Correspondance
LXXX. M. de Marcellus → Chateaubriand, 25 avril 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. Banks n'est pas le fils du grand naturaliste, compagnon de Cook, que le roi a connu à Londres; il en est le proche parent, ou peut-être même le neveu. Il se distingue de l'oncle en ce qu'il n'a jamais consenti à publier une seule page de ses longs voyages, ni à graver le moindre croquis de ses nombreux dessins. Et c'est à remarquer dans un temps où il n'y a si mince touriste anglais qui, s'il est allé du côté de Corfou ou de Malte, ne s'imagine devoir jeter à la tête du public un ou deux in-octavo, suivis d'un gros atlas sur l'Orient. M. Banks, d'un autre côté, n'est guère moins célèbre que son oncle; mais c'est à ses saillies bouffonnes, à ses hardiesses excentriques, et à sa manière de les raconter, qu'il doit la réputation dont il jouit en ce moment dans la bonne compagnie.
D'abord, après avoir escaladé les pics du Liban, et forcé la porte de la citadelle que lady Esther Stanhope ferme si hermétiquement au nez de ses compatriotes, il se brouilla avec elle pour quelques spirituelles impertinences dont elle s'est plainte à moi-même. Ensuite, s'attaquant toujours aux difficultés, il pénétra dans le temple de Salomon à Jérusalem, interdit aux chrétiens sous peine de mort, ainsi que vous l'expliquez dans l'Itinéraire. Voici comme il procéda :
Caché sous une robe turque et sous un turban jaune, il débarque en Palestine. (Il prétend qu'il n'osa pas risquer le turban vert, signe distinctif des émirs, qui eût doublé ses périls en l'approchant de trop près de la descendance de Mahomet.) Ainsi affublé, il enfourche à Jaffa un coursier du désert, qui le rend en dix heures à la petite entrée du temple, à côté des ruines du prétoire de Pilate. La, mettant pied à terre, il traverse lentement les grandes cours, se promène sous les portiques, médite dans les parvis, entre sous le dôme, s'y agenouille, ou plutôt s'y prosterne à la façon musulmane, murmure une prière du bout des lèvres : puis, deux heures après, il reprend son cheval, qu'il avait attaché à la grille * de la grotte de la Flagellation, dans la Voie Douloureuse ; et celui-ci le ramène tout aussi vite à sa barque dans le port de Jaffa. Enfin, il était à trois lieues en mer, quand le mollah du temple apprit le stratagème. J'aurais pu douter du fait, bien que M. Banks me l'ait raconté une fois à Constantinople et une seconde fois à Londres, si le gouverneur de Jérusalem ne me l'eût confirmé lui-même, en ajoutant qu'il avait aussitôt expédié sur tous les points de la route pour saisir le profanateur, et pour en faire justice.
Enhardi par de tels succès, M. Banks a tenté ici une troisième aventure. J'ai le temps de vous la raconter ; je ne sais si vous aurez le temps de la lire.
Vous souvient-il de Vateck, petit roman anglais, plein de grâce, qu'on croirait une légende orientale? L'auteur, M. Beckford, père de la duchesse de Hamilton, après avoir longtemps habité les Grandes-Indes, possède à quelques milles de Salisbury la magnifique seigneurie de Fonthill-Abbey. Figurez-vous un paradis terrestre en dedans d'un mur élevé qui a plus de sept milles de circuit. Près de la vieille abbaye, qui tombe en ruines, sont de grande bois abandonnés. Puis vient la nouvelle abbaye, immense édifice, que le propriétaire, autre original, a eu, dit-on, la fantaisie de faire bâtir, en très-grande partie, à la lueur des torches, afin que, se plaçant à distance pendant la nuit, il pût donner à ses yeux la distraction de ces mille lumières vagabondes.
Dans ce parc, ni pagodes, ni chaumières, ni kiosques ; points de grottes, ponts ou cascades, point d'allées même : partout le plus vert gazon qui vient mourir aux pieds des murs. Les plus superbes arbres indigènes ou exotiques; le plus beau lac livré exclusivement aux cygnes et aux canards sauvages; des collines et des vallées ménagées si artistement qu'elles semblent naturelles. Au centre de cette pompeuse solitude est le couvent, demeure du maître, plus pompeuse encore, surmontée par une tour gothique, haute de deux cent soixante-dix pieds. Là s'entassent, dans une vaste symétrie, de hauts vestibules, de sombres galeries et de longues salles; des nunneries cellules de religieuses, des tribunes pour l'orgue ou pour les chanteurs, des croisées ogivales à vitraux tout neufs; la grande bibliothèque d'apparat, resplendissante de maroquin et de dorures; pris la petite bibliothèque usuelle de l'auteur de Futeck; partout des tableaux sans nombre, et autant de curiosités des arts ou de l'histoire...-A côté d'un vase d'agate et de pierreries de Cellini, la première porcelaine chinoise arrivée en Europe, portant les armes de la reine Jeanne de Naples; un plateau en cuivre donné à Diane de Poitiers par Henri II, représentant Actéon et les nymphes; la cassette en laque et or du cardinal Mazarin; que sais-je?... Enfin, une suite de somptueux appartements; et dans le salon de Lancastre, la couche d'honneur de la duchesse de Hamilton, en bois d'ébène, recouverte d'une courtepointe en dentelle de Bruxelles. Ceci, dans sa magnificence, a bien plus l'air d'un lugubre mausolée que d'un bon lit.
