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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques Politique de la Restauration. M. Canning

Politique de la Restauration. M. Canning

Souvenirs diplomatiques · 27 min de lecture · p. 5–33 · chapitre 2 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Plus d'une fois, en prenant la plume pour retracer quelques souvenirs de ma vie diplomatique, je me suis demandé si par ces récits, tout vieux qu'ils sont, je n'allais pas pécher, sans le vouloir, contre la discipline du corps où j'ai été enrôlé dans mon jeune âge, et, malgré moi, porter quelque atteinte à sa gravité, en même temps qu'à ses secrets. La nature et le ton de mes réminiscences, telles que je les consigne ici, ont fait taire mes scrupules, et désarmeront également, je l'espère, la sévérité de mes successeurs. Je les crois, certes, partisans et observateurs rigides de l'axiome du silence, base essentielle de notre dignité, autant que j'ai pu l'être moi-même pendant l'exercice de mes fonctions, et long-temps encore après. Et pourtant, si l'hôtellerie des affaires étrangères, ainsi que M. de Chateaubriand l'a nommée le premier, passe pour le temple d'Harpocrate tant qu'on l'occupe, combien de grands prêtres, à peine échappés des parvis, n'ont pas craint d'en dévoiler les mystères.

Je ne me sens pas le droit de les imiter; mais je me persuade que, si les rapports des États entre eux, les dépêches qui les racontent, les notes qui les règlent demeurent scellés et engloutis dans les catacombes des Archives nationales, certains détails qui accompagnent ces actes, leurs préliminaires ou leur mise en scène, pour ainsi dire, appartiennent au domaine public. N'en ressort-il pas, d'ailleurs, up jugement plus sûr, une connaissance plus intime des personnages divers qui ont tissé passagèrement la trame politique du monde, ou en ont longtemps tenu les fils entre leurs mains? En un mot, si elle est déshéritée du droit de pénétrer dans le palais de nos arcanes, la curiosité publique n'a-t-elle pas du moins le privilége de se promener lout autour, de regarder sans toucher, comme le veulent les inscriptions qui veillent sur les plus belles fleurs et sur les plus mortels poisons du Jardin des Plantes? Enfin, dans mes révélations de la forme plus que du fond, je me sais cru autorisé, pour parler en style technique, à laisser le lecteur considérer et retourner en tout sens l'enveloppe, sans me permettre de faire, en sa faveur, sauter tout à fait le cachet,

C'est surtout, quand les intérêts constitutionnels, transformés en questions sociales, s'agitaient à Paris; c'est lorsque ces fatales nuées, égarées dans leur marche, se condensant d'abord dans les hauteurs des tribunes, excitées ensuite par les souffles tumultueux de la presse, se formaient en orages révolutionnaires, et retombaient en torrents dans la rue pour balayer les institutions : c'est alors, dis-je, que ma mémoire se reportait naturellement vers la terre classique et éprouvée des mœurs parlementaires; vers cette Angleterre devenue notre modèle, après avoir été si longtemps notre rivale; notre auxiliaire d'un jour, et notre ennemie de tous les temps; trop semblable, ou du moins trop égale à nous en civilisation et en puissance pour ne pas nous craindre; trop différente par les caractères ou les coutumes pour nous aimer; dont l'alliance, même prolongée, n'est jamais pour nous qu'une fiction malheureuse, surtout si elle vient à nous faire oublier l'expérience de l'histoire. Les témoignages du temps l'ont démontré jusqu'à l'évidence. Les grandes nations ne se lient entre elles ni en raison de leurs institutions communes, ni par leur juxtaposition topographique : ces conformités, bien au contraire, produisent toujours une émulation jalouse, et parfois l'envie. Les peuples s'unissent seulement par leurs dissemblances, par leurs intérêts et leurs besoins divers, comme par leur pondération séparée dans l'équilibre du monde. Deux blocs pareils de forme et de poids, également taillés et polis, posés l'un à côté de l'autre, ont encore besoin des tenons de cuivre du Parthénon, et du ciment romain des Arènes, pour fonder un édifice que le temps altère et ébranle malgré tout; tandis que des pierres inégales, informes, entassées dans un désordre apparent, se soutiennent ensemble par leurs aspérités anguleuses, se fortifient, et présentent aux regards surpris ces murs cyclopéens, immobiles vainqueurs des ans.

II.

