importun à l'oreille d'autrui. Mes anciennes relations politiques, et le malheur que j'ai eu, sans le vouloir et sans le prévoir surtout, de réveiller de vieilles inimitiés, me font une loi de venger ma propre querelle, puisqu'elle se résume en outrages contre la mémoire des hommes éminents dont j'ai aimé la personne ou servi les desseins.

C'est dans ce but que j'essaie d'opposer quelques raisonnements rapides à l'article de la Revue d'Edimbourg concernant l'écrit que j'ai fait paraître au mois de décembre dernier. Son titre est la Politique de la Restauration en 1822 et 1823; et je suis surpris que mon Aristarque n'ait pas ouvert la lice par une attaque contre cet intitulé beaucoup trop pompeux peut-être.

Il faut que j'en convienne tout de suite. Les hostilités véhémentes et le style injurieux que je rencontre dans les pages écossaises ne me sont pas nouveaux. Je crois y sentir encore la pointe de ce fer acéré qu'avec plus de violence que de courtoisie . le Morning Chronicle de 1823 dirigeait contre les souverains étrangers, contre M. de Chateaubriand et ses collègues, surtout contre S. M. le roiGeorges IV, et ses ministres tories ou whigs demi, enfin contre la haute opposition britannique elle-même : Agnosco veleris vestigia flamme.

Mais si je remarque chez le critique anonyme d'Édimbourg certains vestiges de la haine presque radicale que manifestait alors une partie de la presse anglaise envers les gouvernants, a-t-il pu de son côté signaler avec équité chez moi ce royalisme enthousiaste1 dont il cherche à me stigmatiser aux yeux de ses coreligionnaires politiques? Hélas ! l'enthousiasme n'est plus de mon âge; mais le sentiment instinctif appuyé sur une conviction raisonnée lui survit, et je pourrais confesser aussi ingénument que jadis cette foi de ma jeunesse applaudie par M. de Chateaubriand, partagée ou pardonnée par M. Canning, que l'atteinte des révolutions n'a pu affaiblir encore.

(1) Royalism enthusiastic (p. 514). ↩

Je me mets donc encore une fois en présence de • cette presse britannique dont je disais jadis, avec plus de bravoure que je n'en montre aujourd'hui :

« Le déchaînement de la presse de l'Opposition « m'alarme peu. Le lecteur sérieux s'arrête à peine à ces articles où l'injure seule se mêle au sarcasme. Bientôt même l'intérêt général se porte ailleurs, et l'on oublie jusqu'au déplaisir qu'ils ont causé, comme ces piqûres qui font saigner d'abord, mais qui ne laissent après elles ni venin ni douleur. » (Polit. de la Restaur., p. 253.)

Maintenant, refroidi par l'age, privé de cette autorité que donne la conscience du devoir diplomatique accompli, vaincu du temps, comme dit Malherbe, témoin et victime des tempêtes politiques, j'ai à peine la force de parer les coups de mon adversaire, réduit que je suis à ne plus attaquer moi-même. Je voudrais avant tout éloigner ses traits de la poitrine de deux hommes d'État qu'il menace à droite et à gauche, ou qu'il enveloppe parfois, en dépit de: la Manche, dans un commun assaut. Je voudrais, dis-je, les protéger de mon corps, le seul qui reste aujourd'hui après tant de vicissitudes, et pour cet effet je le livre à mon rude antagoniste tout entier, moins le cœur.

Et d'abord, serait-ce donc pour diminuer la confiance due è mes récits, ou pour mieux faire éclater mon inexpérience des choses britanniques, que le critique d'Edimbourg me représente comme débutant à Londres en septembre 1822, peu de jours avant le départ de M. de Chateaubriand pour Vérone1? Mon séjour dans la capitale de l'Angleterre date de plus loin; qu'il me permette de le lui apprendre. Après avoir, en 1821, fait partie de l'ambassade extraordinaire envoyée par Louis XVIII pour le représenter au couronnement du roi Georges IV, j'étais à Londres en qualité de premier se. crétaire de l'ambassade ordinaire, sous les ordres de M. le vicomte de Chateaubriand, dès le mois de janvier 1822, c'est-à-dire neuf mois avant l'époque où le rectificateur écossais, qui a cherché vainement à me prendre en défaut sur les dates, m'y fait débarquer pour la première fois.

Et, puisqu'il s'agit de supputations chronologiques, je le supplie de ne point me lancer sur la mer Egée en compagnie de M. de Chateaubriand, ou de ne pas nous réunir dans l'Orient de si bonnę heure2; car, si, comme il le dit souvent pour en argumenter à mon désavantage, j'avais vingt-quatre ans en 1823, il m'eût été bien difficile de courir avec profit à la rencontre ou à la poursuite de l'auteur de l'Itinérure en 1806 ; et je ne saurais comment persuader au public que le goût des voyages et mon penchant pour les écrits de M. de Chateaubriand, qui me sont arrivés ensemble et que je ressens si vivement encore, m'ont pris si jeune.

