Correspondance
XXXIV. M. de Marcellus → Chateaubriand, 31 janvier 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'ai revu M. Canning, et j'ajoute ceci à ma lettre d'hier : Ce malheureux discours, » s'écriait-il ce matin, dans la troisième des conférences qu'il a voulu avoir avec moi depuis deux jours ; « ce malencontreux principe que vous établissez ainsi - que Ferdinand soit libre de donner des institutions à ses peuples, - a déplacé toute la question. Je serais le premier à conseiller aux Espagnols de périr tous les armes à la main plutôt que de céder à de telles exigences. Voilà donc une guerre de théories politiques allumée en Europe. Croyez-moi, elle aura tous les caractères d'une guerre de fanatisme religieux, et je suis convaincu qu'elle amènera pour résultat l'expulsion du trône d'Espagne de Ferdinand et de sa famille.
« Vous le voyez, l'opinion ici est unanime contre vous. Il n'y aura pas trois yoix au parlement en faveur de votre système. Nos ministériels eux-mêmes manifesteront le plus ardemment leur désapprobation. Tous les journaux, d'accord en ce seul point, se réunissent contre ce fatal discours...
En effet, la stupeur et l'indignation ont été générales hier à la Bourse et dans la Cité. Les gazettes n'expriment que la colère, la haine; elles crient : Guerre! vengeance ! et le Times a tenu au public le même langage que m'a adressé M. Canning.
J'ai répété tous les arguments que vous lisez dans mes dépêches depuis huit jours : les violations de notre territoire, la corruption tentée envers notre armée, noire longue patience.....; M. Canning ne m'écoutait pas. « Je suis au désespoir, » m'a-t-il dit en me serrant la main, « et je ne sais quelles seront « les suites de tout ceci....
Quelles qu'elles soient, ai-je dit en me retirant, elles n'affecteront pas sans doute les liens d'amitié qui unissent les cours d'Angleterre et de France. - « Je ne puis vous donner aucune . « assurance à cet égard, i m'a répondu M. Canning. « Ces liens, vous venez de les ébranler, et a nous obéirons aveuglément à l'opinion publique. • - Vous obéirez, ai - je repris, aux constants intérêts de la Grande - Bretagne, et non aux émotions passionnées d'un jour. La neutralité de l'Angleterre sera tôt ou tard proclamée, je l'affirme même en ce moment, où vous sembles la mettre en doute; j'en ai pour garant ces mémorables paroles que j'ai entendues retentir il y a quelques mois à Liverpool ; - « Si l'Angleterre prend parti « dans les querelles entre les peuples et les rois, elle « perd sa position dominante, et elle court le risque « de voir șes institutions non-seulement altérées, o mais renversées de fond en comble. - »
Apaisé tout à coup par cette citation de son célèbre discours, le ministre m'a dit en souriant ;
• Ne te decipiant blandæ mendacia linguæ , »
Et je l'ai quitté. M.