Je fus nommé chargé d'affaires de France à Londres deux jours avant que M. Canning eût échangé le gouvernement des Grandes-Indes contre le timon de l'État britannique. Je me trouvais placé ainsi au point d'intersection qui séparait sa vie publique' en deux parts : l'une, laissant en arrière ses anciennes opinions monarchiques, héritage de Pitt, et sa faconde trop érudite et trop élégante peut-être; l'autre, inaugurant son penchant nouveau pour les institutions populaires, comme aussi le grand style, à images antiques et à profonde ironie, de son éloquence : première et seconde manière du peintre qui devait si fortement colorer le tableau politique de son temps. M. de Chateaubriand venait de partir pour Vérone. Je devais être le confident intermédiaire de ces deux hommes qui, à des titres divers, ont tant occupé la renommée. Le premier, le plus grand orateur; le second, le plus célèbre écrivain de son époque. Longtemps défenseurs des mêmes principes monarchiques et constitutionnels, ils allaient aujourd'hui lutter violemment l'un contre l'autre, pour les appliquer en sens contraire dans les deux pays dont ils avaient à ménager les intérêts et à régler les destins. J'écoutais, j'étudiais cos génies avec l'avidité d'un esprit jaloux de recueillir une expérience dont je me flattais de faire profiter plus tard ma patrie. J'avais alors toute l'ardeur d'un disciple zélé; comme si la destinée s'était engagée d'avance envers ma jeunesse à me laisser mettre, à mon tour, en œuvre, les hautes leçons que j'allais recevoir d'eux.

• Mes relations intimes avec M. Canning et sa famille avaient précédé son avénement au pouvoir ; elles continuèrent sur le même pied et avec la même confiance : confiance entièrement à mon profit; car, dans cet échange de nos paroles, qu en'avais-je pas à gagner, at que pouvais-je lui apprendre? M. Canning, dans ses rapports avec moi, avait pris l'art diplomatique au rebours. Au lieu de la réserve et de la froide dignité qui fait comme le fond des conférences ordinaires, soit qu'on leur donne le nom pompeux d'officielles, soit qu'elles prennent le titre plus humble de confidentielles, il s'expliquait avec une grande indépendance et uno franchise parfois excessive. Sa conversation était commode comme son amitié : quelquefois timide et d'une parole brève, il transportait le plus souvent dans ses entretiens familiers les coutumes oratoires et l'abondance brillante de ses débats parlementaires. Il marchait droit à la difficulté, qu'il attaquait de front; il ne s'abaissait à aucun déguisement, ne se cachait derrière aucune réticence, Il répondait sans hésitation à toute question posée, prévoyait la réplique, la réfutait d'avance, se livrait à sa verve caustique ou à son imagination inspirée avec un rare bonheur d'expressions et une finesse particulière de langage : enfin, il avait toujours l'air de provoquer cette sincérité sans limites dont il paraissait user lui-même : el c'était encore de l'adresse, . puisque, fort de sa supériorité, s'il ne cherchait pas à tromper, c'est qu'il était certain de séduire.

M. Canning savait bien assez de français, et je savais de mon côté presque assez d'anglais, pour suffire à beaucoup d'insignifiantes conversations et pour défrayer le courant du commerce diplomatique; mais, comme il voulait causer avec moi à cœur ouvert, disait-il, il me proposa de nous servir chacun de notre langue maternelle, et j'acceptai avec reconnaissance ce compromis, J'y trouvais la ressource, que négligeait pour lui-même mon interlocuteur, de faire répéter la question, afin de mieux préparer la réponse, Or, je venais tout récemment de me familiariser cette méthode en Turquie, excellente école diplomatique. La, par une autre ressource de l'art, le silence réfléchi, qui précède les bouffées de la pipe, entrecoupe, ralentit le dialogue, et fait éviter le danger des paroles trop hâtées. Nous nous habituâmes promptement à échanger ainsi, l'un contre l'autre, nos idiomes. Et ce mode alternatif ne déconcerta plus que nos collègues les diplomates étrangers, quand, de temps en temps, et par hasard, ils cherchaient à écouter nos entretiens. J'ajoute que, plus d'une fois dans le cours de nos communications journalières, j'eus à soumettre à M. Canning mon interprétation de son langage, et que toujours il voulut bien rendre justice à la fidélité de ma traduction, sans en rien rétracter ni démentir.

L'histoire du congrès de Vérone, grand trophée que M. de Chateaubriand a érigé à la gloire d'une époque trop méconnue, retrace en couleurs ineffaçables l'humeur que donnait à M. Canning notre expédition en Espagne; et cette humeur, le fougueux ministre ne sut jamais la déguiser. Il dut a-ses emportements la popularité peu souhaitable des rues de Londres, mais en même temps mille ennemis en Angleterre et une véritable défaveur en France. Ce fut ainsi que, par des impulsions ardentes données à l'opinion, comme par des vœux passionnés et publics contre nos succès, il blessa l'Europe et son propre maître, que, du reste, il n'avait nul souci de ménager : ce fut encore ainsi qu'avec des antécédents d'une tout autre nature, il se fit le chef d'une faible minorité du conseil, faute beaucoup plus grave.