(1) It was upon the 1 6th of September 1822, that M. Canning... received... the seals of the foreign-office, and M. de Marcellus, then a young diplomatist of twenty « four, had just joined the embassy as his secretary (p. 513). - M. de Marcellus, who had joined the embassy only a few days before: was left in the responsible position of chargé d'affaires (p. 514). ↩

(2) Chateaubriand and Marcellus had met in the Last, and were afterwards wont to console themselves for the fogs of London, and the turmoil of diplomacy, by wafting a sigh to the Egenn for the glory and freedom of Greere... (p. 514). ↩

Je ne veux pas cependant insister sur ce point, où je triomphe, parce que j'ai besoin de toute l'indulgence de mon Loile pour une irrégularité de rédaotion, de force à peu près pareille, où je succombe évidemment. Il est très-vrai que, par inadvertance, • par ignorance plutôt, tranchons le mot, j'ai écrit le nom de M. Bankes, membre de la chambre des Communes, en le privant de l'e qui sépare les deux consonnes finales. Cette bévue, qui m'a fait confondre la famille du touriste oriental avec celle du circumnavigateur, compagnon de Cook, ne trouve son excuse ni dans la même méprise qu'en avait faite Louis XVIII parlant à M. de Chateaubriand, ni dans le quiproquo, source de tout le mal, qui échappait à lady Esther Stanhope, s'entretenant avec moi de ces deux voyageurs (Banks et Bankes), sur un pic du Liban. C'est une faute impardonnable chez lady Esther, sans doute, mais ce n'est, il me semble, chez moi, qu'une peccadille : Ignoscenda quidem scirent si ignoscere... • Toutefois, je ne manquerai pas de la corriger dans la prochaine édition de mes Souvenirs de l'Orient, où elle se trouve malheureusement consignée, et d'y remercier l'annotateur clairvoyant qui m'a mis en mesure de la relever.

Ainsi donc, après avoir demandé au critique écossais pardon de mon péché d'abréviation envers M. Bankes, qu'il qualifie d'absurdity1, je lui fais remise de son erreur chronologique envers moi, que je nomme simplement négligence; et, après lui avoir fait observer que la rectification des dates constitue une des conditions de l'histoire plus essentielle peut-être que le redressement de l'orthographe des noms propres, je passe à des points plus graves.

(1) Nor does the ex-chargé d'affaires appear even now to have' discovered the absurdity of his blunder (p. 520). ↩

« Nous ne pouvons, » dit l'écrivain anonyme, apporter à cette partie de l'ouvrage, qui consiste en réminiscences écrites trente ans après les événements et les conversations, le même degré de croyance que nous attachons à une correspondance portant la date de l'époque. »

D'accord : cette distinction est naturelle et juste dans presque tous les cas; mais ici les réminiscences résultent de notes écrites sur place et d'un journal quotidien tenu à l'époque précise des événements. Les fails ne sont donc pas moins exacts, qu'on ait la bonté de le croire, pour n'avoir pas été au moment mème compris dans une correspondance secrète; ils se retrouveraient plus développés encore dans la correspondance officielle rédigée périodiquement sous les mèmes dates et de la même main, s'il valait la peine d'y recourir. Quant aux « conversations, qui semblent consister en fragments des discours publics de Canning, rhabillés avec plus ou moins de vraisemblance1, » je défie toute la perspicacité de mon contradicteur de découvrir dans le chapitre auquel il fait allusion, qui est le premier de mon ouvrage, le moindre trait des harangues de M. Canning: d'abord, parce que, depuis sa nomination au ministère des affaires étrangères, il avait habilement évité toute occasion de se prononcer sur sa politique jusqu'au 14 avril, date de son premier discours à la chambre des Communes; ensuite parce que, si l'on en excepte le bal de Carlton-House, tant controversé et sur lequel nous reviendrons, ce même chapitre ne traite que de faits antérieurs à cette mème date du 14 avril. Un seul de mes entretiens répète, à peu de chose près, les arguments que le ministre britannique adressait contre la guerre d'Espagne à M. de Chateaubriand dans une lettre que celui-ci a imprimée en 1838, au tome premier de l'Histoire du Congres de Vérone. Mais qu'y a--il d'étonnant et quoi de plus simple, de la part de M. Canning, que de communiquer au disciple les lettres destinées au maitre, et qui m'étaient remises ouvertes pour la plupart du temps?

(1) The conversations appear to consist of fragments of Canning's public speaches, dressed up with more or less verisimilitude (p. 818). ↩

« Quant à l'absurdité » (et de deux !) « de la conversation' confidentielle où un ministre de la Grande-Bretagne avouait à un chargé d'affaires de vingt-quatre ans ses dissidences avec le roi1,» le réviseur d'Edimbourg semble oublier aver intention que sur ce point M. Canning n'avait rien i m'apprendre; que la répugnance du roi pour le ministre des affaires étrangères, au début de ses fonctions, n'était un secret pour personne; enfin, que le Times, reproduit par toutes les gazettes des trois royaumes, la proclamait journellement. Encore un coup, dans cette occasion, ce n'était pas un ministre britannique et un diplomate français échangeant, dans Downing-Street, sur des fauteuils officiels, les lieux communs de la politique courante; mais c'était M. Canning se promenant, bras dessus bras dessous, avec l'élève de M. de Chateaubriand, son ami, dans un cabinet de Portland-Place, et parlant plus bas à mon oreille, ce que l'interprète d'Edimbourg a cru devoir rendre, pour le besoin de sa cause, par ces mots : parlant i haute voix {spenking loud).

