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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques LXVIII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 30 mars 1823, Londres

Correspondance

LXVIII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 30 mars 1823, Londres

Souvenirs diplomatiques · 4 min de lecture · p. 185–188 · chapitre 77 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Londres, 30 mars 1823.

Je connais d'avance, » me disait hier M. Canning, « toute la tactique de notre Opposition. Elle va me dire : - Pourquoi n'avez-vous pas menacé la France de la guerre? - Pourquoi? C'est, d'abord, qu'il ne faut jamais menacer sans effet; ensuite, parce que la France aime naturellement la guerre; et que, si cette guerre-ci est impopulaire, c'est uniquement parce que c'est une guerre d'institutions politiques. Ce n'est pas la France qu'il faut jamais menacer d'une guerre : car c'est le plus sûr moyen de rompre la paix. - Eh bien! nous dira-t-on, pourquoi ne pas déclarer la guerre alors? - Pourquoi? C'est qu'il n'y a là, pour nous, ni droit ni nécessité. Le droit, nous ne pouvons le revendiquer pour nous-mêmes, quand nous le dénions à la France. La nécessité y est bien moins encore : car, si quelque chose garantit l'Europe d'une conflagration générale, c'est la neutralité de l'Angleterre.

« D'ailleurs, depuis cent ans, » a ajouté le minis tre, d'un ton toujours léger et railleur, « jamais guerre ne s'est déclarée, sur le continent, que l'Angleterre n'ait voulu en prendre sa part, et i qu'elle n'y ait perdu d'immenses trésors; témoin sa dette nationale. Il est piquant d'essayer si la neutralité la servira aussi mal. Enfin, celte guerre est un malheur pour deux nations : craignons qu'elle ne le devienne pour trois.

« L'Opposition nous attaquera encore sur la question de Portugal; mais elle connaît mal nos traités avec la cour de Lisbonne. Notre alliance n'est point offensive; et notre garantie cesse quand le Portugal, provoquant lui-même une guerre, amène ainsi l'ennemi chez lui. Je donnerai cette a explication au parlement. s

« Mais voyez, » a continué le ministre, « quel terrible argument l'Opposition nous prépare à ce sujet! Nous admettons, dira-t-elle, cette explication de nos traités avec le Portugal; et, adoptant ces principes, nous les appliquons à une autre garantie. Vous avez garanti aussi l'expulsion du trône de France de la famille Bonaparte; mais, aujourd'hui, en provoquant une guerre el un mécontentement intérieur, la France peut ramener chez elle, par quelque hasard des révolutions, cette même famille. Vous n'êtes plus, des lors, les par votre garantie; et, comme celle de Portugal, elle cesse d'avoir son effet. »-Je suis peu frappé, ai-je interrompu, de la force de ce raisonnement, je n'y verrais, de la part de l'Opposition, qu'une attaque inconvenante et sans portée.

M. CANNING. « Mais ce n'est pas une simple conjecture de ma part; vous avez vu lord Russell dans la chambre des Communes, et lord Holland dans l'autre, nous poser ces insidieuses questions. »

Mor. Sans doute; mais j'ai aussi entendu vos réponses; et je n'ai pas oublié ces magnifiques tableaux des malheurs du despotisme militaire et des bienfaits de la paix, que vous dérouliez devant nous, dans votre discours de Bordeaux, à votre retour de Lisbonne. Je les admirais alors, sans me douter qu'ils me serviraient un jour d'argument.....

M. CANNING. « Ah. vous avez trop de mémoire! » Mor. Au reste, ce retour de l'Empire, dont vous avez l'air de nous menacer, serait-il bien avantageux à l'Angleterre? Aurait-il donc pour effet de sauver l'Espagne de l'influence française? Non, si l'Angleterre se repent d'avoir contribué à exiler de France la famille de son plus mortel ennemi, qu'elle a voulu expulser lui-même de l'Europe, et si elle regrette de nous avoir conservé les Bourbons sur son sol ouvert à toutes les infortunes, elle détruit le bienfait, et nous dégage de la reconnaissance. Nous oublierons d'où nos rois sont revenus; et maintenant que nous les avons repris à l'étranger, et que nous avons avec eux des institutions, fruit de leur sagesse, nous les maintiendrons à nous seuls; et nous défendrons la légitimité contre toute contagion voisine, contre toute conspiration extérieure, et contre la malveillance de toutes les oppositions britanniques réunies.

Je m'emportais. - r Je le souhaite comme vous, a répliqué en souriant M. Canning; « mais voilà ce « que votre guerre avec l'Espagne remet aujourd'hui en question. » - Eh bien ! dans tout ce développement d'humeur et de mauvais vouloir, M. Canning n'était qu'à moitié sincère. Son rôle aujourd'hui n'est pas de nous abandonner aux attaques de l'Opposition. Il ne peut invalider nos droits dans le parlement comme il le fait à plaisir dans le cabinet. Il lui est imposé de les soutenir : c'est dans ses devoirs ministériels, dans sa situation parlementaire, que nous trouverons la clef de son incertitude, de ces attaques détournées, de cette finesse qui s'épuise en interprétations nuancées et subtiles. Il se flatte en vain de présenter en silence des documents diplomatiques à un parlement muet : ces documents n'amèneront point de résolution active, sans doute; mais les ministres seront contraints de prouver à leur tour, malgré eux et de mauvaise grâce il est vrai, mais enfin pour la justification de leur neutralité, que la France a le droit d'agir pour protéger sa sécurité morale et ses intérêts essentiels, quand elle les croit menacés. M.