Chansonnier libéral et bonapartiste, emprisonné deux fois sous la Restauration, le poète le plus populaire de son temps. Le Génie du christianisme a enchanté sa jeunesse ; il le dit et le redit. En 1830, par Hortense Allart, Chateaubriand va le voir et lui offre de le faire entrer à l’Académie, ce qu’il refuse. Après Juillet, il le dissuade d’abord de quitter la France, puis le rappelle de Genève par une chanson (« Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie ? », septembre 1831), à laquelle Chateaubriand répond par une lettre publique. Ils s’écrivent jusqu’en 1842 et se voient à Passy et rue du Bac jusqu’à la fin ; les Mémoires lui consacrent un portrait (livre XXXIV) et l’appellent « mon illustre ami ».
En bref
| Naissance | 19 août 1780, à Paris, rue Montorgueil, à l’ancien n° 50 (appendice de Ma biographie). |
|---|---|
| Mort | 16 juillet 1857, à Paris, rue de Vendôme, n° 5 (Séché) ; funérailles le 17 juillet. |
| Sépulture | cimetière du Père-Lachaise, Grave of Manuel-Béranger |
| Divergence | Offre de l’Académie : « en 1829 » selon Béranger (note de 1833 sur la chanson, lettre du 16 avril 1848) ; en avril 1830 selon la lettre de Chateaubriand du 27 avril 1830, Hortense Allart et Séché ; « dans la dernière année du règne de Charles X » selon Ma biographie. Dîner du Café de Paris (septembre 1831) : Béranger y chante la chanson, « me chanta », selon le texte des Mémoires ; « nous chanta », à la fin d’un dîner que Chateaubriand donnait à Béranger et à Carrel, selon l’édition Biré ; selon Séché, la chanson n’était pas finie et Béranger n’en dit que quelques couplets (la lettre de Chateaubriand du 14 septembre la réclame encore). Lettre d’adieu de 1832 : datée du 7 août dans les Mémoires, du 16 dans l’édition Boiteau. Réponse de Béranger sur l’Essai sur la littérature anglaise : 25 juin 1836 (Boiteau), 27 juin (Mme Lenormant). Mort de Chateaubriand : Béranger présent selon Villemain et Le Goffic ; « c’est une erreur » selon Mme Lenormant. Béranger chez Mme Récamier : jamais à l’Abbaye-aux-Bois avant juillet 1848 selon Mme Lenormant ; Herriot y place un mot de lui rapporté par Mme de Bawr. |
| Lien | Le chansonnier qu’il appelle « mon illustre ami » (Mémoires, livre XXIV, chapitre 6) ; Béranger le dit son maître : « je lui dois d’avoir osé être autre chose que voltairien » (1838). |
| Première rencontre | Au printemps de 1830 : Chateaubriand, revenu de Rome, va le voir, par Hortense Allart, et lui offre de le faire entrer à l’Académie (Séché ; « en 1829 » selon Béranger). |
| Rencontres | Rue d’Enfer (1830) ; Café de Paris, avec Arago, Pouqueville et Carrel (septembre 1831) ; la préfecture de police, chez Gisquet (juin 1832) ; Passy, chez Béranger (1844, 1847) ; rue du Bac, jusqu’en 1848. |
| Lettres | Treize lettres de 1830 à 1842 dans l’édition Boiteau : de Chateaubriand, 27 avril 1830, 14 et 24 septembre 1831 (et la lettre publique de Genève), 16 [7] août et 16 septembre 1832, 1er février 1833, 20 avril 1839, 13 juillet 1842 ; de Béranger, 4 octobre 1831, 19 août 1832, 25 juin 1836, 2 août 1842. |
| Domiciles | Rue de La Tour-d’Auvergne, n° 30, où le peignent les Mémoires ; Passy, rue Basse (1833) ; Fontainebleau (1835), la Grenadière à Tours (1836) ; Passy de nouveau à partir de 1841 ; rue d’Enfer, n° 113 (1850), avenue Chateaubriand, n° 5 (1851) (appendice de Ma biographie). |
| Dans les Mémoires | 24 mentions (relevé automatique) : livres XII (4) ; XIII (1) ; XXII (15) ; XXIV (6) ; XXXIII (10) ; XXXIV (8, 9, 10, 15) ; XXXV (7, 10, 17) ; XXXVIII (5). |
| Référence | Wikidata Q324998 |
| Correspondance | 17 lettres dans la Correspondance (8 écrites, 9 reçues). |
Sa vie
Pierre-Jean de Béranger (1780-1857), chansonnier libéral et bonapartiste, emprisonné sous la Restauration, poète le plus populaire de son temps.