(1) The absurdity of a eonfidential conversation of this kind between a minister, and a French chargé d'affaires of twenty-four, upon the repugnance then subsisting belween that minister and the king (p. 318). ↩

Puis viennent ces terribles paroles : La tête u couronner est là; et propos de l'éphitète, puisque mon Aristarque s'étonne de cet adjectif terrible appliqué à la révolution d'Angleterre, pourrait-il me dire comment une révolution qui fait tomber sous la hache du bourreau la tête d'un roi ne mériterait point, par ce fait seul, quelles qu'en soient les conséquences, cette qualification de terrible ?

Eh bien ! ces paroles, dont mon ironique adversaire « serait si curieux de trouver la trace ailleurs que dans mon écrit1, » se lisent textuellement conservées, ainsi que sur mes minutes, dans mon rapport du 31 janvier 1823, portant le numéro 52 de ma correspondance officielle, rapport dont M. le comte de la Ferronnays m'à dit maintes fois avoir reçu à Pétersbourg une copie à lui expédiée par M. de Chateaubriand, afin d'être aussitôt mise sous les yeux de l'empereur Alexandre. Or, je l'affirme une fois pour toutes, cette dépêche prophétique, comme l'autre dépêche révoquée également en doute par mon défiant examinateur, laquelle, sous la date du 8 juillet et le numéro 111, contient les libertés que le roi Georges IV prenait envers son ministre, et le propre sentiment de Sa Majesté sur le gouvernement constitutionnel adapté aux États continentaux, ces deux dépêches, je le répète, pour satisfaire la curiosité de mon controversiste, reposent ensemble, tracées tout entières de mon écriture, dans le gros volume de ma correspondance relié et conservé aux archives du ministère des affaires étrangères, et je les y ai vues de mes yeux, de mes propres peux vues, pendant la courte durée de mes fonctions de sous-secrétaire d'État en 1829, quand l'accès m'en était facile encore.

(1) We are curious to learn whether any trace of such a stalement is to be found in the records of his regular official correspondence (p. 319). ↩

Or, si ces preuves irréfragables venaient à m'être contestées à Édimbourg ou interdites à Paris, les témoignages vivants à l'appui ne me manqueraient pas, et, depuis la publication de la Politique de l« Restauration, j'ai recueilli de quelques hauts personnages contemporains les attestations les plus authentiques et les moins provoquées sur la scrupuleuse exactitude de mes récits, ou, si l'on veut, de mes confidences.

Non, il n'est pas vrai, Dieu le san, que j are cherche à faire jouer à Georges IV1 un role peu digne de ce monarque; il suffit de me lire sans passion pour s'assurer du contraire. Je n'ai pas voulu davantage me donner une importance exagérée, comme le prétend mon adversaire2, et me mettre plus haut que le point, fort en vue pendant quelques mois, ou les circonstances et un heureux hasard diplomatique m'avaient placé. Cet éclat fortuit fut si éphémère qu'on aurait mauvaise grâce à me le disputer; on serait plus mal venu encore de soupçonner la véracité du narrateur : elle ressort de chaque page de mon écrit, de son ton, de sa forme, de sa nature. D'ailleurs, les sources d'information ne sont pas restées uniquement en mes mains. On ne dira pas apparemment que mes lettres à M. de Chateaubriand n'ont pas été écrites. J'ai ses réponses, toutes, sans exception, de sa grosse et lisible écriture, et il avait indubitablement la mienne sous les yeux quand il en détachait les fragments qu'il a publiés sous mon nom dans son Histoire du Con - grès de Vérone. Or ses dignes héritiers n'auront pas anéanti inutilement les preuves d'une gestion politique et les traces d'une correspondance qui fait tant d'honneur à sa mémoire.

(1) The picture of George IV...... is too burlesque to be credited (p. 527). ↩

(2) We can place no implicit reliance on the fidelity of M. de Marcellus's narrative, for he has evidently exaggerated the importance of the part he played (p. 550). ↩

Pour mon compte, je conserve aussi précieusement ses écrits que je cherche à imiter ses leçons, et j'entends toujours retentir mes oreilles ce précepte qu'il me répétait sans cesse : - « En politique, comme en littérature, apurez d'avance les faits ou les raisonnements, comme si tout devait vous être contesté. »

Qu'on me pardonne d'appuyer cet axiome sur uue digression, et d'emprunter, pour cet effet, une anecdote à mon Introduction aux Chants du Peuple en Grèce.