Cet ensemble prodigieux, longtemps éloigné de tous les regards, se vend, par un autre caprice du possesseur, en gros ou en détail, et s'étale aujourd'hui à tous les yeux. J'ai vu moi-même toutes ces merveilles avec une stupéfaction véritable, et j'en ai encore l'esprit saisi.
C'est donc là que M. Beckford vivait seul et barricadé, lorsque M. Banks, importuné du bruit de tant de beautés encloses sous les grilles de l'inaccessible pacha, résolut à tout prix de mordre à ce fruit défendu. Les prières et l'or ayant échoué devant les consignes rigoureuses des concierges, notre aventurier oriental, vêtu en gentleman cette fois, se mit à faire le tour des murailles, et, après de longues recherches, par une belle matinée, il en découvrit le défaut. Une brèche s'y trouvait, par laquelle le rusé investigateur s'introduisit. Une fois dans le parc, il se dirigea de son mieux à travers les prairies et les bosquets, prenant pour phare les flèches de la tour située sur l'une des plus hautes éminences de ce pays très-plat, mais que les sinuosités artificielles du sol lui dérobaient de temps en temps. Il échappa à ce labyrinthe de verdure que, par une autre bizarrerie du propriétaire, ne coupe et ne traverse ni avenue ni sentier; et il arriva, non sans peine, à l'ombre de la nouvelle abbaye.
Aperçu aussitôt et entouré, M. Banks fut gardé à vue par les domestiques; mais il se nomma et les pria de demander pour lui à leur maître la permission de le saluer. M. Beckford répondit aussitôt que, très-fâché (very sorry) d'être retenu par quelques affaires, il ne pourrait qu'un peu plus tard partager avec M. Banks un léger rafraîchissement (some refreshments) (je me sers, vous le voyez, des termes anglais du narrateur ;) mais que, en attendant, il le priait de visiter à son aise les appartements et le parc, qui allaient lui être montrés sans réserve.
Le soir venu, M. Beckford fit lui-même au visiteur les honneurs d'un repas splendide, et se livra à une conversation aussi bienveillante que brillante et enjouée. Enfin, comme dans l'épanchement qui suit les libations prodiguées au dessert, M. Banks, tout attendri de l'accueil, se laissait aller à dire que le monde était bien injuste, que nul n'était plus aimable et plus hospitalier que le seigneur de Fontbill-Abbey. - « Attendez, ne jugez pas si vite, i dit son hôte en disparaissant. - Resté seul avec les bouteilles, M. Banks prend d'abord patience; puis il se lève et se rassied, se promène et s'arrête autour de la table, écoute et n'entend rien. Enfin, après une longue attente, il sonne. Un domestique paraît. - Que souhaitez-vous, sir? - M. Beckford. - Il est couché, sir. - Qu'il veuille bien m'indiquer comment je dois faire pour me retirer. - Mon maître m'a chargé de vous dire de faire pour sortir comme vous avez fait pour entrer, sir. - Puis, avec deux flambeaux en croix, le serviteur conduisit M. Banks vers la grande porte en chêne sculpté, de trente pieds de haut, pesant deux mille livres, et roulant par une manivelle, qu'il ouvrit d'une main pour l'exclure, et referma de l'autre, en ayant soin de la verrouiller du haut en bas.
Eh bien que fîtes-vous alors? demandais-je avant-hier à M. Banks, dont vous avez reconnu le récit. - « J'enrageais, » m'a-t-il répondu, « et j'er- « rai pendant bien des heures à travers l'immensité « du parc, dans le silence universel et la nuit noire. « Tantôt essayant de retrouver l'abbaye, dont toutes les lumières étaient éteintes et les cerbères sourds; tantôt me glissant d'arbre en arbre, déchirant mes pieds et mes mains aux buissons épineux et aux ronces, m'arrêtant instinctivement aux bords des pièces d'eau, et devenu presque aussi timide que les lièvres partant au bruit de mes pas. Finalement, vers l'aurore, je retrouvai mon heureuse brèche, tant cherchée le jour, plus désirée encore la nuit; et je la franchis, en me disant à moi-même, qu'il valait mieux affronter le déplaisir de la pythonisse du Liban, ou même la colère du mollah de Jérusalem, que les politesses de mon compatriote Beckford. »
Tout cela m'était conté d'un ton piquant que je ne puis reproduire, avec des clignements d'yeux, des sourires ironiques, et même certaines grimaces, lesquelles, jointes à ses interruptions adroites et malignes dans le parlement,. ont fondé dans les salons de cet hiver la vogue incontestable de M. Banks.