Correspondance
CIII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 23 mai 1823, Londres
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J'ai eu avec M. Canning une longue conversation où il a mal déguisé le dépit que lui causent l'harmonie continentale et les préparatifs des négociations à Madrid. Il en savait les préliminaires ; et j'ai demandé alors très-explicitement si l'Angleterre se séparerait de l'alliance, et si elle n'aiderait pas à la délivrance du roi?
« Tout ceci est énigmatique pour nous, » m'a répondu le ministre : « que voulez-vous? Quelle forme d'institutions imposerez-vous à l'Espagne? Etes-vous bien libre de dicter? La Russie ne veut-elle pas le despotisme? L'Autriche, sans le vouloir aussi hautement, ne penche-t-elle pas pour le gouvernement absolu? » - & Neutralisons une place, dit M. de Chateaubriand, et traitons-y des intérêts de l'Espagne d'accord avec son roi libre. » - Mais ce roi y mènera-t-il ses Cortès et son ministère? Ferdinand libre de donner à ses peuples de nouvelles institutions ! Mais ce Ferdinand vous est-il connu? Je le connais si bien, moi, que, si-sa prétendue liberté d'agir à sa guise était dans mes mains, en mon âme et conscience je ne devrais point la lui accorder. Mais est-il donc réellement captif, ou seulement empêche? Et ne vous souvenez-vous pas que, dans toutes les guerres civiles, la personne et le gouvernement du roi sont d'un côté, tandis que, de l'autre, on invoque l'autorité du monarque, et on déclare en même temps sa captivité et son impuissance. En vérité, je ne vois point comment tout ceci finira. Le roi d'Espagne aux Canaries ? c'est un rêve des exaltés..... Le faire passer sur un vaisseau français? autre rêve qui pourrait être sanglant! » - C'est justement, ai-je répondu, cette conformité des destinées de Louis XVI et de Ferdinand VII jusqu'ici qui effraye à bon droit l'Europe. Elle ne veut voir, dans ce monarque menacé, que le prélude si connu et si redouté des révolutions de France et d'Angleterre : chaque trône est ébranlé des outrages qu'il reçoit.- Puis j'ai parlé d'un gouvernement provisoire établi à Madrid et reconnu par l'Europe, d'une administration organisée...-«Tous ces faits sont obscurs, » a répliqué le ministre. « Nous ne comprenons rien ici aux projets des puissances continentales, ni à leurs principes appliqués en partie ou en totalité l'Espagne, ni au concours qu'elles peuvent souhaiter de nous. »-La cause des Bourbons, ai-je repris, on France comme en Espagne, est en ce moment la cause universelle. C'est la lutte des institutions monarchiques sagement et lentement pro• gressives, parce qu'elles reposent sur une patiente hérédité, contre les révolutions brusquement novatrices, ou contre de temporaires usurpations; et c'est ce que de toutes parts on vous demande de reconnaitre. —
Le ministre a continué, après un moment de silence, et sans répondre à mes dernières paroles : Mon ignorance du système arrêté m'a fait retarder ma lettre à M. de Chateaubriand jusqu'après les événements de Madrid; tout sera plus clair alors a peut-être. » - Ceci n'est qu'une esquisse rapide de notre longue conversation.
La secousse du mécontentement de l'Europe septentrionale aux discours du parlement s'est fait enfin sentir à Londres. Vos collègues de Vérone s'ébranlent; leur courroux se prononce; et, tandis qu'au mois de mars ils osaient à peine mettre en doute les opinions monarchiques de M. Gaaning, ils le nomment aujourd'hui homme faux, INCONSISTANT, sans délicatesse, JACOBIN..... M. de Lieven a reçu de sa cour des plaintes beaucoup plus vives encore contre le langage et la conduite de lord Liverpool et de M. Canning, que contre les vociférations de M. Brougham. Mais ces cris et ces menées ne provoqueront pas la chute du ministre. M.