En 1828, je suivais à Rome M. de Chateaubriand dans une de ses promenades à la villa Pamphili, lorsqu'une pomme détachée de ces grands pins d'Italie à pignons, qui dominent de si haut les allées, tomba à ses pieds et resta enfoncée dans le sol au creux qu'elle avait fait en tombant. « - Voilà, sans doute, toute la ressemblance que j'aurai jamais avec Homère, » me dit en souriant l'auteur du Génie du Christianisme. « l'ai lu, je ne sais où, qu'une pomme de pin faillit le tuer endormi sous un arbre, et qu'il s'en vengea par une épigramme. Si j'étais vindicatif ou poëte, j'aurais beaucoup à versifier contre ces pommes de pin ensorcelées qui m'ont porté malheur.

* A mon retour de l'Orient, certains membres de l'Institut, dont je n'étais pas encore le collègue, accoutumés à diriger, sans contradiction de ma part, de vives critiques contre 1tala, attaquèrent aussi l'Itinéraire. Je n'étais permis de dire fort : timidement que la coutume actuellement en vigueur dans certaines parties de la Grèce de faire infuser les pommes de pin dans les tonneaux, si. elle descend de l'antiquité, expliquerait pourquoi le pin est consacré à Bacchus.

« Mon innocente conjecture fut prise au sérieux et alluma la controverse; on nia l'infusion antique se perpétuant dans la moderne. On fit défiler devant moi tous les vins catalogués dans Athénée, pour démontrer que j'avais rêvé l'infusion; et je serais demeuré solennellement bafoué, en ma qualité d'érudit, si, la chose me piquant plus que de raison, je n'avais essayé à mon tour de justifier mon assertion malencontreuse.

« Je déchaînai contre Athénée P lutarque; je fis voir, fort de cette dernière autorité, d'abord que, si tous les anciens Grecs, sans exception, enduisaient de poix leurs vaisseaux vinaires, beaucoup aussi mêlaient le résine au vin lui-mème, et ensuite que le pin était consacré à Bacchus parce qu'il donnait au vin un certain moelleux, selon l'expression de Plutarque. Grâce à lui, vainqueur sur toute la ligne, j'ajoutai que je me reconnaissais néanmoins coupable sur un chef : c'était d'avoir trouvé un goût de résine désagréable et amer au vin classique d'Athènes. Or la faute en était à lui plus qu'à к moi. » —

Après ce récit, où l'ambassadeur, en déployant ses riches facultés d'ironie, avait souri maintes fois et montré les belles dents dont il était fier, il reprit plus gravement : « La leçon, bien que peu méritée, a porté son fruit ; je sais aujourd'hui que, dans un siècle plus enclin à douter qu'à croire, l'écrivain ne doit jamais, même en matière futile, rien affirmer au hasard. »

J'arrive maintenant au reproche qui m'a été le plus sensible et sur lequel j'hésitais à m'expliquer pour ne pas aggraver ma faute, si faute il y a, et pour ne pas donner à un badinage de M. Canning plus d'importance qu'il n'en a eu originellement. Voici le fait.

J'ai, à la page 313, assez « l'étourdie peut-être, mais certainement sans songer à mal, cherché à éclaircir une obscurité du texte par une note et quelques lignes extraites de mon journal quotidien relatives à une appellation dont .M. Canning me saluait parfois en riant; la cause en remontait au Times, que j'ai cité expressément, et que de son côté mon inquisiteur a soigneusement oublié de nommer. M. Canning lisait avec assiduité ce premier des journaux britanniques. La plaisanterie qui ressortait de l'une des volumineuses pages, et que je ne rappellerai pas autrement ici, resta dans sa mémoire après avoir excité sa gaieté. La nouvelle du Times passa en France, retentit dans les salons de M. de Chateaubriand et en revint sans avoir pris plus de consistance pour cela; voilà toute la vérité. Plus tard, je n'ai ajouté à ma note qu'une seule réflexion rétrospective, qui s'était naturellement présentée à mon esprit en la transcrivant; je dois même avouer, dans ma naïveté, que, depuis les cinq mois que cette note est imprimée,

« Je n'avais pas compris toute son énergie, »

et que, bien loin d'en reconnaître l'inconvénient, j'en avais retiré quelque profit littéraire. Sit faut tout dire, un de nos plus judicieux et spirituels critiques, écrivant pour nos plaisirs dans les Débats (et il me semble- que j'étais fondé à poser l'autorité académique de ce journal vétéran de la presse française en contre-poids avec le jugement d'Edimbourg), M. Saint-Mare Girardin venait de rappeler une contredanse qui figure dans mon épisode pour en déduire les conséquences que je me permets de copier ici :

« Que M. de Marcellus, dit-il, ne s'accuse pas trop de ce souvenir, car, parmi tous les récits politiques qu'il nous fait, le récit ou le souvenir de a cette contredanse me charme aussi! et je suis bien pourquoi : c'est que dans le diplomate j'aime à retrouver l'homme; c'est qu'un détail vrai et gracieux vaut tous les débats politiques; c'est que, les choses ont beau faire, elles ne valent pas l'homme, et que pour une émotion vraie et tendre je donnerais à certains moments tous les sys tèmes politiques du monde. Voulez«vous donc, • me dira-t-on, que les diplomates nous racontent leurs bonnes fortunes à travers leurs dépêches? « Non, pas leurs bonnes fortunes, mais leurs émotions, surtout si elles ont été un peu romanesques, comme celles de M. de Marcellus. Je me soucie peu du récit des faits, mais j'aime les confidences de ceux qui, même en veillissant, gardent encore au cœur un peu de chaleur de leurs jeunes années. C'est là où je trouve l'homme: »

