Correspondance
CIX. M. de Marcellus → Chateaubriand, 27 mai 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vous avez lu ce que je vous écrivais hier 26. - Aujourd'hui 27, tout est changé. Voici les nouvelles qui, sans doute, vous sont connues. Je les cite néanmoins, et sans commentaires.
Un courrier de Madrid du 17 annonce que cette capitale nous souhaite, nous implore; qu'Abisbal et divers autres chefs demandent eux-mêmes des changements à la constitution; qu'ils secondent nos vœux, et se rendent ainsi médiateurs entre Madrid et Séville. - D'un autre côlé, deux courriers de Séville, venus par mer, partis le 9 et le 15, dénoncent une complète anarchie; désertion générale; pas une piastre. On ne craint plus ni Cadix ni les Canaries ; le roi va être libre; les Cortès vont se rendre, et tout se décide en notre faveur.
Sur ces fails, consignés dans des dépêches officielles, je n'ai point cherché M. Canning : n'est-ce pas à lui à me chercher? Il a eu hier une audience du roi, que depuis un mois il n'avait pas vu, pour lui communiquer ces heureux événements. Le roi les a accueillis avec joie, oubliant quelle bouche les donnait, et en a fait part au duc d'York : celui-ci les a répétés; la société en est pleine : l'Opposition en est abattue : voilà la fin de la guerre. On m'entoure, on vient à moi; et hier, ce matin même encore, voici ce que me disaient le duc de Wellington, lord Harrowby, M. Peel, lord Westmoreland, les sous-secrétaires d'État, les amis de M. Canning, ses confidents intimes, etc., etc. : « La Providence est pour vous : vous aviez raison. Voilà la dynastie des Bourbons à jamais consolidée! Vous avez conquis une influence réelle sur le continent; une armée fidèle ; des finances florissantes ; un héritier de la couronne qui s'est acquis autant de gloire par son courage que par sa modération ; deux ministres hommes d'État, MM. de Chateaubriand et de Villèle, qui se sont assis pour longtemps au gouvernail. Qu'ils achèvent ! Qu'ils fassent taire les haines, les rancunes! Dites-leur de ne pas abuser du triomphe, de ne pas nous négliger. Qu'ils oublient notre jalousie, nos injures! Qu'ils nous admettent à leurs conseils; qu'ils ne repoussent pas nos avis ! Ils sont maîtres d'imposer toute institution à l'Espagne; mais que ces institutions soient basées sur une liberté raisonnable! Ils auront ainsi à la fois pacifié la Péninsule, et vaincu l'Angleterre en générosité. Vous avez été l'interprète de nos excès, M. de Marcel us; vous en avez souffert; vous avez été inquiété, insulté; oubliez tout vous-même, et ménagez ce rapprochement. i
Je n'exagère pas : voilà le langage que j'entends de tous côtés depuis vingt-quatre heures. Je réponds en parlant de la haute sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême, des sentiments si noblement ex primés dans vos discours, et du penchant secret que je vous ai toujours connu pour l'Angleterre, véritable sol de la liberté; penchant que ses récentes injures n'ont pas affaibli.
Si, en effet, nous sommes déjà vainqueurs et arbitres des institutions en Espagne, ne serait-il pas utile autant que généreux d'appeler aujourd'hui l'Angleterre à la discussion? Et si, comme je le pense, et ne puis que le conjecturer, nous désirons un gouvernement représentatif en Espagne, le cabinet de Londres ne pourrait-il nous servir de contre-poids envers le cabinet de Saint-Pétersbourg?
M.