Correspondance
LXVI. M. de Marcellus → Chateaubriand, 26 mars 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
M. Canning m'écrivit hier pour me prier de le venir voir à Glocester-Lodge, où, à défaut de nouvelles, il avait quelques explications importantes à me donner.
Mes dépêches vous ont déjà dit que mardi M. Canning, sans y être provoqué, avait annoncé la neutralité de l'Angleterre, bien qu'il dût s'en tenir au langage qu'il avait formulé ainsi dans notre conversation de ce même jour: - « Presque aucune « espérance de paix, mais point de guerre coma mencée. s - Il est évident pour moi que le ministre est allé plus loin qu'il ne voulait, en déclarant le système de neutralité, bien décidé sans doute par le ministère britannique, mais que lui, Canning, ne désirait pas proclamer encore.
Le discours de lord Liverpool, dans la chambre des lords, est aussi une sorte de rétractation; et, en provoquant notre entrevue, M. Canning a cherché avant tout à concilier le sens de ce discours avec ses propres aveux. Il m'a expliqué longuement qu'il y avait entre ces deux déclarations officielles l'intervalle de vingt-quatre beures, ce qu'il ne fallait pas perdre de vue pour en comprendre l'esprit. Ainsi, le 18, il disait aux Communes, et pensait qu'il n'y avait presque plus rien à espérer pour le maintien de la paix; mais, le 19, un courrier arrive et raconte les troubles de Madrid et des environs. L'espoir renaît; et dans la soirée, lord Liverpool communique cet espoir à la chambre haute. Tout le reste du discours de lord Liverpool est mal rapporté par les journaux. Les deux ministres ont également annoncé le dépôt des documents politiques; mais ils ont calculé cette démarche de manière à ce qu'aucun vote ne puisse s'ensuivre. En effet, les budgets de l'armée et de la marine étant déjà consentis, le blame que l'Opposition pourrait jeter sur telle ou telle négociation, sur l'une ou l'autre phrase des documents, ne sera exprimé que par des observations sans résultat. Il n'en eut point été de même si les documents avaient été soumis au parlement des l'ouverture de la session : car alors une telle communication eût pu influer non-seulement sur la rédaction de l'adresse, mais encore sur le vole du budget dans les diverses branches du service extérieur.
Après ce minutieux préambule, M. Canning a poursuivi sur un ton plus insinuant : « Dans une « lettre particulière que j'ai adressée mardi soir à « sir Ch. Stuart, et qu'il a dû communiquer à M. de Chateaubriand, j'ai expliqué le langage que je venais de tenir aux Communes, et j'y ai ajouté quelques réflexions sur la conversation que nous avions eue ensemble, vous et moi, dans la même matinée. Vous m'aviez dit qu'il fallait considérer votre action en Espagne comme un secours à un parti qui l'implore. »-Jamais, me suis-je récrié, dans aucun entretien, officiel ou amical, ce langage n'est sorti de ma bouche. - Le ministre a insisté. - Je suis sûr de ma mémoire; ai-je dit, et voici mes propres paroles : Le danger moral qui résulte pour nous du voisinage de l'Espagne étant le premier motif de notre intervention, nous ne pouvons reconnaître à la cour de Naples les mêmes raisons d'interférence. - « Ah! oui, vous aidez ma mémoire. Ce que je croyais votre assertion, se trouve dans la réponse de votre cour au roi de Naples, que vous m'avez lue. N'y dites-vous pas que tout est convenu avec les chefs royalistes d'Espagne, et que vous allez les secourir? C'est ainsi qu'il fallait présenter la question pour la faire agréer ici. »
J'ouvrais de grands yeux, et cherchais en moi-même comment la guerre d'Espagne allait tout à coup devenir populaire en Angleterre, si elle partait de ce nouveau point de vue, quand je me suis souvenu que lord Londonderry établit quelque part la légitimité d'une intervention appelée par une partie de la nation ; et j'avoue que j'aurais mis moins de chaleur à nous défendre à cet égard, si je n'avais prévu que le ministre voulait en déduire nôtre inconstance, notre repentir politique, et une sorte d'adhésion à son propre système. - Nos motifs, ai-je repris, ont été solennellement posés, et clairement développés dans le discours de M. de Chateaubriand; pour ne pas blesser inutilement l'Angleterre, il a évité de traiter directement le principe Bourbon, mais il a victorieusement démontré le danger moral, et cela nous suffit. - Cela ne nous suffit pas à nous, v a interrompu M. Canning; « car voyez combien de motifs différents vous avez assignés depuis deux mois à votre agression. - Dans le discours du roi, c'est un * Bourbon délivrant un Bourbon, et voulant que Ferdinand soit libre de donner des institutions à ses peuples. - Dans les commentaires de ce discours, vous déclarez que vous ne voulez point imposer vous-mêmes des institutions à l'Espagne, qui les choisira ou réformera d'accord avec son roi. - Plus tard, M. de Chateaubriand appuie le droit de la guerre sur un danger moral. - Et enfin, dans sa réponse à la cour de Naples, il annonce qu'il va seconder les royalistes espagnols qui l'implorent.
« Hie tum multiplie populos sermone replebat.
• Vous le voyez; ce sont des points tous distincts. « Vous revenez à nous, cela est clair; mais que • croire? et a quelle nuance nous arrêter? » - Rien n'est plus simple, ai-je répondu : ces nuances prétendues, ne les séparez point; réunissez-les, confondez-les, et ce no sera plus qu'une seule et même couleur. Je le répète, en gros et an détail, nous voulons et nous avons toujours voulu, par tous les moyens possibles, I tin des troubles civils de l'Espagne, qui menacent la vie du roi, soulèvent les provinces, et compromettent notre sécurité. Or, puisque vous m'autorisez par votre exemple à parler latin :
Hæc mala de nostris pellite limitibus. —
Le ministre fera précéder les documents diplomatiques d'un texte historique, dont la rédaction lui est confiée par le conseil; car, sans ce secours, m'a-t-il dit, le parlement ne comprendrait pas la suite el la connexion des affaires. Parmi ces documents ne figurera pas la note que je lui ai adressée le 26 novembre dernier, pour mettre à l'Angleterre le marché à la main. Or, comme cette note nous fait quelque honneur, je médite de la faire insérer dans un ou deux journaux anglais le lendemain de la déposition des documents.
Je n'avais fait que lire à M. Canning la lettre du prince Ruffo et votre réponse; vous voyez quel singulier parti sa mémoire en a tiré « L'exemple de l'Autriche à Naples vous abuse, » m'a-t-il dit en achevant. « Naples prise, tout était terminé; ici, emparez-vous de Madrid, ce n'est encore que le début d'une guerre sans fin. » - DI, talem avertite casum !
Ai-je repris en souriant, - et je me suis retiré.
M.