Je m'endormais donc pleinement sur la foi de ces émotions, très-justement taxées de romanesques, que je devais à la bonne grâce de l'obligeant académicien français, et qui, après tout, me semblaient bien suffisantes pour un diplomate émérite, quand tout à coup je me sens tiré de mon sommeil et de ma sécurité par le carillon des cloches critiques d'Edimbourg. Le vigilant gardien des mœurs écossaises a sonné le tocsin en apercevant dans la note suspecte les indices d'un feu que personne n'y avait découvert; il a aussitôt transformé l'unique bal risqué par le chargé d'affaires, pour contrebalancer l'impopularité de la rue1, en un système de fêtes multipliées dans un but de séduction prémédité; il a métamorphosé par sa puissante baguette le ministre britannique en père imprudent, le diplomate étranger en présomptueux dandy d'Almacks, et il a failli me persuader à moi-même que ce que j'avais pris jusqu'ici pour un doux et inno- ' cent souvenir de ma jeunesse devait peser sur mes vieux jours comme un remords...

(1) He continued to give balls... (p. 525). - ... He was again driven to his last expedient of giving a ball (p. 323). - In spite of his success at Almack's M. de Marcellus had to hold his ground against the all and unanimous expression of English popular feeling (ibid.) ↩

Sérieusement, je désavouerais sur l'heure ce trait de mes réminiscences juvéniles si à Edimbourg ou ailleurs on s'obstinait à y voir autre chose que ce qui est dans le fond comme dans l'expression de ma pensée : je veux dire mon respect sincere et mon affection de tous les temps pour la famille de M. Canning. Je ne puis pas davantage, je l'avoue, me reconnaître sous l'image d'un dandy, et ce n'est pas l'impression que j'ai dû laisser à Londres, si l'on s'y souvient encore d'un diplomate trente ans après. son passage. Quant à moi, au lieu de cette injustifiable vanité1 dont on me décore bien gratuitement, je n'ai rapporté d'Angleterre qu'une reconnaissance profonde et une satisfaction sans mélange pour l'accueil cordial que j'y ai constamment rencontré auprès de tant d'hommes bien élevés et de femmes distinguées. Ah! combien j'eusse aimé à les y retrouver un jour, si le temps, qui a tant frappé autour de moi, n'avait aussi laissé de si douloureux vides dans leurs rangs!

(1) And the toleration of English society for his vanity and presumption (p. 327). ↩

Parmi eux, en première ligne, je placerai M. John Wilson Croker, dont on peut, et je le dis sans l'avoir prévenu de mon appel, consulter sur tout ceci la fidèle mémoire. Comme moi il a vu les actes, entendu les paroles, et mieux que moi il en a pénétré la portée et les mystérieux effets. Dans sa vieillesse pleine d'expérience, il doit jeter encore un regard attentif sur son siècle, et parfois un coup d'œil rétrograde vers les glorieuses époques où il participait à l'administration de son pays. Si donc ces lignes parvenaient jamais jusqu'à lui, je souhaite qu'il y lise un désaveu complet de la familiarité inconvenante que la Revue d' Edimbourg met si mal à propos dans ma bouche. « J'ai vu Croker; il est excellent! • fait-elle dire, dans un style de fashionable en délire, au jeune chargé d'affaires de France, pour essayer sans doute de jeter ainsi le blâme d'une approbation étrangère sur le spirituel secrétaire de l'amirauté; mais ces paroles, outrecuidantes et déplacées si elles avaient été prononcées à Londres par un diplomate de vingt-quatre ans, reprennent toute leur physionomie et leur signification à Paris sous la plume de M. le vicomte de Chateaubriand. C'est là qu'elles figurent, dans la lettre LxxI qu'il m'adressait le 6 avril, et non dans mes réponses.

C'est encore ainsi qu'il est juste de rétablir un sons altéré, très-probablement dans le dessein de me faire commettre une troisième absurdity. Convenez, me disait en souriant le duc de Wellington, que vous avez à Paris des gens bien déraisonnables. - Sans doute, répliquai-je, mais ils y sont en minorité; avouez qu'il n'en est pas de même à Madrid, et qu'il y en a aussi passable ment à Londres. » - Ici mon partial interprète, sans respect pour mon texte, me fait embrouiller les deux dernières capitales en une seule épigramme1, impertinence signalée vis-à-vis de l'Angleterre, que je renvoie à son auteur; car, tandis que le Mob, dans le tumulte de son engouement pour la constitution des Cortès, m'insultait au milieu de la rue et cassait mes vitres, je rendais pleine justice, dans le silence de mon cabinet, « à cette nation générale. i ment amie des convenances et des égards sociaux. » (Polit. de la Rest., p. 148.)

