Correspondance
LVI. M. de Marcellus → Chateaubriand, 8 mars 1823, Londres
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Pour faire trêve à nos soucis, j'ai imaginé de réunir chez moi l'aristocratie parlementaire, et de réveiller ainsi en notre faveur le zèle de la bonne compagnie. L'à-propos politique de cette diversion a été parfaitement senti par les ambassadeurs étrangers. Les excès de la populace à l'arrivée du duc de San-Lorenzo, et mes explications avec M. Canning, dont le secret n'a pas toujours été bien gardé, m'ont engagé à montrer que je n'avais ni peur ni rancune.
Vous l'avouerai-je? il m'a paru piquant de recevoir à l'ombre de ces mêmes murs encore tout tachés de la boue populaire, et comme en expiation, la visite de tous les hommes que l'Angleterre a placés à sa tête, empressés de me témoigner leur sympathie. L'aristocratie, gardienne des convenances, a bien voulu, en cette occasion, oublier ma jeunesse et l'embarras où j'étais de n'avoir, pour faire les honneurs de ma maison, que moi-même.
Tous les membres du cabinet ont mis & venir chez moi une intention toute particulière, malgré la longueur inusitée de leur séance au parlement. Le duc de Wellington, lord Harrowby, lord Bathurst, lord Liverpool, M. Peel, le chancelier de l'Échiquier, lord Palmerston, et les états-majors de leurs ministères, le lord-maire lui-même que j'avais appelé, puisque l'an passé vous m'en aviez donné l'exemple, ont honoré longtemps le bal de leur présence. Nos salons, que vous aviez embellis pour les fêtes de votre retour, resplendissaient de toilettes empruntées pour la plupart à notre industrie. On se pressait jusque sur l'escalier, où débordait la foule. Vous savez que c'est de bon ton aujourd'hui, et que là est le signe distinctif du succès.
Les beautés à la mode, et ces nobles ladies qui, dès qu'un jour a brillé après leurs dix-sept ans, sont honorées à Carlton-House du baiser du roi et se mettent aussitôt en quête d'un mari, sont venues sans répugnance briller et danser chez un garçon; enfin, d'Orsay y traînait à sa suite le cercle admirateur des dandys qui lui font cortége.
M. Canning était malade d'un accès de goutte qui l'a retenu dans son lit toute la journée; il avait député auprès de moi, avec une lettre d'excuses très-bienveillante, ses deux sous-secrétaires d'État, les sommités administratives de Downing-Street, puis madame Canning et sa fille, miss Henriette, qui, sans s'inquiéter du congrès de Vérone, dansait de tout son cœur, et avec sa grâce ordinaire, avec tout ce qui danse parmi les représentants des puissances continentales indistinctement.
Le roi n'a cédé pour quelques heures presque tous les gentilshommes de sa maison. Mon vieil ami, l'amiral Jabat, ministre d'Espagne, que j'avais compris dans mes invitations, tenant compte de l'humeur des Cortès, s'était fait excuser la veille par un de ses secrétaires ; mais le chargé d'affaires de Portugal, sans égards pour les clameurs de Lisbonne, s'est rendu avec empressement à la réunion ; et le mob, cette fois silencieux et paisible, s'est promené autour de l'hôtel de l'ambassade à la lueur des flambeaux qui en éclairaient le péristyle.
Les journaux donnent des détails fort exagérés sur la magnificence de cette soirée; mais je n'avais rien négligé pour la rendre digne du roi et du pays que je sers.