Correspondance
X. M. de Marcellus → Chateaubriand, 10 novembre 1822, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vous auriez peine à reconnaître Londres sous les brouillards jaunes et épais qui en font presque une demeure souterraine. Il n'y a plus, en ce moment, que le mouvement de l'industrie et de la bourse. Le gouvernement semble en avoir disparu. On n'y compte pas un seul ministre actif, pas un membre du cabinet; nul prince n'y habite. Les palais sont fermés et les offices déserts. Deux ou trois secrétaires généraux suffisent au courant de toutes les affaires. Je n'ai donc aujourd'hui rien à vous dire d'Ar bion. Tous les yeux se tournent du côté de Vérone; et, pour charmer l'ennui de Londres désert, je viens d'étudier un point de représentation parlementaire que je trouve piquant de vous soumettre, pendant que vous êtas attablé au grand banquet des empereurs et des despotes. Ma voix sera sans doute la seule qui parle à l'écho de Vérone de prérogatives populaires.
La question est neuve et sans précédents; je la prends de loin.
Quand un membre de la chambre des communes refuse son mandat, ou s'en démet dans l'intervalle des sessions, le décret qui ordonne de procéder à une élection nouvelle ne peut être promulgué que par la chambre à sa réunion prochaine; dans le cas de mort, l'Orateur (speaker) doit, en l'absence de la chambre, publier le décret électoral : tels sont les règlements. M. Smith, député pour l'université de Cambridge, vient de mourir. L'Orateur, M. Manners sutton, a en conséquence produit le décret d'une nouvelle élection; puis, chose inouïe, il s'est présenté lui-même pour candidat. Ici s'offre une difficulté : nul député ne peut être candidat, s'il n'a cessé • d'être député; mais un article des mêmes règlements dit que tout membre de la chambre des communes, acceptant une place du gouvernement, perd son caractère, et par la redevient éligible. Dans le cas présent, l'Orateur, pour satisfaire à la loi, va donc solliciter et obtenir une des sinécures conservées ad hoc sous un nom saxon (chiltern-hundreds) : cette place, d'un revenu de 20 ou 28 livres sterling (500*), suffit pour lui faire perdre la qualité de député des communes (commoner), d'Orateur par conséquent, et pour le rendre candidat légal. Ainsi M. Ch. Manners Sutton redevenu simple particulier, et employé postiche du gouvernement, se trouve éligible à Cambridge. Or, s'il souhaite ardemment ce poste représentatif, c'est que les députes des universités jouissent à la fois d'une bien plus grande considération, et d'élections ou réélections plus faciles et moins coûteuses. Ceci explique l'intérêt que M. Sulton met à échanger son mandat actuel de Scarborough (bourg-pourri) contre celui de l'université de Cambridge.
• Mais, en cessant d'être député, M. Sutton cesse aussi d'être speaker, et la chambre se trouverait jusqu'à sa prochaine réunion sans président; alors si dans cet intervalle un député meurt, il n'y a plus la d'Orateur pour décréter une élection nouvelle; et il n'y a point de vice-président en Angleterre. Le règlement a prévu ce cas : l'Orateur, avant de se démettre de ses fonctions, a dû nommer une com- . mission de membres de la chambre qui le suppléent dans cette partie peu importante de ses attributions.
Dans tout ce détail, qui me paraît à moi-même assez embrouillé et que j'aurais voulu vous expliquer plus clairement, vous remarquerez néanmoins un singulier effet de cette confiance en une majorité compacte et pour ainsi dire disciplinée que le gouvernement crée ici pour lui : un membre de cette majorité ne craint pas, pour un faible avantage, de se dépouiller du caractère de député et des fonctions de président, sûr que des électeurs nouveaux vont lui rendre ce caractère, également sûr que la chambre des communes lui rendra ces fonctions. • Cependant, malgré ses espérances d'élection à l'Université de Cambridge., l'Orateur a abandonné hier ses prétentions à cette candidature: M. Canning a fait observer à M. Manners Sutton que c'était montrer pour le choix de la chambre des communes une sorte de dédain, et risquer de la blesser, que de se dépouiller volontairement du titre de son chef pour un avantage léger et incertain. M.