Correspondance
CXLIII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 15 juillet 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le marquis d'Hastings, dont me parle votre lettre du 10, revient des Indes. Il est de la vieille école aristocratique, et ne connaît pas son pays. Je n'ai pas la prétention d'en remontrer à un si haut personnage, pair d'Angleterre, etc.; mais il m'est impossible de penser avec lui que M. Canning touche au terme de sa carrière ministérielle. J'ai vu comment il est arrivé au pouvoir, quelles barrières il a forcées, quelles antipathies il a subjuguées, et je 'n'ai pas à me reprocher d'avoir un seul instant donné l'illusion ou laissé l'espérance à ma cour de le voir tomber. Georges IV, vous le savez bien, s'est un peu vanté, quand il m'a dit qu'il chasserait ses ministres s'ils osaient le déclarer fou. Il voulait bien oublier en ce moment que les rois en Angleterre n'ont pas de volonté : et M. Canning ministre en est la preuve.
Je ne crois pas que jamais le marquis d'Hastings soit ministre des affaires étrangères. Il n'a aucun poids dans le cabinet, et il n'est pas orateur. Il ne sera pas non plus ambassadeur à Paris; si sir Ch. Stuarl quittait ce poste, où il s'est rendu fort nécessaire à M. Canning en l'alimentant de grandes et de petites nouvelles, il serait remplacé par lord Granville ou par lord Morley, plus dévoués encore à M. Canning.
N'entretenons point de vaines illusions : M. Canning restera. Il faut le ramener à nous adroitement. • Si quelqu'un peut tenter l'entreprise, c'est vous. Encore quelques jours et quelques succès en Espagne, votre correspondance avec lui reprendra tout naturellement son cours. l'oute autre main que la vôtre lui serait rude.
At male si palpére, recalcitrat. .
Il m'a dit regretter vivement la fin de mes fonctions et de notre intimité politique, qu'interrompt la présence d'un ambassadeur; mais c'est surtout parce qu'il connaît nos propres relations assidues, confidentielles, et parce qu'il me sait l'interprète fidèle de vos pensées, et le porteur direct de vos paroles bien plus que ne saurait l'être un fonctionnaire diplomatique du rang le plus élevé. J'ai été beaucoup plus satisfait de son langage et de ses dispositions. Si ce n'est pas encore amitié, ce n'est déjà plus malveillance.
Les honneurs dont on vient de combler M. de Martignac ont un peu piqué M. Canning, et je n'ai trouvé d'aigreur chez lui que sur ce point : « Des cordons! des diamants! et nommé ministre d'État pour une mission de deux mois et demi, » disait-il; « lord Fitzroy n'a pas été si bien récompensé, et il pouvait être plus utile! »
Un article semi-officiel d'une gazette de Saint-Pétersbourg, retraçant la politique de la Sainte-Alliance vis-à-vis de l'Espagne, a été traduit et commenté par tous les journaux de Londres. Je vous envoie, dans le Star de ce soir, une réfutation de cet article, bien plus officielle encore : vous y reconnaîtrez la pensée, le ton et le style, souvent peu déguisé, de M. Canning.
Conservez, de grâce, les moyens de correspondre particulièrement et directement avec ce ministre; vous avez ici auprès de lui co poids et cette valeur, conséquences de l'estime qui s'accorde en Angleterre à lout homme constant dans ses' principes, fůt-il même sans talents! Vous avez aussi, auprès joke des esprits les moins attentifs aux débats des partis, l'approbation que commandent dans la Grande-Bretagne une opinion invariable (consistency) et la fermeté des principes. On y a compris que toute votre vie n'était qu'une seule action. Et, jusque dans ces écrits inspirés par le génie des lettres, on a vu un but monarchique et le courage d'un homme d'État. Réservez-vous d'user de ce crédit politique pour le bien et l'honneur de notre pays.
Avec votre lettre particulière à M. de Lesseps, vous m'annonciez des dépêches chiffrées pour lui. Les deux derniers courriers ne m'ont rien apporté que cette lettre particulière. J'ai averti encore une fois notre chargé d'affaires à Lisbonne de cette troisième et sans doute dernière méprise de nos bureaux d'expédition.
Le succès de notre emprunt a eu ici un grand retentissement. Les Anglais, spéculateurs innés, mesurent le pouvoir sur les finances, et reconnaissent dans notre crédit florissant les abondantes ressources d'une puissante nation. M.