Le discours d'ouverture de la session de 1823, tel que Louis XVIII devait le prononcer, avait été mis en mes mains par avance. Je le portai à M. Canning quelques heures avant qu'il ne fût connu à Paris. Ces communications prématurées, qui ont moins bonne grâce aujourd'hui en raison de la vitesse des chemins de fer et des télégraphes, sont toujours néanmoins d'un excellent effet, en témoignant d'une confiance intime, et elles ne présentent d'ailleurs aucun péril : le diplomate le plus blasé en affaires, et le plus rebelle à d'autres amorces, ne peut s'empêcher d'y être merveilleusement sensible. Le ministre lut avidement ce discours ; mais quand il en vint au paragraphe, qu'il répéta tout haut : - « Que Ferdinand VII soit libre de donner à ses peuples les institutions qu'ils ne peuvent tenir que de lui, et qui, en assurant leur repos, dissiperaient les justes inquiétudes de la France; des ce moment, les hostilités cesseront. »- «Quel prin- & cipe ! » me dit vivement M. Canning, en secouant violemment le papier, « et quel abus ! Y avez-vous sérieusement réfléchi? Vous allez au delà des rigueurs du gouvernement monarchique absolu, tel qu'il est depuis si longtemps établi en Espagne : car, alors même, les cortès, par leurs remontrances, usaient légalement du droit d'arracher des concessions à la couronne; et vous, au contraire, vous exigez que Ferdinand remplace ou à octroie seul des institutions par sa volonté propre... Mais c'est donc une croisade pour des théories politiques que vous entreprenez! Èh quoi! voudriez-vous propager votre charte comme Mahomet le Coran? Quant à moi, je connais la guerre de conquête, qui ne dure pas ; la guerre d'invasion qui y fait suite, vous vous en souvenez; la guerre pour changement de dynastie, dont nous avons tant souffert chez nous; la guerre pour intérêts commerciaux, la plus raisonnable de toutes. Mais la guerre pour modifier le pouvoir de deux chambres, ou l'extension de la prérogative royale! Cela me passe. Je ne comprendrai jamais qu'on tire du canon contre des idées et contre des formes de gouvernement. Ignotez-vous donc que le dogme des constitutions émanées du trône nous est odieux; que le système britannique n'est que le butin des longues victoires remportées par les sujets contre le monarque? Oubliez-vous que les rois ne doivent pas ā donner des institutions, mais que les institutions seules doivent donner des rois?...»-Sans doute, en Angleterre, depuis sa terrible révolution, répliquai-je. Mais dans l'Espagné, régie par une dynastie antique et traditionnelle, ne peut-il donc en eure comme en France? N'oubliez-vous pas, à votre tour, que nous devons la charte à Louis XVIII? - « Malheureux axiome! » continuait le ministre sans m'écouter : «Un roi libre! Mais connaissez-vous un roi qui mérite d'être libre, dans le sens implicite du mot ? Peut-il; doit-il même l'être jamais ? Il n'y a de vraiment libre qu'un despote ou un usurpateur; fléaux du monde, comètes effrayantes qui brillent ét s'éteignent dans le sang ! Notre constitution et la vôtre, il est vrai, laissent en apparence au roi le vain privilége de choisir ses ministres; i mais ce privilége l'exerce-t-il en réalité? Consultez nos annales.

« Croyez-vous que les premiers Georges aient été libres de rejeter les cabinets qu'on leur imposa, entré autres le ministère Walpole?

« Georges !!], avec sa raison enchaînée et presque toujours évanouie, pouvait-il donc faire un choix autour de lui? Non, sans doute, fort heureusement pour l'Angleterre.

« Et Georges IV, ajouta M. Canning (ici sa voix s'accentuait; et il me serrait fortement le bras), croyez-vous que je serais son ministre, s'il avait été tore de choisir? Pensez-vous qu'il ait oublié que je mé suis constamment soustrait aux orgies de sa jeunesse; que j'ai sans cease combattu ses penchants et ses favoris? Il a pour moi toute la haine que lui donnent ma résistance, mon attitude politique, et surtout, je ne vous apprends rien, les souvenirs intimes de son ménage. » - Ici, un sourire ironique traversa comme un rapide éclair la figure du ministre. J'étais jeune ; je souris aussi, et je me rappelai ces élégantes paroles dont la voix pénétrante et sonore de M. Canning avait fait, deux ans plus tôt, retentir le parlement, quand, au milieu du scandaleux procès de la reine, rompant un long silence : - « Eh! pourquoi, s'écria-t-il, lui refuser un trône, à elle si digne de l'embellir ? Oui, elle était l'ornement et la grâce de la société la plus polie... » Ce sourire venait de me rappeler les innombrables griefs du roi. C'était comme si M. Canning m'avait dit à l'oreille : - Vous le savez bien, j'ai avoué, il n'y a pas long-temps, en plein parlement, mes sentiments inaltérables et dévoués envers la princesse de Galles; j'ai décliné toute participation à son procès, et donné ma démission à cette époque : c'étaient autant d'insultes à son mari; et pourtant il n'a pas été libre de m'exclure de son conseil, et il a dû me nommer son ministre.

