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L'Enchanteur 1768—1848
Souvenirs diplomatiques CXXVI. Chateaubriand → M. de Marcellus, 25 juin 1823, Paris

Correspondance

CXXVI. Chateaubriand → M. de Marcellus, 25 juin 1823, Paris

Souvenirs diplomatiques · 3 min de lecture · p. 312–315 · chapitre 135 sur 163

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de M. Lévy frères, 1858, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Paris, 25 juin 1823.

Les journaux vous porteront la nouvelle la plus importante : celle de la déchéance du roi, prononcée par les Corles, et la nomination d'une régence révolutionnaire. Mes lettres de Madrid, reçues ce matin et datées du 18, disent que sir W. A'Court et le reste du corps diplomatique ont déclaré qu'ils étaient accrédités auprès du roi, et non pas auprès d'une régence, et que par conséquent ils resteraient à Séville, en attendant de nouveaux ordres de leurs cours. Je doute que tout soit aussi bien et aussi correct que cela; mais, pour un ministre habile, quelle belle occasion de se tirer d'affaire! Comme M. Canning pourrait réparer sans danger ses étranges fautes! Il ne peut plus, avec une ombre d'honneur, reconnaître une convention révolutionnaire, réduite pour tout empire à un écueil dans l'Océan : ce serait par trop humilier et abaisser l'Angleterre. Des lors, il est libre de revenir aux alliés et de faire cesser la guerre en exigeant la liberté du roi. Ce rôle a quelque chose de séduisant encore : saura-t-il le jouer, et ne pas manquer l'événement? J'en doute. Il avisera trop tard.

C'est dans ce sens néanmoins que je vous engage à parler. Appuyez-vous sur le duc de Wellington, et démontrez à la partie saine du ministère quel parti elle peut tirer de la circonstance; mais faites toujours bien comprendre que, quant e nous, nous n'entrerons jamais avec les Cortès dans aucun arrangement politique; nous ne les reconnaîtrons plus comme corps. Seulement nous ferons aux individus tous les avantages personnels qu'ils désireront pour délivrer la famille royale.

On dit ici que vous épousez mademoiselle Canning; si cela est, je vous promets, pour dot de la mariée, une ambassade1.

(1) Pardonnez, ô mes graves confrères, et convenez-en tout • de suite avec moi : il n'y a si sage diplomate qui ne se soit 1 arrêté parfois dans le cours des affaires les plus sérieuses : pour écouter un son qui lui vient de sa jeunesse, pour contempler encore dans sa pensée une image qui réveille un heureux souvenir. Il jette alors loin de lui les protocoles, les dépêches, et il se prend à rêver aux jours passés, jusqu'à ce que le songe en s'envolant le ramène aux réalités de la vie et aux soucis des affaires. Au bal de Carlton-House dont j'ai déjà parlé, après les sar- + casmes du roi Georges IV, m. Canning avait terminé un entretien pénible pour lui par cos mots : - «Je ne vous retiens plus; allez danser, mon gendre, allez danser. » Cette appellation courait le monde; le Times disait, depuis longtemps, que mon assiduité chez M. Canning allait être couronnée par mon mariage avec sa fille Henriette, l'accomplie. C'est l'épithète que les journaux anglais. appliquent galamment à toutes les jeunes femmes, épithète si méritée cette fois; et quand M. Canning m'appela son gendre, titre qu'il me donnait parfois en plaisantant : « Prenez « garde, » lui dis-Je. « Ces deux mots suffiraient presque, si « nous étions en Écosse. » - « Oui! mais nous sommes en Angleterre et chez le roi. • - « Gretua-Grean n'est pas loin », ajoutai-je. - «Ma fille est encore plus près, reprît-il en riant; « allez, allez vous faire pardonner l'indiscrétion da « Times. » - En effet, je le quittai bien vite pour rejoindre miss Henriette, et pour danser avec elle. Et maintenant que j'écris ces lignes, quand le temps a tout emporté, reis et ministres, Louis XVIII et M. de Chateaubriand, Georges IV et M. Canning, au milieu de tant d'intérêts si vifs alors, st oubliés aujourd'hui, je doute encore al, parmi tous ces souvenirs que j'évoque, celui qui fait battre le plus puissamment mon cœur n'est pas cette heureuse contredanse, qui finit si vite, et qui ne devait pas se renouveler. Serais-je donc devenu frivole en vieillissant, ou bien M. de Chateaubriand m'auraiMl-Il enfin Inoculé cette insouciance politique préservatrice qui lui est venue si tard? ↩

Du reale, les événements vont si vite, que tout ce que je vous dis sur cette déchéance du roi peut être rendu inutile à chaque instant. Nous ne sommes pas sans appréhension que les Cortes s'embarquent pour Ceuta, si elles croient ne pouvoir tenir dans Cadix. Si elles allaient à Gibraltar, il d'est pas permis de croire que les Anglais voudraient eux-mêmes retenir le roi prisonnier, et l'empêcher de retourner à Madrid quand il en exprimerait la volonté.

Mina est détruit, Valence tombée, tout croule; la Providence est pour nous. C.