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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques XXIV. M. de Marcellus → Chateaubriand, 13 janvier 1823, Londres

Correspondance

XXIV. M. de Marcellus → Chateaubriand, 13 janvier 1823, Londres

Souvenirs diplomatiques · 3 min de lecture · p. 120–122 · chapitre 33 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Londres, 13 janvier 1823.

Voici ce qui m'est arrivé avant-hier. Vous n'avez pas oublié sans doute miss White. Chez elle se réunissent les hommes et les femmes de lettres honorés ou ridiculisés du nom de Blue-Stockings, depuis le temps de lady Montagu, l'amie de Pope. Elle m'avait écrit pour me demander si quelqu'une de vos plumes ne traînait pas encore à l'ambassade à côté de vôtre écritoire, et si je ne pourrais pas m'en dessaisir en sa faveur. Elle sollicitait spirituellement la plus usée. Je lui portai avant-hier, à la grande réunion où elle m'avait convié, le souvenir qu'elle réclamait avec tant de grâce, et j'espère que vous ne désavouerez pas, en cette occasion, votre négociateur.

La plume fut fort fêtée, et eut l'honneur de passer successivement sous les yeux et dans les mains de Thomas Moore, de Southey, de lady Morgan, du docteur Young, l'archéologue; de sir Humphrey Davy, le grand chimiste; de sir Th. Lawrence, le peintre, et de sir William Ouseley, l'ancien ministre en Perse, orientaliste et voyageur.

Dans le cours de la soirée, miss White me présenta à plusieurs autres célébrités, et à quelques ladies, entre autres à une assez jeune femme qui voulut m'être nommée, et qu'elle appela lady Parker. Celle-ci me pria aussitôt de m'asseoir un instant à ses côtés; et, tout de suite, elle me dit : J'ai beaucoup désiré vous voir, Monsieur; car j'ai appris que vous aviez approché de lady Esther Stanhope dans le Liban. Or, comme les Anglais sont bannis de sa présence, je souhaitais obtenir de vous quelques détails sur cette femme si extraordinaire. J'essayai de satisfaire de mon mieux la curiosité de lady Parker; et, après mes dires : - « Ces renseignements, » reprit-elle, « ne sont pas en tous points conformes à ce que raconte de lady Esther un voyageur qui l'a vue en Orient quelque temps avant vous, M. Bruce. » - A ce nom, il m'échappa un malin sourire; et avec l'inconséquence de mon âge, impardonnable chez un grave diplomate, j'expliquai que M. Bruce pouvait être suspect et entaché de partialité dans ses récits, car la chronique orientale prétendait qu'il était resté longtemps attaché au char de la reine du désert. « Qu'osez-vous dire? » interrompit brusquement lady Parker, en se levant comme pour fuir mes révélations, « M. Bruce est mon mari!... » Elle se rassit pourtant, pendant que je maudissais par devers moi cette coutume que j'avais crue exclusivement continentale, par laquelle une femme prend d'un homme, en l'épousant, tout excepté son nom. Et, comme je tentais de recoudre tant bien que mal la blessure, « M. Bruce est là, » dit-elle, « et je vais « vous le présenter. »

Nouvel embarras pour moi. Ce M. Bruce est le même homme qui, avec de jeunes officiers anglais, prit part à l'évasion de M. de Lavalette, en 1815. Au reste, il me tira lui-même de peine; et après la présentation cérémonieuse de lady Parker, il me demanda en souriant si certains événements de sa vie passée ne l'avaient pas mal posé dans mon esprit. Je compris qu'il ne pensait plus lady Stanhope, dont sa femme se souvenait trop bien, et qu'il faisait allusion seulement à M. de Lavalette. Je lui répondis alors que notre ressentiment de son heureuse entreprise n'avait pas duré bien longtemps, et que dans toute l'affaire nous avions été bien plus cléments que le gouvernement britannique, puisque M. le duc de Richelieu avait recélé le condamné sous les voûtes mêmes de l'hôtel du ministère des affaires étrangères, tandis que sir Robert Wilson avait été rayé des cadres de l'armée anglaise pour avoir favorisé sa fuite.

Enhardi par mon indulgence, M. Bruce me demanda encore si je ne craindrais pas de lui donner un passe-port pour Paris, où quelques intérêts privés l'appellent. Je lui promis cette faveur en l'assurant que notre cruauté ne survivait pas à notre colère. Je ne sais si M. Bruce comprit l'à-propos de cette citation de Racine, bien digne du temple littéraire où nous nous trouvions; mais il s'inclina, et il a mis une carte chez moi ce matin.

Je suis, comme vous le voyez, parti d'un peu loin pour vous avertir que je vais donner un passe-port à M. Bruce, et que la chose me paraît sans nul danger. M.