a Enfin, » ajouta M. Canning, calmé tout d'un coup après une si rapide succession de pensées, et comme affaissé sous le poids de sa propre énergie, « vous allez entrer en Espagne!» Puis, frappant amicalement sur mon épaule : « Vous croyez, vous, jeune homme, que celte guerre sera courte : je pense tout autrement, moi qui touche à la vieillesse. En 1793 (regardez, j'ai assez de rides pour citer cette époque), M. Pitt, au cœur patriote, à l'esprit prophétique :

« The patriot's heart, the prophet's mind, »

et le ministre prononça, d'une voix cadencée, ce vers échappé à sa jeunesse, « M. Pitt m'annonçait que certaine guerre, déclarée à un grand peuple alors en révolution, serait courte aussi..., et a cette guerre a survécu à M. Pitt...»

IV.

M. Canning vint chez moi le lendemain; il me parut sombre et préoccupé.- Votre fatal principe,s me dit-il, « m'empêche de dormir; il assiége incessamment ma pensée. Que veulent dire ces institutions filles des rois? Ici, je vous le répète, les institutions sont mères de ce que nous appelons fictivement le monarque, et vous venez de blesser profondément notre orgueil national. » -Pourquoi donc, répondis-je, prendre pour vous ce qui est dit seulement pour la France et pour l'Espagne? Le discours de Louis XVIII ne s'applique en rien à l'Angleterre, qui n'y est pas même nommée. - « Ce silence, répliqua le ministre, ne détruit pas suffisamment l'allusion. Chez nous, croyez-le bien, le dogme d'une constitution émanée du pouvoir d'un seul, fût-elle même acceptée momentanément de tous, est au ban de l'opinion publique. « o J'objectai de nouveau que pourtant ce dogme, si dédaigné dans les trois royaumes, était réputé conservateur des monarchies continentales, et que, en 1820, l'empereur d'Autriche, allant au secours du roi de Naples, l'avait virtuellement invoqué, à son entrée en Italie. - « On pourrait sans doute, » interrompit le ministre, « l'excuser en Autriche, où règne l'absolutisme paternel et patriarcal» (ce furent ses expressions); « mais en Angleterre et en France, où l'on jouit d'institutions populaires... » - Parlez pour vous seul, si vous l'osez, interrompis-je à mon tour. Quant à moi, je proteste. Nos institutions ne sont pas encore populaires à votre façon. La france, après une bien triste expérience des institutions soi-disant populaires, a reçu de son roi légitime des institutions monarchiques et représentatives, mères de la prospérité et de la sage liberté du peuple ; voilà tout.-« Soit, » reprit M. Canning ; « mais à quoi bon soulever un principe qui prête tant à la discussion, et sur lequel vous voyez que nous sommes même; vous et moi, si peu d'accord?... Au reste, un second principe marche à côté du premier, et nous est plus antipathique encore : c'est ce Bourbon qui va au secours d'un Bourbon. Vous réveillez ainsi en nous mille souvenirs d'inimitié : l'invasion de Louis XIV en Espagne; l'inutilité de nos efforts pour éloigner sa puissante dynastie du trône de Madrid. Pär un tel langage, vous insultez à notre politique passée ou actuelle, et c'est un démenti à l'esprit et au sens de nôtre révolution. Jugez-en } quand un roi dénie au peuple les institutions dont le peuple a besoin, quel est le procédé de l'Anleterre? Elle expulse ce roi, et met à sa place un roi, d'une famille alliée sans doute, mais qui se trouve ainsi, non plus un fils de la royauté, confiant dans les droits de ses ancêtres, mais le file des institutions nationales, tirant tous ses droite de cette seule origine. » - Puis, le ministre, s'animant au feu de sa propre logique, ajouta, avec une sorte de colère : - « Puisque Ferdinand, comme Jacques II, résiste aux volontés de sa nation, appliquons la méthode anglaise à l'Espagne. Qu'en résulte-t-il ? L'expulsion de Ferdinand. » - Ensuite, dans un de ces emportements auxquels il était sujet, entraîné en dehors de sa volonté et plus loin que sa pensée : « Écoutez-moi bien, me dit-il; cet exemple peut s'étendre jusqu'à vous. » Et, parlant plus bas, ses yeux brillants fixés sur les miens : - « Vous n'ignorez pas qu'une déviation du dogme de la légitimité, presque pareille e la nôtre, se médite et couve en France en ce moment. Vous savez quels progrès elle fait dans le parti d'une opposition prétendue modérée... La tête à couronner est là...

