VII
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Le duc de San-Lorenzo, ambassadeur d'Espagne à Paris, s'éloignant de sa résidence dès que l'armée française eut franchi les Pyrénées, venait d'arriver à Londres. Il fut accueilli avec les honneurs habituels que la populace y rend à ses favoris d'un jour. Le mob s'attela à sa voiture, qui fut amenée à grande cris dans Portland-Place; et, comme l'hôtel où des. cendait l'ambassadeur était en face de celui que j'occupais, le mob mit à profit ce voisinage pour jeter de la boue et casser quelques vitres chez moi. Il est vrai que, dès le lendemain, les autorités du district où était sise la maison m'écrivirent pour me prier de souffrir que mes vitres fussent rétablies et mes murs badigeonnés à leurs frais. Je refusai. Je répondis que le crédit éventuel de cent millions, que les chambres françaises venaient de voter pour couvrir les dépenses extraordinaires et im prévues de 1823, nous permettrait de supporter le dommage de quelques éclats de verre, et que, quant aux murs, la boue qui les avait atteints sé cherait et tomberait d'elle-même le jour de notre entrée à Madrid.
Peu de temps après, le lendemain du jour où le Moniteur avait fait connaître à Londres le discours prononcé par M. de Chateaubriand le 26 avril, M. Canning reconduisant à sa voiture la duchesse de San-Lorenzo, et le duo de San-Lorenzo madame Canning, sortaient de l'Opéra, au moment où j'en sortais moi-même, donnant le bras à lady Harrowby, femme remarquable par son esprit et par l'empire qu'elle exerçait sur la société. La foule qui s'échappait des loges avait placé auprès de nous, sur le grand escalier, lord Bathurst, lord Westmoreland, lord Harrowby, membres du conseil, lord Palmerston, ministre de la guerre, enfin lord Lowther, lord Hertford, lord Lansdowne et plusieurs autres personnages distingués. A la vue du duc de San-Lorenzo, nouvel arrivant, si étrangement fêté dans la rue, le silence s'établit, et fut bientôt interrompu par M. Canning. Celui-ci, en m'apercevant, se rapprocha de moi; et, avec un geste malin, comme d'une voix haute et claire :
« Eh bien ! M. de Marcellus, vous vous cachez; vous n'osez plus venir me voir?»
Mor. - Me cacher ! et pourquoi? Demain à midi je serai Glocester-Lodge.
Dès ces premiers mots, toute l'attention se porta vers nous.
« Non, dit le ministre, vous ne l'oserez pas. » - Vous ignorez, répliquai-je en souriant, combien je suis confiant et hardi.
M. CANNING. - « Vous ne l'oserez pas, vous ne a l'oserez pas, je le répète. s
Un peu piqué à mon tour, je répliquai assez vivement : - « Est-ce donc une invitation ou une « défense ? »
« Oh: non, my dear friend, » répondit M. Canning, en m'offrant une main qu'il ne m'avait pas encore tendue. a Je serai charmé de vous voir. s • La foule, après nous avoir séparés sur le grand escalier de l'Opéra, nous réunit de nouveau dans le salon d'attente. M. Canning, sans quitter le bras de la duchesse de San-Lorenzo, me chercha encore, et tout le monde écoutait.
M. CANNING. - Que d'esprit dans ce discours de M. de Chateaubriand, et que de jeux d'esprit!
moi. - Oui, sans doute, beaucoup d'esprit, mais un esprit sage.
M. CANNING. -Ah! comme toujours, du brillant et du vague.
mor. - Non, du positif et de l'éloquence.
M. CANNING. - Il ne trouvera pas ici dix Anglais pour l'applaudir.
moi. - Il aura là-bas trente millions de Français pour l'appuyer.
M. CANNING. - Disciple fanatique!
moi. - Dites Français enthousiaste.
-« A demain, à demain! me dit le ministre en partant et en terminant le dialogue.
Surpris de cette attaque publique et de la légèreté du ministre, l'illustre auditoire qui nous avait entourés me félicita de l'avoir repoussée. Le bruit en vint aux oreilles du roi. - « Quel singulier langage ! dit Georges IV. Canning, dans le festin que lui a donné, ce même jour, la compagnie des négociants portugais, aurait-il donc trop prolongé les libations du dessert?... En tout cas, je dois un dédommagement à Marcellus. Il est entouré d'Anglais malveillants, de journaux hostiles, d'un parlement aigri, de Français conspirateurs et de ministres offensifs. Je veux au moins qu'il sache qu'il a le roi pour lui. C'est mon rôle d'ailleurs. Et quand mes ministres se font radicaux, il me semble que je puis bien, de mon côté, devenir ultrà-royaliste. »
Le lendemain, je craignais de trouver des nuages à Glocester-Lodge; je n'y rencontrai que la sérénité. Ce n'était plus le provocateur de la veille. Gisant dans son lit où le retenait la goutte, M. Canning me reçut dans sa chambre à coucher; puis, me montrant ses mains enflées et endolories : «. Voyez, me dit-il en souriant, voyez comme j'expie mes malices. Une nuit a suffi pour vous venger. Je souffre cruellement, et n'ai pas à espérer de remède :
Tollere nodosam nescit medicina chiragram.