Correspondance
LXXVIII. M. de Marcellus → Chateaubriand, 30 avril 1823, Londres
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
J'ai donné bal et concert dans le mois de mars; huit cents personnes de la haute et de la moyenne société se sont présentées alors à l'hôtel de l'ambassade, et en sont sorties avec des dispositions bienveillantes. J'ai dansé et danserai encore avec miss Canning, tant que cela vous fera plaisir : certes, la chose en soi n'a rien de désagréable; mais je garde rancune à son père.
Depuis cette trop dramatique séance, j'ai rencontré M. Canning chez le duc de Devonshire, à Chiswick. - « Vous l'avez voulu, vous l'avez voulu, Georges Dandin! » n'a-t-il dit, en supprimant cette fois ses sarcasmes anglais, pour emprunter une raillerie à Molière. --Ah! ne triomphez pas si vite, ai-je répondu; ces mêmes vœux contre celui que vous appeliez alors le tyran du monde, et que vous faisiez applaudir, en 1810, à un parlement unanime, vous venez de les répéter, avec moins d'écho, contre les pacificateurs de l'Espagne. Vous vous êtes trompé d'époque... - Et la foule nous a séparés.
Vous remarquerez, en passant, que l'ironie est toujours la figure de langage favorite de M. Canning, et qu'il la manie avec une malice sans égale. L'ironie l'a fidèlement suivi dans son bagage , de rhéteur, à travers la transformation de son éloquence. Elle se mêle à ses grandes images et à son style élevé d'aujourd'hui, comme elle animait son abondance et son érudition d'autrefois; il s'en sert au parlement, dans les salons et dans son intimité avec une aisance toute particulière, et sans jamais s'arrêter devant. les blessures ou le danger qui en résultent. J'étais, comme vous l'avez vu, depuis quelques semaines en défiance vis-à-vis de lui. Je me tiens en pleine réserve maintenant. Il me cherche pourtant, et me cajole. Dernièrement, dans le grand dîner d'usage qu'il donnait pour le jour de naissance du roi, vers le dessert, il m'a provoqué; d'un bout de la table à l'autre, à boire un verre de vin avec lui ; et, comme je m'inclinais en signe d'assentiment : - Que voulez-vous boire? Du vin d'Espagne, sans doute? » - Oh! non; nous allons en avoir à revendre. Plutôt du vin de Portugal, qui doit être si bon chez vous. - « Tombons d'accord pour le claret, » a repris le ministre. « Il est doublement votre compatriote ; puissiez - vous nous le livrer toujours en bons voisins, et ne pas nous en sevrer, comme sous l'Empire! »
Vous le voyez, je réserve pour une lettre particulière, et pour vous seul, comme vous l'avez souhaité, les communications intimes, les petits détails, les conversations en guillemets, enfin tout ce style négligé et décousu qu'excuse peut-être le peu de dé temps qui me reste pour l'écrire, après mes autres travaux. A part ce dernier point, sur lequel, je le crains, ne peuvent rien vos ordres et vos exemples, quand il vous plaira qu'il en soit autrement, vous me Te direz.
M. de Bourqueney, que je fais porteur de cette lettre et de mes dépêches de ce jour, bien plus importantes, y ajoutera quelques développements verbaux dont je l'ai chargé. Sa collaboration m'est précieuse, et je vous prie de me le renvoyer le plus tôt possible. M.