Ces terribles mots, prononcés en 1823, me frappèrent au cœur comme un outrage; et je ne puis reproduire toute l'indignation qu'ils excitèrent en moi. Le ministre, embarrassé et triste, se promenait de long en large pendant que j'exhalais mon ressentiment. - C'est une question toute d'honneur français qui s'agite, m'écriai-je; et cet honneur ne peut être compris à Londres, où la langue n'a pas de mot pour l'exprimer1. Oui, cet honneur, reste de notre antique monarchie, domine encore notre jeune constitution. Cet honneur est un sentiment vague, indéfini, qui ne se raisonne ni ne se justifie, si l'on veut; mais en France il soulève encore puissamment nos âmes. La maison de Bourbon, fidèle à l'honneur aussi, ne reconnaît qu'un chef : elle s'est de nouveau réunie après l'orage, et nulle insinuation perfide ne saurait aujourd'hui la diviser. Eh bien! quand le chef de cette maison régnante, la plus antique de l'Europe; que nous n'avons pas, quant à nous, empruntée à l'Allemagne, qui est née sur notre sol, dans nos sillons; quand ces Français, nos rois, qui ont pendant quatorze siècles, partagé nos gloires, nos revers, chassé l'étranger de nos provinces, accru notre territoire et présidé à nos destinées ; quand ces Bourbons du haut de leur trône nous disent qu'un Bourbon est menacé et l'honneur de la France compromis, à ce cri, tout le pays s'ébranle, l'opinion publique se décide, la confiance renaît, l'enthousiasme de l'armée éclate, et les arguments du cabinet de Saint-James n'arrêtent pas plus ce mouvement national en dedans de nos frontières, que ses armes ne l'arrêteraient au dehors. - J'allai plus loin encore dans l'expression énergique de mes sentiments royalistes et innés que toutes les énormités inconstitutionnelles des mois de juillet et d'août 1830, bien que prédites par M. Canning, n'ont pu dompter ni affaiblir. Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit.

(1) Le mot honneur n'a ni en anglais, ni même en latin, toute sa valeur française. Religion du peuple et du pays, culte et devise des gentilshommes, l'honneur embrasse, à la fois, ces dévouements inspirés, ces devoirs réciproques dont la chaîne liait la France au trône; parole toute à nous, comme le principe et le sentiment qui l'ont fait jaillir du cœur et de la langue de la nation! : « L'honneur parle; il suffit. » ↩

Je dois expliquer toutefois que je fis connaître aussitôt à Paris ces prophétiques menaces, en les répétant textuellement. Le conseil des ministres s'ep émut : on envoya des copies de ma trop véridique dépêche aux grandes ambassades ; les Tuileries s'en inquiétèrent, • Ne transmettez plus de telles paroles, i m'écrivit-on. - Je croirais manquer à tous mes devoirs, répliquai-je, si je ne faisais retentir un tel son, échappé d'une telle bouche, jusqu'aux lieux où il doit avertir et réveiller... - Je reviens à mon récit.

M. Canning s'aperçut à ma vive émotion que le trait avait porte au cœur. « Calmez-vous, calmez-vous, mon cher jeune homme (my dear young man). Je n'ai voulu dire rien qui vous afflige et vous blesse. Cet avenir, que la marche ordinaire des troubles politiques peut nous permettre de prévoir, mais que tous nos conseils doivent conjurer, serait un malheur pour tout le monde, et personne n'en gémirait plus que moi. Oui, si jamais la France se laissait tenter par l'appât d'une révolution semblable à la nôtre, révolution qui nous a coûté tant de sang, de peines, et que le temps, ce premier ministre de la Providence, a pu seul maintenir et consolider, un tel changement ne pourrait amener que de grands désastres dans. votre pays. Chez vous, avec vos mœurs telles que votre esprit et votre histoire les font, le pouvoir perdrait ainsi son dernier prestige, et le trône toute dignité. ' » 'avouerai même, avec vous, que, depuis l'extinction des Stuarts, la légitimité est redevenue le palladium de l'Angleterre, et qu'elle constitue en Europe, au temps où nous vivons, tout ce qui reste a d'autorité morale à la royauté. »

V.