Avec Chateaubriand
L’amitié improbable du gentilhomme légitimiste et du chansonnier républicain naît dans l’opposition commune à la Restauration finissante et se prolonge jusqu’à la fin : Béranger vient souvent rue du Bac. En 1831, Chateaubriand répond de Genève par une lettre publique à la chanson qui le rappelle en France ; en août 1832, il lui écrit son adieu avant de repartir pour la Suisse.
Le Génie du christianisme dans un grenier (1802-1811)
Ancien apprenti imprimeur à Péronne, Béranger a vingt-deux ans quand paraît le Génie du christianisme. Il le raconte dans Ma biographie, écrite à la fin de sa vie :
« Le Génie du Christianisme, malgré les critiques que ce livre provoqua dans le monde philosophique, et quelle que fût la forme adoptée par l’auteur, me remplit d’enthousiasme. »
Béranger, Ma biographie, 1857.
« Je dus à M. de Chateaubriand de l’entrevoir à côté de la poésie biblique. »
Béranger, Ma biographie, 1857 (il parle de la poésie grecque).
« […] sous l’influence des ouvrages de Chateaubriand, je tentai de retourner au catholicisme ; je lui consacrai mes essais poétiques, je fréquentai les églises aux heures de solitude […] »
Béranger, Ma biographie, 1857.
Il écrit alors à l’auteur. Trente ans plus tard, il le lui rappelle :
« A l’apparition du Génie du Christianisme, la tête pleine de magnifiques projets, je pris la liberté de vous écrire une énorme, énormissime lettre […] »
Béranger à Chateaubriand, Fontainebleau, 25 juin 1836, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860. · Lire le passage dans Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier
« […] et ma lettre resta sans réponse, comme elle le méritait. »
Béranger à Chateaubriand, 25 juin 1836, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860. · Lire le passage dans Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier
En 1811, l’Itinéraire lui donne l’envie de voyager :
« […] le dernier ouvrage de Chateaubriand a réveillé en moi le désir des voyages, non pas en Terre-Sainte, mais en Italie […] »
Béranger, lettre de 1811 citée dans Ma biographie, éd. Garnier, 1875.
Les Mémoires rapportent ce qu’il dit plus tard à Chateaubriand :
« Savez−vous, me dit−il, que j’ai commencé par être votre disciple ? j’étais fou du Génie du Christianisme et j’ai fait des idylles chrétiennes […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 9. · Lire le passage
Et dans la préface de son recueil de 1833 :
« Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m’avait arraché aux lisières des Le Batteux et des La Harpe, service que je n’ai jamais oublié. »
Béranger, préface des Chansons nouvelles et dernières, 1833.
Sainte-Beuve, en 1849, n’y croit guère : Béranger, dit-il, « tâchait de lui faire croire cette chose prodigieuse, que sans le Génie du Christianisme il n’aurait pas fait ses jolies chansons ».
Deux camps (1815-1829)
Sous la Restauration, Béranger est le chansonnier de l’opposition libérale et du souvenir de l’Empereur ; ses chansons lui valent trois mois de Sainte-Pélagie, puis neuf mois à la Force, où il est en 1829 et où, selon Séché, « tout Paris défilait » dans sa cellule (Victor Hugo y vient le voir, Ma biographie). Chateaubriand est alors l’homme du Conservateur, qui trouvait Béranger « impie et séditieux » (Villemain). En 1821, Les Deux Cousins, lettre du roi de Rome au duc de Bordeaux, l’effleurent :

« On m’offrit de l’eau du Jourdain ; Et cependant je suis à Vienne ! »
Béranger, Les Deux Cousins, 1821.
Béranger explique plus tard que ce couplet vise la fiole d’eau du Jourdain que Chateaubriand aurait offerte pour un baptême (« Le fait n’est peut-être pas exact »), et ajoute :
« Béranger n’a point cessé d’admirer le talent de l’auteur d’Atala, et crut toujours qu’on devait une sorte de respect à l’homme supérieur qui s’égare. Le parti royaliste n’usa jamais d’une pareille réserve : il faut en excepter M. de Chateaubriand, qui donna à cet égard de véritables preuves de supériorité. »
Béranger, note sur Les Deux Cousins, Ma biographie, 1857.
