Correspondance
IX. Chateaubriand → M. de Marcellus, 25 octobre 1822, Vérone
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Il y a bien longtemps que je n'ai entendu parler de vous, et je m'en plains. Ici nous ne faisons pas grand' chose; je me promène souvent, et parfois je me figure que je suis accrédité auprès de la tombe de Juliette bien plutôt qu'à un congrès européen1. Cependant la France jouit d'une grande considération. L'union entre les souverains est intime, et la révolution a pour jamais perdu son procès au tribunal de la Sainte-Alliance.
(1) « Ce congrès de Vérone, avec ses fêtes et ses opéras, me « représente un peu les festins de Babylone. Ce contraste de « plaisirs et de malheurs, cet enfantillage jeté à travers les « convulsions sanglantes des peuples, au milieu de si grands « intérêts et de si déplorables calamités, est lui-même une « calamité, car il est à mes yeux un grand scandale. Deux « politiques vont partager les souverains, leurs ambassadeurs « et leurs ministres : celle des monarchies et celle de la révolution; la politique anglaise et la politique russe. On va « prendre, tel est l'esprit du siècle, un milieu entre les deux. « Je ne vois là que des vanités diplomatiques, et pas une conception forte, et je persiste à dire, mème après le congrès « de Vérone, que l'Europe attend quelque chose ou quelqu'un; « que l'Angleterre perd le monde, et que toutes les illusions « ou les perfidies politiques nous viennent du pays où règnent « toutes les erreurs religieuses... « Hélas 1 mon cher ami, y aura-t-il des miracles pour guérir « toutes ces maladies des nations? Les années s'écoulent; les « sessions se succèdent, et le crêpe funèbre qui s'étend sur « &'Europe s'épaissit de plus en plus. Les individus n'ont que « des médecins pour leurs malaises, et ces médecins n'ont « reçu mission que de leurs talents toujours bornés, et de leur « expérience si souvent fautive ; tandis que les nations chrétiennes ont des rois pour les préserver des maladies, des rois « qui sont l'image de Dieu, et qui doivent être ses premiers « ministres. Lorsqu'ils oublient par qui et pourquoi ils sont « envoyés, la société ne peut attendre que des événements « terribles qui les remettent dans la bonne voie, si même il « leur est possible de la retrouver... Pour moi, je commence « a croire que les rois sont tout à fait exclus de l'œuvre de la « restauration sociale, s'il doit y avoir restauration; qu'ils ont tous été pesés dans la balance et trouvés trop légers.» ( Extrait d'une lettre inédite de M. le vicomte de Bonald à M. le comte de Marcellus, 13 décembre 1822.) Ce découragement momentané que M. de Bonald puisait dans l'ardeur de sa foi religieuse n'altérait en rien sa foi monarchique. Il savait que la légitimité, patiente parce qu'elle a l'avenir, doit triompher tôt ou tard des obstacles passagers élevés contre elle par les fureurs de ses adversaires, ou même par les faiblesses de ses aveugles amis; car elle seule, par sa durée et sa force, a la vertu de donner aux peuples leurs vraies libertés, et d'amener, par un progrès continu, le triomphe de l'Église universelle, c'est-à-dire catholique. ↩
Je reste toujours sauvage et un peu à l'écart; peut-être cela tient-il à mon horreur pour le congrès de Vienne, aïeul du congrès de Vérone. Vous la connaissez, et je ne l'ai jamais déguisée. C.