Je réunis ensuite en un faisceau toutes les improprieties que le jouteur incisif fait jaillir de mes pages sous le choc de ses sarcasmes, à mesure que j'avance dans la réfutation de son examen. Je n'ai jamais ignoré, comme tout bon habitant de Londres, que la Commune (Parish) de Mary-le-Bone était sous l'obligation de réparer, chez moi comme chez tout autre paroissien, les dommages causés par la populace sur son territoire2; et certes ja no pouvais me méprendre sur la nature légale de sa démarche pour en tirer vanité et l'attribuer à la déférence de la Commune, quand la rue, les provinces et la Cité ne me laissaient aucun doute sur leurs dispositions universellement hostiles, et que je me trouvais à peu près seul de mon côté contre tous.

(1) But they are in a minority, which is more than can be said at Madrid or in Loudon (p. 581). ↩

(2) When the Duke of St-Lorenso arrived in London, having been compelled hy the rupture of the two courts to withdraw from his post of Spanish ambassador in Paris, he was received with popular acclamations, whilat the Mob tbrew dirt and brake winders at the French embassy in Portland-place, the Parish of Mary le Bone offered to pay the damage. But this parochial indemnity was declincd by the aggriered diplomatist, who seems perfectly unconscious that it was affured to him as the lagal compensation for a breach of pesce (p. 527). ↩

Je relève un peu plus loin une autre interprétation erronée (misconstruction) du rédacteur, qui me fait rehausser l'importance politique du lord-maire1 par-dessus celle des ministres dirigeants; ce qui tendrait a démontrer itérativement combien j'étais mal instruit des usages anglais et arriéré dans la science de la préséance (precedency). - Malgré les ovations récentes que l'échevin annuel d'une partie de la capitale britannique a reçues dans l'enceinte républicaine de Paris, je tiens à ce que l'on sache que je ne suis point coupable d'une telle infraction à l'étiquette, et l'on peut s'assurer, en compulsant mon ouvrage lui-mêmę, que cette innovation n'est nullement de mon cru. J'ai voulu seulement faire contraster la présence du premier magistrat de la Cité chez moi avec la défaveur que me témoignaient les citoyens dans la rue, et je n'ai point dit autre chose.

(1) It was honoured, he informs his government, by the presence of all the ministers, and even of the lord mayor (p. 324). ↩

Ne serait-ce pas ici le lieu d'appeler à mon tour l'attention du lecteur sur cette méthode facile, mais un peu perfide, du traducteur, que je né veux appeler ni un art, ni un artifice, mais qui consiste à tronquer les textes selon les nécessités de la cause, et à arranger les passages conformément à la fantaisie ou à la commodité de chacun, Confingi ad libidinem quæ cui commodum, comme disait Politien? C'est un procédé dont j'aurais fort à me plaindre, et il ne m'a été épargné dans aucun des paragraphes que mon vérificateur écossais a jugé à propos de citer, pour tenter d'exprimer, è l'aide de phrases tordues, un venin qui ne se trouvait pas dans la pensée de l'auteur, ou pour en élaguer tout ce qui eût gêné sa critique. Cette manœuvre me remet en mémoire certains jardiniers fantasques, lesquels, par des rigoles détournées, amènent l'eau sur la plante spéciale dont ils veulent forcer la vé- . gétation, et laissent tout le reste languir, sans soin, sous la sécheresse.

En général, mon contradicteur me parait avoir presque toujours méconnu le caractère familier de ces relations à la fois politiques et privées dont les fastes de la diplomatie offrent, il est vrai, de rares exemples. Tantôt, pour rapprocher méchamment Smithfield et Carlton-House, il fait une grosse affaire d'une plaisanterie de post-scriptum1; tantôt, on m'objectant une redite du roi Georges IV, il oublie que j'ai placé en regard, pour la réfuter, la magnifique improvisation de M. Canning à Liverpool en 1812, et que lui-même, le Scotch-Reviewer, il a usé d'une bien autre malice en rappelant sans nécessité ce qu'il nomme le chef-d'œuvre des invectives de lord Brougham2. Et heureusement que, tout préoccupé des points d'histoire, il fait peu de cas des réminiscences scolastiques; sans quoi il se serait, sans nul ‹oute, scandalisé de l'incorrection typographique de quelques mots anglais ou allemands, et surtout d'une erreur de prote, qui fait attribuer par M. de Chateaubriand à Catulle un vers d'Horace. Certes, M. Canning lui-même eût été plus sévère en pareille rencontre; car, au milieu des citations latines dont ses harangues et sa conversation abondaient, il n'entendait pas raillerie sur les confusions d'auteur ou les altérations de texte. Mon adversaire et lui ne doivent pas être sortis du même collége. Je me hasarde à le conjecturer, puisqu'il m'est interdit de connaître son nom; mais, au mépris qu'il témoigne envers les Géorgiques, à sou humeur contre les épanchements de M. Canning, qu'il qualifie d'Eglogues1, on voit bien que l'amour de Virgile, l'élégance du langage et l'observation des règles de l'urbanité ne sont pas les fruits qu'il a retirés de ses études.

