Correspondance
XC. Chateaubriand → M. de Marcellus, 5 mai 1823, Paris
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Paris, 5 mai 1823.
Raison restera, enfin, au bon droit : après bien des dangers, des outrages et des menaces, nous sortirons avec gloire d'une entreprise qui assure à jamais la dynastie des Bourbons.
Mon dernier discours a produit un effet prodigieux sur le corps diplomatique, et même sur sir Ch. Stuart. Et voilà que Canning, de son côlé, disait, enfin, de moi quelque chose d'honorable. Il faut profiter du moment.
Nos succès vont croissant en Espagne. Tout se soulève ou se rend à notre approche. M. le duc l'Angoulême part aujourd'hui même pour Burgos, et sera le 25 à Madrid. Une régence, un gouvernement provisoire y sera créé, reconnu par nous et par toute l'Europe continentale. La Russie, l'Autriche et la Prusse vont faire partir leurs ministres pour l'Espagne, avec notre ambassadeur. Naples et Turin se joignent à nous, et Rome renverra son nonce à Madrid. Dans cette position, voici ce que Je vous recommande, en agissant avec la plus extrême circonspection, et en traitant l'affaire seulement de vous a moi.
L'Angleterre va se trouver dans la situation la plus fausse. Son ambassadeur, geôlier à Séville du roi Ferdinand, tandis que tout le corps diplomatique résidera à Madrid, ce sera un fait monstrueux. Le gouvernement anglais ne pourrait-il pas alors faire dire, par sir W. A' Court aux Cortès, qu'il faut qu'elles se décident à en finir; qu'elles . avaient prétendu avoir la nation pour elles, et que cette nation est décidément contre elles; que l'Angleterre n'entend pas lutter seule contre la nation espagnole et contre le continent, et qu'un ministre anglais ne peut pas être maintenu à Séville, dans cette étrange position? L'Angleterre, par ce moyen, déciderait subitement. la paix, et elle nous trouverait prêts à accepter tout ce qui serait raisonnable. Vous voyez qu'il faut dans tout ceci une grande dextérité.
Il ne faut pas que M. Canning suppose que vous ayez reçu aucun ordre, ni que vous sachiez rien de positif : tout doit venir comme de vous, et comme raisonnement hypothétique. Il ne faut aussi rien dire de clair sur le plan que vous devez ignorer. Vous ne devez point parler de cela à vos collègues, mais seulement leur dire qu'ils devraient inviter l'Angleterre à se joindre à nous tous à Mad rid, pour mettre à fin cette affaire d'Espagne. Vous me rendrez compte de tout ceci dans vos lettres particulières, et jamais dans vos dépêches. Vous n'en laisserez pas non plus de trace à l'ambassade. Je le répète, c'est une chose de vous à moi1.
(1) Je me détermine d'autant plus volontiers à faire con- _ naître ici la suite de notre correspondance, que M. de Chateaubriand, on le voit, n'en a laissé lui-même aucune trace au ministère des affaires étrangères, ni par conséquent aux archives de l'État, et que le jour où il déménagea en quelques heures de son camp posé sur les boulevards, ainsi qu'il disait parfois, il en emporta la copie de ses lettres faite à côté de lui par son secrétaire intime en même temps qu'il emportait les miennes; l'original tracé de la grosse écriture du ministre étant resté depuis, par sa volonté, entre mes mains. C'est dans cette correspondance de lui à moi qu'il a puisé celles de mes lettres qu'il a jugé à propos de publier en 1838 dans son Histoire du Congrès de Vérone. ↩
J'ai reçu votre dépêche du 3 mai, et votre lettre particulière de la même date. Elles ne changent rien à ce que je vous mande. J'oubliais de vous dire que Valladolid s'est déclaré pour pous. C.