Le ministre n'était pas toujours aussi effrayant dans ses pronostics politiques; mais souvent une idée mélancolique, sorte de présage de sa fin prochaine, dominait ses entretiens. Je le trouvai un jour solitaire et pensif dans les allées de son petit parc de Glocester-Lodge. Au milieu de cette verdure des gazons anglais, plus douce à voir, plus molle à fouler que l'herbe de nos prairies, il tenait un livre à la main, allait d'un arbre à l'autre, et s'arrêtait comme pour mieux jouir de leur ombrage naissant à peine. - «Trêve pour aujourd'hui à la politique, » me dit-il, en me tendant la main. « J'en suis las. Tenez, lisons ensemble Virgile. Dans mon chétif domaine que vous voyez, et qui ne dépasse guère l'étendue des champs cultivés par le vieillard du Galèse, pauca relicti jugera ruris erant, je repassais les Géorgiques. Voici où j'en étais : connaissez-vous rien de plus attendrissant que ces vers :

« Hi motus animorum, atque hæc certamina tanta, « Pulveris exigui jactu compressa quiescent.

« 'Tous ces grands débats, tous ces mouvements a des esprits et des cœurs, un peu de poussière « qu'on jette les étouffe, et en voilà pour jamais?»

Après ces vers, le ministre, comme accablé par ses méditations, laissa tomber le bras qui tenait le livre. Puis, après un moment de silence, il poursuivit ainsi :

« C'est donc à cette petite poussière de la tombe que vont aboutir inévitablement nos inutiles efforts! Qu'ai-je gagné à tant de combats ? De nombreux ennemis, et mille calomnies. Tantôt enchaîné par la timidité de mes collègues, ou par leur simplicité naïve1; tantôt retenu par le défaut d'intelligence de mes partisans; toujours gêné par le déplaisir du roi, je ne puis rien exécuter, rien essayer même de ce qu'une voix intime et solennelle semble me dicter. Je le disais récemment dans ma tristesse; je me prends quelquefois pour un oiseau égaré, qui, loin de planer sur les hauteurs et sur les précipices des montagnes, ne vole que sur des marais et rase à peine le sol. Je me consume sans fruit dans des discussions intestines, et je mourrai dans un accès de découragement, comme mon prédécesseur et mon malheureux ennemi, lord Castlereagh. Combien de fois n'ai-je pas été tenté de fuir, loin des hommes, l'ombre même du pouvoir, et de me réfugier dans le sein des lettres qui ont nourri mon enfance, seul abri véritablement inaccessible aux mensonges de fa destinée ! La littérature est pour moi plus qu'une consolation : c'est une espérance et un asile... Je l'ai, en outre, toujours considérée comme la franc-maçonnerie des gens bien élevés. C'est à ce signe qu'en tout pays la bonne compagnie se distingue et se reconnaît... Ne vaudrait-il pas mieux pour M. de Chateaubriand et pour moi que nous n'eussions jamais ni l'un ni l'autre approché de nos lèvres la coupe empoisonnée de ce pouvoir qui nous enivre et nous donne des vertiges (giddiness)? La littérature nous eût rapprochés encore, mais cette fois sans arrière-pensée et sans amertume: car il est, comme moi, l'amant des lettres; et, bien mieux que moi, il protége de ses préceptes, si ce n'est toujours de ses exemples, ce geût pur et antique qui va chaque jour s'éteignant, ces traditions des grande siècles, ees règles heureuses, hors desquelles il n'y a point de saine littérature : règles qu'on ne peut violer sans déchoir; religion de la forme et de la pensée à qui notre Byron est resté fidèle dans Childe Harold, et qu'il a abjurée dans Don Juan.

(1) Expressions sarcastiques que le ministre allait, quelques heures après, répéter au parlement au sujet d'une proposition du duc de Wellington à Vérone, en parlant ainsi : « Ces « phrases où l'on ne trouve ni finesse ni habileté diplomatiques, brillent d'une naïve et vertueuse simplicité. » ↩

« Combien de fois, je vous le répète, n'ai-je pas voulu abandonner le monde politique si turbulent, la société dès hommes si indociles, pour me vouer tout entier à la retraite et à mes livres, seuls amis qui ne trompent jamais. Combien de fois me suis-je écrié, comme Hamlet : Mon Dieu ! mon Dieu ! que toutes les œuvres de ce monde me paraissent monotones, fatigantes, insipides et vaines! » Et M. Canning, levant ses yeux et son front chauve vers le ciel, d'une voix harmonieuse qui était un de ses plus grands charmes, prononça lentement ces vers :

«O God ! ô God !

« How weary, stale, flat, and unprofitable

« Seem to me all the uses of this world !