(1) We are compelled to place the good breeding and the gond sense of M, de Mareellus on the same level as his veracity, as we find in another passage of this correspondence that he thought it incumbent on hin to report for the information of his most Christian Majesty's government the fact that a sudden rise had just taken place in the price of wives at Smith lie-Markel... we are tempted to class his recollections of Carlton-House and Smithfield on the same head (p. 527). ↩

(2) A master-piece of invective (p. 819). - M. Brougham delivered one of the most splendid and intenperate orations of his whole parliamentary career (p. 581). ↩

(1) The termination of this Brompton eclogue was a strango and abrupt one, the Minister whose overwrought nerves had sought relief in the Georgics that morning, exclaimed in a voice of thunder... (p. 520). ↩

Je me résume, et je passe exprès sous silence les allégations réitérées de manque de dignité, d'éducation, de moralité politique et de bonne foi9, que je partage d'ailleurs, sous la plume amère de mon commentateur, avec M. Canning et M. de Chateaubriand; car, au risque de se contredire, il a mêlé dans ses accusations les deux grands ministres et Jeur humble intermédiaire.

(9) Impertinent levity and bad faith with which the transactions were conducted (p. 327).- Si range absence of judgment, temper and moderation of M. Canning (p. 518). - Want of political morality of M. de Chateaubriand (p. 527). - Insatiable vanity and ambition of that singular personage (p. 513). - So low an impression of the wisdom, the dignity and the good faith of the personages who figure most conspicuously in thèse curious pages (p. 360). ↩

Pour ce qui me regarde, je demande la permission de ne pas m'attirer une seconde fois de tels reproches en y répliquant, et de me souvenir que M. de Chateaubriand m'a donné l'exemple ou même imposé la loi de cette réserve dans la lettre où il me dit : « Je parlerai des injures de ce radical • avec ces convenances et ce ton de la bonne compagnie dont un Français ne s'écarte jamais. » (Polit. de la Rest., p. 169).

Je ne prétends pas non plus défendre sur tous ces points la mémoire de M. Canning contre son compatriote; elle se protége assez d'elle-même, et il est de ces attaques que repousse, sans auxiliaire, leur simple énoncé. Je dirai seulement que, si le ministre britannique ne présente pas encore dans mon livre la grande figure qu'il porte aujourd'hui dans l'histoire, c'est que la haute position qu'occupait M. Canning à Westminster échappe à la nature des confidences épistolaires, et qu'une correspondance intime en est un miroir mort, pour ainsi dire, bien insuffisant, en tout cas, pour reproduire l'éloquence vivante du Parlement.

Je crois néanmoins, en plus d'une circonstance, avoir rendu pleine justice à la prépondérance naissante du « puissant ministre » (Polit. de la Rest., p. 382), et je ne pense pas m'être jamais montré, en pariant de sa personne, peu reconnaissant de la familiarité dont il m'honorait. Ce n'est pas nous qui avons essayé de rabaisser son mérite ou de déprécier son caractère quand il combattait nos projets; ce n'est pas nous qui avons dit de lui tout ce que repète la note du critique d'Edimbourg; ce n'est pas nous, enfin, qui avons prononcé cette phrase célèbre, mais dont heureusement la langue française ne peut qu'atténuer la virulence: « Il nous donne le plus incroyable exemple de monstrueux abandon de principes, dans le but d'arriver aux emplois, que l'histoire universelle des tergiversations politiques puisse offrir1). » ¡Brougham, Séance à. Londres de la chambre des Communes du 15 avril 1823.) Et tandis que ces paroles outrageuses, oi la Revue d'Édimbourg peut reconnaître la verve mordante d'un talent qui lui fut dévoué, retentissaient sous les votes de Westminster, la tribune française faisait entendre celles-ci :

(1) A spécimen, the most incredible spécimen of monstrous truckling for the purpose of obtaining office, that the whole history of political tergiversation could furnish. ↩

« On a fait des vœux contre nous; souhaitons la prospérité à toute puissance avec laquelle nous conservons des relations amicales. On a osé élever la voix contre le plus sage des rois et son auguste l'famille! Qu'avons-nous à dire du roi d'Angleterre, sinon qu'il n'y a point de prince dont la politique soit plus droite et le cœur plus généreux ; point de prince qui, par ses sentiments, ses manières et son langage, done une plus juste idée du monarque et du gentilhomme? On a traité avec rigueur les ministres français! Je connais les ministres qui gouvernent aujourd'hui l'Angleterre. Ges personnages éminents sont dignes de l'estime et «e la considération dont ils jouissent. J'ai été l'objet particulier des insultes! Qu'importe, si vous trouvez, Messieurs, que je les ai méritées pour avoir bien servi mon pays? » (M. de Chaleaubriand, Séance, i Paris, de la chambre des Pairs du 30 avril 1823.)

