Correspondance
CV. M. de Marcellus → Chateaubriand, 26 mai 1823, Londres
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Ma dernière lettre du 23 mai a répondu en partie à celle que vous m'avez écrite le 22. Je continue à traiter le gros des affaires dans mes dépêches, comme vous l'avez voulu, et ici les intérêts que vous m'avez recommandés confidentiellement.
Je suis entré hier chez madame Canning, quand le ministre d'Espagne y était encore. La conversation se tenait en espagnol, que M. Canning, sa femme et sa fille ont appris à Lisbonne. L'amiral Jabat, avec lequel j'ai parlé castellano pendant trois ans sur les bords du Bosphore, m'a interpellé en cette langue pour me demander quelles nouvelles de l'armée. Je n'en avais pas depuis Buytrago. — Vous devez être à Madrid, » m'a-t-il dit; « jusque-là point d'obstacles ; mais c'est là que la guerre a va commencer. s - C'est bien plutôt là qu'elle va finir, ai-je dit. - « Ah! mon cher ami, vous ne connaissez pas notre caractère rétif et têtu (reacio y testarudo), »-Non, mais je connais votre amour pour vos anciens rois, pour vos antiques coutumes. Je vois votre peuple unanimement prononcé contre la constitution des Cortes, et je retrouve là le verdadero y fiel Espagnol. — « Adios, a adios, » m'a dit M. Jabat en me serrant la main, con la paciencia todo se logra (la patience vient à bout de tout). s - Et il s'est retiré.
« Il vous disait vrai, o a continué M. Canning en me prenant sous le bras, et me conduisant dans ses jardins (pleasure grounds), où nous sommes restés seuls. La, pendant plus de deux heures, le ministre m'a promené dans tous les détours de son petit parc, de sa capricieuse politique; et si j'aimais les jeux de mots, je ne saurais dire lesquels sont les plus sinueux. Reprenant alors la conversation où M. Jabat l'avait laissée : - « Il vous disait vrai : nous n'avons jamais mis en doute votre. arrivée à Madrid » (vous voyez que, sur ce point, le ministre n'a pas la mémoire longue); « et si quelque chose nous étonne, c'est que vous n'y soyez pas entrés plus tôt. Ce que vous faites le 25 mai; nous pensions que vous l'auriez fait le 25 avril. - Mor. Ce ne sont pas les obstacles militaires qui ont retenu notre marche, mais bien notre propre volonté, notre modération; et, sous ce point de vue, vous devez approuver nos délais. - M. CANNING. « Certainement, ces délais sont bien calculés; et la conduite de monsieur le duc d'Angoulême est digne de toute notre estime. » - Mor. Mais si, comme vous le prétendez, nos progrès rapides ont été de tout temps prévus en Angleterre, ils nous ont, quant à nous, démontré une vérité bien souvent contestée à Londres, même dans le parlement : c'est que la très-grande majorité du peuple espagnol est pour nous contre la constitution des Cortes. Nous le savions quand vous en doutiez, parce que, alliés et limitrophes, nous devions être mieux instruits que vous de l'esprit des provinces. - « J'en conviens, » a dit le ministre, vous avez pour vous le peuple; mais les grands vous fuient. » - Ne serait-ce pas aussi le cas d'un certain ministre en Angleterre, ai-je repris, et en marche-t-il moins sûrement vers son but? - « Bien touché! » a répliqué M. Canning en riant; « mais ici les grands sont comme un est à quatre; et, en Espagne, ils sont encore comme trois est à cinq. » - Vous êtes mal informé, ai-je dit à mon tour : les ducs de l'Infantado, de San-Fernando, de san-Carlos sont et travaillent pour nous.-Le ministre a paru frappé de ces noms et de cette nouvelle.-Il ne nous manque que le roi, ai-je continué, sans remarquer son étonnement; et nous aimerions à vous devoir sa présence à Madrid. - M. CANNING. « Mon Dieu ! nous n'y pouvons rien encore; les événements ne sont pas mûrs; nous ne connaissons pas vos projets. Cette race royale espagnole mérite si peu de confiance ! Et Ferdinand libre nous épouvante,
« Détériore luto pravus quem condidit auctor. - Moi. Tels qu'ils sont ! leur pays les aime; et d'ailleurs nous ne nous entendons point à ce sujet. Nous ne demandons d'abord que la liberté matérielle de Ferdinand; et celle-là, l'Angleterre l'avait garantie, si je ne me trompe, dans le Memorandum de 1820. Quant à la liberté morale, et quant au choix des institutions, roi et sujets se consulteront d'abord, puis ils consulteront leurs conseillers. - Ah! oui, leurs conseillers armés! » a dit ironiquement le ministre. -- Non, ai-je interrompu, leurs conseillers neutres; mais je pense bien qu'ils consulteront aussi leurs libérateurs. - M. CANNING. * Tenez, je ne puis raisonner sur des points vagues. Nous ne savons rien de vos plans; et ce vaisseau de guerre que j'ai fait partir depuis près d'un mois n'est point encore arrivé Séville. » - Doit-il remonter le Guadalquivir? ai-je dit sans affectation. (Je cherchais ainsi à savoir s'il n'était pas destiné à servir d'asile au roi.) -a Non, » m'a répondu le ministre, « il doit stationner à l'embouchure pour attendre les dépêches de sir W. A'Court:
« En tout ceci, nous ne partons pas du même « principe que yous. Ferdinand ne nous paraît point « captif, malgré ses dernières lettres et ses imprudentes démarches pour implorer votre assistance. Il est clair qu'il adopte certaines mesures administratives contre sa volonté. Mais quel roi fait toujours ce qu'il souhaite! Ces branches de lilas qui nous embaument, je les ai forcées à se courber en berceaux sur nos têtes, et à me donner leurs fleurs. Allez-vous dire que je les retiens prisonnières, et qu'elles en ont moins de parfum? Ferdinand n'est que contraint aussi, mais point captif, s - Mor. L'empêcherez-vous donc d'être transporté aux Canaries ou emprisonné dans Cadix? - M. CANNING. « Nous blâmerons la chose, si elle a lieu. Mais nous n'avons ui les moyens ni le droit de nous y opposer. » - Ainsi donc, ai-je continué, l'Angleterre qui a participé jusqu'ici à toutes les résolutions des cours du continent, qui a joué un si grand rôle en tête des négociations européen. nes, demeurera maintenant, dans la question la plus importante qui ait surgi depuis 1815, obstinément inactive et silencieuse? Je me perds peut-être dans mes suppositions; mais il me semble que si une réunion publique (j'ai évité le mot de congrès, que je sais être particulièrement désagréable à M. Canning) ou secrète des cinq puissances avait à stipuler des institutions de l'Espagne, la France et l'Angleterre, par la nature de leurs propres gouvernements, se trouveraient les plus rapprochées de principes et de volontés.
A cette insinuation, le ministre s'est arrêté tout court auprès d'une touffe de ces mêmes lilas emblématiques; et comme j'ajoutais : Les Cortès obtiendront de nous des conditions raisonnables, - « Un r moment, » m'a-t-il dit, « il faut que je vous interrompe pour vous faire une confidence. Ce que vous me dites à l'égard des Cortès est la pensée de M. de Chateaubriand; il l'a également exprimée à sir Ch. Stuart, qui m'en rend compte dans sa dépêche officielle. Mais, en même temps, dans une lettre particulière, pour éviter le danger d'une manifeste contradiction, cet ambassadeur rapporte « et m'envoie une lettre de M. de Villèle à un homme puissant; lettre qui dit tout le contraire, et déclare qu'on ne peut traiter avec les Cortès. Ce n'est pas la première fois que je m'aperçois de cette diver gence d'opinion entre MM. de Villèle et de Chateaubriand sur la question d'Espagne; et cela fait que nous ne savons à qui nous fier. .. . . Au reste, j'ai des données sûres sur votre position intérieure. La guerre d'Espagne vous coûte un million par jour; vos cent millions vous mèneront jusqu'à la fin de juillet; là il vous faut de nouveau convoquer les chambres, et leur demander encore hommes et argent, s - Je ne crois, ai-je repris, ni à ces confidences détournées, ni à ces conjectures de divisions intestines, ni à ces calculs financiers. L'armée espagnole nous donnera elle-même des hommes. Le duc de Wellington recommande de la reformer promptement sur nos derrières, pour dégager et fortifier ainsi nos bataillons d'avant-garde. Quant à nos finances, il faudra bien les ménager, ai-je ajouté en souriant : car ce ne serait pas aux vôtres que nous pourrions recourir. La réduction de vos taxes, la diminution de l'armée, que le cri public vous impose, votre sinking-fund (caisse d'amortissement) presque nul, ou du moins presque absorbé par les dépenses de l'année, ne vous permettraient pas en ce moment d'être d'une grande ressource pour vos voisins; et je vois bien que, comme vous avez refusé de l'argent aux Espagnols, vous nous en refuseriez aussi par esprit de neutralité. Nous tâcherons de nous suffire à nous-mêmes...
Ainsi devisant de ces choses et de beaucoup d'autres que vous disent ou vous diront mes dépêches, M. Canning, sans quitter mon bras, m'a conduit à ma voiture, en me témoignant plus de prévenance et de familiarité que jamais.
Si j'osais conclure, après cette conversation entrecoupée et vagabonde, que, malgré ma prolixité, je suis bien loin de rapporter tout entière, je dirais que le ministère anglais, et même M. Canning, sont fort désireux d'agir diplomatiquement en Espagne, mais qu'ils n'interviendraient pour la délivrance du roi, qu'après avoir connu la forme des institutions nouvelles, et surtout après avoir appris, d'une manière certaine, si elles doivent venir d'un gouvernement provisoire, du roi, des Cortès, de Paris, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg. M.