- «... Mais toujours je ne sais quel désir de gloire, qu'a mon âge on ne peut nommer ambition, me ramone aux affaires publiques et m'excite. La loire humaine! déception, mockery! dont l'antiquité ft une déesse, une femme, pour mieux séduire ! fantôme qui se revêt de tous les prestiges de l'amour du pays!... Voilà même qu'en ce moment, où j'aimerais tant à rêver avec Virgile, il me faut aller tenir tête à Brougham dans la chambre des communes. Je sais qu'il médite de s'attaquer directement à moi; mais je ne suis pas homme à lui céder le terrain sans coup férir. Venez nous entendre; je pars, et vous mène à Westminster. Croyez-moi, ce sera à la fois un exercice pour l'esprit et une étude constitutionnelle; la littérature nous aide encore dans les nécessités du parlement. i

Je le suivis; et, tout préoccupé qu'il était, M. Canning ne put s'empêcher de sourire à une réflexion rapide, et de me dire, en descendant avec moi de sa voiture, au milieu de la foule, à la porte du parlement : Das les circonstances si critiques de nos relations avec la France et l'Espagne, que vont penser de notre longue conférence et de notre intimité si publique tous ces spectateurs et même mes collègues ? Quant aux vôtres, sur ce semblant, ils expédieront des a courriers; la bourse s'agitera; et néanmoins nous i n'avons traité aujourd'hui que de quelques intérêts littéraires, et nous n'avons cité autre chose que des vers élégants et mélancoliques. »

A Westminster, je fus témoin d'une scène violente. M. Brougham, dans une véhémente argumentation, accusa M. Canning, non sans doute d'avoir changé d'opinion sur la question catholique (car en Angleterre dire d'un homme qu'il a modifié ses opinions pour se rapprocher du pouvoir, c'est lui infliger une sanglante injure, et pourtant c'est un pays de liberté et de progrès); mais il reprocha au ministre d'avoir hésité, en quelque sorte, et tergiversé... A ce mot, celui-ci perdit tout son sang-froid, et se levant impétueusement : C'est faux! s'écria-t-il d'un ton qui fit trembler les voûtes, et que je crois entendre encore... - « La chambre est outragée, » répliqua aussitôt l'habile antagoniste, en s'asseyant au milieu d'un profond silence « Je n'ai plus qu'à me taire, c'est à elle à se venger. - Puis survint un grand tumulte, que domina enfin le (speaker) président: - « Je fais la motion qu'on arrête à la fois M. Canning, le ministre, et M. Brougham, le jurisconsulte, dit le malicieux M. Banks, « puisque tous deux ils ont troublé l'ordre de la chambre; c'est l'usage, et c'est d'ailleurs le seul moyen de terminer l'affaire. s

La motion est appuyée. Déjà se levait l'huissier, qui allait conduire les deux coupables sous les verrous, quand les paroles calmes et conciliatrices de M. Peel conjurèrent la tempête; et le débat prit fin après avoir jeté une égale défaveur sur la violence de M. Canning et sur les outrageuses provocations de M. Brougham.

L'orage, s'éloignant de Westminster, semblait se reformer ailleurs sur la tête de l'imprudent ministre et grossir du désaveu de ses collègues, du blâme de ses adhérents, de la haine de l'opposition, enfin du mécontentement vivement exprimé par le roi. On parla de disgrâce, de chute... Je ne les prévis pas un instant. Quand le vaisseau qui devait entraîner M. Canning dans l'exil somptueux des Grandes-Indes n'attendait plus que lui au rivage, je l'avais vu, vainqueur du roi, du ministère et de l'aristocratie, s'asseoir au gouvernail de l'État. Je ne pouvais croire que la mort du marquis de Londonderry n'eût pas une signification providentielle, et que son rival fût resté en Europe pour abandonner sitôt la scène politique...

« Je m'attendais depuis longtemps à cet assaut personnel, » me dit le lendemain In. Canning, avec lequel je dînais chez le prince Esterhazy, » et j'avais différé de repousser les invectives de Brougham contre les souverains de l'Europe ou leurs ministres jusqu'après ma propre querelle. Maintenant vengé le premier, je n'en suis que plus libre de venger les autres. Vous avez vu quelle leçon brusque et sévère je lui ai donnée ! - Une leçon! Mais qui donc l'a reçue? répliquai-je. - Je vous entends, reprit-il. Vous n'êtes pas encore initié à ces manœuvres parlementaires, qui font tourner au profit d'un orateur l'imprévu, et même tout ce qu'il a dans le caractère d'irritable et de prompt. Il fallait en finir avec cet aboyeur; mes amis me le demandaient. On dira que je me suis trop ému peut-être ; mes adversaires parleront de mon échec prétendu. Certaine altière ambassadrice prodiguera à mes rivaux toutes les préve nances et tous les sourires dont elle me sèvre. Mais j'aurai mon tour. N'y aurait-il donc de faveur dans les trois royaumes que pour un illustre guerrier ? Le duc de Wellington croit-il que, pour triompher, il suffise toujours d'une forte artillerie, de soldats nombreux, d'une épée droite et son+ que? Il ne sail pas tout ce qu'il faut d'habileté ou de ruse, de tactique, de génie même pour manœuvrer en pleine paix et pour vaincre avec une armée de cinq cents intelligences diverses, obstinées; exigeantes, s'agitant sans discipline sur les bancs de Westminster, qu'il faut flatter, convaincre et dominer à la fois. •