Quant à M. de Chateaubriand, j'aurais souhaité, il est vrai, que le réviseur d'Edimbourg ne l'eût pas, à ses risques et périls, exclu, par un seul trait de plume, du rang élevé qu'il occupe, sans contestation, parmi les serviteurs politiques de la couronne de F'rance1; mais la renommée du dominateur de la littérature moderne peut aussi se passer de mon secours, et, avant de se lancer contre ce colosse, peut-être la Revue d' Edimbourg aurait-elle bien fait de se recueillir un moment dans son passé et de se ressouvenir (Remember!...); car elle n'a pas' toujours-été heureuse dans ses assauts contre le génie; on pourrait, en remontant avec elle vers les ages, raviver les blessures que lui fit, à son début, un barde anglais maltraité; elle en porte encore, si je ne me trompe, les cuisantes cicatrices.

(1) although whe cannot place al. de Chateaubriund in the first rauk of the political servants of the crown of France, this private and authentic correspoudence is extremely caracteristic (p. 312). ↩

Trêve à ces récriminations. Terrassé ou vainqueur, j'ai hâte, après la lutte, de tendre la main a mon antagoniste, et, comme a ses injures il a bien voulu entrelacer parfois quelques éloges, je ne veux pas être en reste avec lui. Ainsi donc, sans lever la visière de son casque, je vais essayer de le faire briller quand il a cherché à m'éteindre, et de le grandir quand il m'a rapetissé. Pour cet effet, je lui fais, en terminant, l'hommage, non pour désarmer sa colère, mais pour rendre justice à son talent, de la traduction suivante de son remarquable tableau de la Restauration; il l'a tracé comme préambule à sa censure, et, bien que tout n'y soit pas de mon goût, on le devinera sans peine à plus d'un trait en le lisant, je lui promets d'avance de ne point en altérer volontairement les couleurs.

« M. de Chateaubriand a fait observer quelque part que le gouvernement de Louis XVIII était le meilleur temps d'arrêt de la France sur la pente des révolutions. »

Ne changeons rien au texte. M. de Chateaubriand, malgré ses rancunes politiques, n'a pas restreint sa réflexion au règne de Louis XVIII; il l'a étendue au règne de Charles X, et il a dit dans l'Histoire du Congrès de Vérone que « cette Restauration taut oubliée était notre meilleur temps d'arrêt sur la pente des révolutions. » (Polit. de la Rest., p.53.) C'est ainsi qu'il s'exprimait sur ces quinze années, en ajoutant avec Tacite : Grande mortalis ævi spatium. Je continue « traduire.

« La justesse de cette remarque est démontrée par l'impartialité des temps à mesure qu'ils avancent, et par l'expérience faite de vicissitudes plus •« déplorables. Aujourd'hui, les quinze années de la Restauration méritent d'être citées comme une ère qui promettait extraordinairement, et nous n'en pouvons que mieux regretter la bigoterie et les folies qui hâtèrent sa fin si malheureuse et si prématurée.

« Le gouvernement de la Restauration française « avait su réunir les talents variés et abondants de « plus que d'une seule époque. Parmi ses premiers serviteurs et conseillers, les traditions élevées, les grands noms, les manières polies de l'ancienne cour de France se perpétuaient quand le duc de Richelieu et le duc Mathieu de Montmorency présidaient à ses conseils. Il faut y joindre la prudence d'homme d'État de M. de Villèle, le jugement de M. de Serre, le brillant et l'éloquence de M. de Chateaubriand. La chambre des Pairs, héréditaire par son rang et indépendante par sa position, renfermait tous les personnages éminents dans le service civil ou militaire de l'Empire comme du parti royaliste. La chambre des * Députés était alternativement dominée par l'austère gravité de M. Royer-Collard et par la véhémente éloquence de Manuel ou du général Foy. Les écoles regorgeaient sous l'enseignement et la faconde des premiers penseurs du siècle.

« Guizot invoquait le génie de l'histoire philosophique et du gouvernement constitutionnel ; Victor Cousin rallumait parmi les concitoyens de Descartes les traditions sublimes, mais presque éteintes, de l'école de la philosophie idéale; Villemain donnait une vie nouvelle à la critique littéraire, tandis que Thierry, Thiers et Mignet commençaient leur carrière par le récit de ces mêmes révolutions dont l'influence s'accroissait sous l'énergie et l'exactitude de leur langage.

« La poésie elle-même renaissait encore sur le sol de la France devenu si prosaïque. Lamartine, dans ses vers méditatifs, ouvrait une source de sentiments qu'aucun de ses concitoyens n'avait tentée jusqu'alors. Casimir Delavigne et Victor Hugo donnaient une couleur romantique à la poésie lyrique renouvelée ; et Béranger, le plus national des écrivains français depuis La f'Fontaine, trouvait, dans la légère mélodie de ses chansons, l'art de faire vibrer les cœurs du peuple. Mais pourquoi rappeler ces souvenirs, vieux à peine d'un quart de siècle? Nous ne saurions retracer dans les choses humaines un revers de fortune plus énigmatique que celui de cette courte et brillante période.

Fas est et ab hoste doceri.

Comte de Marcellus