Correspondance
LXXXIX. M. de Marcellus → Chateaubriand, 6 mai 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Voici un incident plus bizarre et plus significatif que tous les commentaires officiels et documents diplomatiques déposés sur le bureau des deux chambres. — Je savais, depuis quelques jours, qu'on faisait circuler différentes versions plus ou moins mensongères de ma conversation avec Georges IV, dans l'audience publique du 21 avril. Le L'unes les a reproduites en leur donnant un caractère violemment outrageux, dans un article dont je joins ici la traduction.
-& « Nous nous mêlons bien rarement des opinions politiques de la cour. Les sentiments politiques des nations sont en général, à nos yeux, d'une importance suffisante pour occuper noire attention et attirer celle de nos lecteurs. Mais il court en ce moment une histoire si curieuse, que nous nous croyons obligés de la reproduire, en y joignant une ou deux remarques de notre propre fonds. On dit donc que M. de Marcellus n'a pas seulement été accueilli, au lever de lundi dernier, avec une déférence particulière, mais encore que les vœux les plus sincères lui ont été exprimés en faveur de l'entreprise Bourbon contre l'Espagne. - « Dites à votre maître que je désire ses succès de tout mon cœur, qu'il a mes meilleurs souhaits; »- ou quelque chose approchant. Nous ne croyons point à cette histoire. Mais, si elle était vraie, nous dirions que l'esprit de celui qui parle ainsi est dans un état à donner bien plus de chagrin et d'inquiétude au peuple anglais que la goutte ou toute autre souffrance physique, même violente, de ce même personnage. Car il faut remarquer que le vœu exprimé ici est opposé directement, non-seulement au vœu des ministres que le roi garde à son service, apparemment parce qu'il partage leurs opinions, mais encore au vœu de tout autre habitant du royaume, doué d'un jugement sain. Comment donc expliquer une excentricité de cette sorte? Et, en outre, à quoi serviraient, en pareil cas, les souhaits stériles d'un i roi d'Angleterre lui-même? Sans doute, un homme aans ce rang élevé, s'il avait joui de toutes les facultés de son esprit, aurait caché des vœux aussi i inutiles; ou, s'ils s'étaient échappés de ses lèvres, il les aurait du moms confiés à quelque cœur discret, et ne les eût jamais proclamés là où ami et ennemi les pouvaient entendre. Que nul donc ne e vante de la perfection de son intelligence, ol ne triomphe de la supériorité de son génie : car il ignore combien rapidement ces avantages peuvent lui être enlevés, etc., etc. » - Aussitôt, cédant à un premier mouvement dont je ne me suis pas senti le maître, j'ai écrit d'un trait à M. Canning la lettre suivante :
Portland-Place, 8 mai 182}. Monsieur, Vous avez quelquefois écouté mes plaintes, et j'ai souvent reçu les vôtres contre les témérités des journaux. Mais, aujourd'hui, je ne saurais trop tôt vous exprimer le dégoût que je ressens en lisant l'article du Times. Je proteste entre vos mains contre les paroles qu'on ose mettre ainsi dans une bouche auguste; et, comme si j'avais besoin de vous prouver à vous-même leur inexactitude, je ı5.
joins à ma lettre un extrait de la dépêche dans laquelle je rends compte à ma cour de l'audience publique dont il s'agit.
Je ne puis mieux déposer mon ressentiment que dans votre sein, Monsieur, puisque, par une suite des bontés auxquelles vous m'avez accoutumé, vous étant placé près de moi quand le roi me parlait, vous avez comme moi entendu notre entretien.
Je suis, vous le savez; Monsieur, d'un sang royaliste; et vous me pardonnerez s'il s'est ému quand j'ai vu s'élever d'un écrit public des soupçons qui pouvaient mêler mon nom à une insulte envers Sa Majesté Britannique.
Vous avez bien voulu, en quelques circonstances, placer sous les yeux du roi certaines de mes communications : je vous demande la même faveur pour ces lignes où Sa Majesté lira mon démenti formel, ma juste indignation, et mon profond respect pour sa personne.
J'ai l'honneur, etc., etc.
Le vicomte de Marcellus.
J'ai fait suivre cette lettre du paragraphe de ma dépêche n° 86, où je cite verbatim toute la conversation que j'ai eue avec le roi. - M. Canning a transmis le tout sur-le-champ à Sa Majesté, qui, aussitôt, m'a fait témoigner, par le gentilhomme de sa chambre en service, combien elle en était satisfaite.
L'affaire n'en est pas restée là. J'ai appris hier matin, de M. Peel, que l'Opposition, éveillée par cet article du Times, se préparait à interpeller les ministres sur ce même sujet. Ceux-ci, de leur côté, ont vu, dans l'attaque du Times, une atteinte à la dignité royale, et ils se sont réunis pour décider si ce journal devait être déféré aux tribunaux. Ma lettre a fait trancher la question par la négative; et ma démarche, révélée par M. Canning à la haute Opposition, a fait renoncer aux interpellations projetées.
Le roi, piqué de cette insulte publique, a dit : - Je n'ai point tenu à M. de Marcellus le langage qu'on me prête : mais ces vœux pour la cause de a france sont au fond de ma pensée, et je devais en bonne justice, au chargé d'affaires français, l'accueil qu'il a trouvé près de moi. Quoi ! pendant qu'il lutte contre la malveillance, exposé aux conspirateurs de tous les pays, pardonnés mais non corrigés (1), je. l'abandonnerais aussi,
(1 « Dieu n'enjoint à l'homme de pardonner qu'en prescrivant à la société de punir. La vindicte publique ne prend jamais le nom odieux de vengeance. Quand le pouvoir légitime se trouve entre deux partis, l'un pour lui, l'autre contre lui, il doit appuyer l'un et écraser l'autre. Lorsqu'il x y a des crimes commis et des coupables connus, il faut punir. Voilà le dogme. Et l'amnistie, étendue à tous les crimes et à tous les coupables, est un déni de justice; or, le et le duc de San-Lorenzo sera porté en triomphe par la populace ! il sera invité, caressé par mes ministres, et ces ministres viendront en plein parlement lancer des vœux contre la France, avec laquelle nous sommes en pleine paix! Est-ce là la neutralité, et une honnête neutralité? J'ai souffert de cette conduite dont l'Europe aurait pu accuser mes principes politiques, et j'ai cherché à rétablir la balance, en montrant à M. de Marcellus tout l'intérêt qu'on a témoigné exclusivement jusqu'ici aux agents des Cortès. » - Telles ont été les paroles du roi; elles m'ont été révélées par le cœur discret qui les a recueillies : you may rely upon it. M.
: déni de justice, de la part de celui qui doit la rendre, est le plus grand crime, et même le seul que le pouvoir puisse commettre comme pouvoir. »
(Extrait des Lellres manuscrites de M. le vicomte de Bonald.)