VI.

Peu de jours après, j'entrai au Foreign-Office (hôtel des affaires étrangères), pendant que le duc de Wellington et lord Liverpool y étaient. Je fus reçu dans le grand cabinet du conseil, tout tapissé de cartes géographiques. - «Vous êtes, s me dit le premier ministre « un jeune étudiant dans l'art du gouvernement représentatif; faisons donc ensemble un travail tout constitutionnel, qui ne vous sera pas inutile plus tard. » - La-dessus, lord Liverpool s'approcha d'une table auprès de laquelle je m'assis avec lui : M. Canning s'assit à mon autre côté, comme si les deux ministres avaient voulu me serrer de leurs personnes autant que de leurs arguments. Le duc de Wellington resta debout, derrière nous, dans une altitude négligente et distraite.

« Nous avons, me dit lord Liverpool, repassé, pendant une partie de la nuit dernière, nos antécédents historiques; et jamais, depuis cent ans, l'Angleterre n'a commencé une guerre avec une majorité parlementaire aussi faible que celle qui vient de se manifester chez vous. - Nos recherches sont exactes, interrompit M. Canning. Voyez a plutôt. » Et pointant sur une ligne de chiffres avec sa plume : - « En 1739, le ministère Walpole, obligé de céder à l'opinion publique, déclara la guerre à l'Espagne, à la majorité de quatre contre un. - En 1756, pour la guerre contre la France, la majorité a été de trois contre un. Dans la guerre d'Amérique, » a repris lord Liverpool, continuant la démonstration avec son crayon; « la guerre d'Amérique! la plus malheureuse de toutes les guerres que l'Angleterre ait entreprises dans les temps modernes, la majorité fut plus forte encore, quatre cinquièmes contre un cinquième. - Enfin, la guerre avec la France, en 1793, a été votée par acclamation. Tandis que votre majorité actuelle, pour l'entrée en Espagne, « n'est que de deux contre un dans vos deux chambres. »

Pendant ces calculs, le duc de Wellington regardait avec insouciance par-dessus nos têtes la note des chiffres dressés dès la veille par ses collègues, et qu'ils m'expliquaient si complaisamment.

Je n'étais pas de force à lutter contre ces supputations mathématiques, et je me contentai de dire aux ministres que ces guerres qu'ils venaient de citer avaient toutes plus ou moins pour objet l'agrandissement de l'Angleterre et le progrès de son commerce; que même la guerre de 1793 ne me semblait point entièrement dépourvue de ce caractère, puisqu'elle avait donné à la Grande-Bretagne de nouvelles colonies : mais que je les priais de s'arrêter avec moi sur cette guerre de 1793, et sur le discours de la couronne qui l'inaugura, lorsque M. Pitt proclamait que du succès de la guerre contre la France révolutionnaire dépendaient le maintien de la constitution, des lois britanniques, et la sûreté de toute société civile. Si M. Pitt, ajoutai-je, a cru devoir alors attendre le 21 janvier pour publier cette déclaration à Paris et à Londres, Louis XVIÏI doit-il être aujourd'hui aussi patient?

Le duc de Wellington, toujours debout, vers qui je me retournais parfois, hochait la tête en signe d'assentiment à mes répliques. Puis, mettant la main sur mon épaule. - « Je ne suis pas aussi ferré que mes collègues, me dit-il, sur les chiffres parlementaires; mais je connais l'Espagne mieux qu'eux. Avancez sans retards, sans hésitation, et vous réussirez. La meilleure majorité, croyez-moi, c'est le canon et une bonne armée. › Ce disant, il prit son chapeau et sortit. - « Vrai propos d'homme de guerre,.» dit lord Liverpool, « mais point d'homme d'État. - Le duc de Wellington, » ajouta M. Canning, « se croit toujours sur un champ de bataille. Il a pourtant lui-même mis fin à l'époque sanglante des conquêtes. D'un autre côté, il n'entend rien aux dominations constitutionnelles, les seules qui aient chance de durée maintenant. »