Victor Hugo, revenant du Luxembourg « en 1828 ou 1829 », dit à Sainte-Beuve :
« Si je voyais Béranger, je lui donnerais le sujet d’une jolie chanson. Je viens de rencontrer M. de Chateaubriand au Luxembourg; il ne m’a pas vu ; il était tout pensif, absorbé à considérer des enfants qui, assis à terre, jouaient et faisaient des figures sur le sable. »
Victor Hugo, propos rapporté par Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861. · Lire le passage
Sainte-Beuve, hostile, juge le rapprochement qui va suivre comme un reniement :
« L’homme qui faisait des avances à Béranger, à l’irréconciliable ennemi des Bourbons, et à l’intime ami de Manuel, et qui lui faisait ces avances au lendemain des dernières chansons dénigrantes contre la Dynastie, à la veille de la chute de celle-ci […] »
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861. · Lire le passage
Hortense Allart et la visite de 1830
Hortense Allart, que Béranger connaît depuis l’enfance, rencontre Chateaubriand à Rome en avril 1829 et le suit à Paris (voir sa fiche). Elle rapporte à Béranger l’admiration de son « illustre ami ». Béranger lui répond le 26 janvier 1830 :
« […] si je me suis plu à vous tourmenter quand vous vous livriez à la fougue de votre admiration pour l’auteur des Martyrs, vous ne devez pas oublier que, malgré mon scepticisme en fait de gloires contemporaines, je vous ai dit que, selon moi, c’était incontestablement le premier écrivain du siècle. »
Béranger à Hortense Allart, 26 janvier 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
« Pour lui, je ressemble un peu, sans doute, à ces hommes qui, après avoir hanté la bonne compagnie, sont conduits par la débauche à rire dans les cabarets. »
Béranger à Hortense Allart, 26 janvier 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Trois semaines après :
« Quoi! l’humble chansonnier obtiendrait le suffrage de l’auteur des Martyrs! Chateaubriand saurait par cœur quelques-uns de mes refrains! Quelle gloire pour la chanson ! »
Béranger à Hortense Allart, février 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Dans Ma biographie :
« J’avais toujours rêvé Chateaubriand ; quelle fut ma joie, lorsqu’à son retour de l’ambassade de Rome, j’appris qu’il désirait me connaître ! »
Béranger, Ma biographie, 1857.
Chateaubriand monte chez lui et lui propose l’Académie :
« M. de Chateaubriand, par une démarche d’extrême bienveillance (nous nous connaissions encore fort peu), vint m’engager à prendre place parmi les candidats à la première vacance. »
Béranger, Ma biographie, 1857.
Le jour même, à Hortense Allart :
« Non, je ne dois pas être de l’Académie, quoi que M. de Chateaubriand en puisse dire. »
Béranger à Hortense Allart, 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
« Croyez-vous que ce soit retourner trop tôt rue d’Enfer, que d’y aller dans une dizaine de jours ? Je serais tenté d’y retourner plus tôt, tant je suis sous le charme, mais je crains d’être importun, et puis j’ai peur qu’on insiste encore sur l’Académie […] »
Béranger à Hortense Allart, 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Les journaux royalistes crient à la « visite exclusivement politique » ; Béranger dira que cette démarche valut à Chateaubriand « les injures » d’un journal. Chateaubriand lui écrit le 27 avril 1830 :
« J’avais, monsieur, lu comme vous les articles des journaux; loin de me trouver offensé que l’on croie que j’ai cherché le premier un homme de votre talent, je le tiens à grand honneur. »
Chateaubriand à Béranger, 27 avril 1830, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. I. · Lire le passage dans André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand
« […] vous avez élevé la chanson jusqu’à la gloire. »
Chateaubriand à Béranger, 27 avril 1830, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860.
« Je suis aussi vieux que votre admirable Juif errant ; malheureusement je ne puis plus courir comme lui, et je ne serai pas chanté par vous. »
Chateaubriand à Béranger, 27 avril 1830, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860. · Lire le passage dans André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand
Séché voit dans cette dernière phrase une « pensée de derrière la tête » : être chanté par le chansonnier. Le 9 juin 1830, Béranger, malade, écrit encore à Hortense Allart :
« M. de Chateaubriand s’est donné la peine de me venir voir il y a trois jours, et mon portier, qui est nouveau dans la maison, l’a empêché de monter […] »
Béranger à Hortense Allart, 9 juin 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Aux dîners de l’Arc-en-ciel, près du Jardin des Plantes, Hortense Allart lui chante Mon âme, la Bonne Vieille, le Dieu des bonnes gens (Les Enchantements de Prudence).
Juillet 1830 : « je ne suis pas né pour être du parti vainqueur »
Après les journées de Juillet, Chateaubriand refuse le serment à Louis-Philippe et quitte la Chambre des pairs (discours du 7 août). Béranger à Hortense Allart, le 20 août :
« Mon rôle est fini; pour faire de la politique en couplets, il me faut, à moi, des persécutions à craindre, de l’oppression à subir. Je ne suis pas né pour être du parti vainqueur. »
Béranger à Hortense Allart, 20 août 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
« Un seul point nous a fait différer : il veut quitter la France, et je me suis permis deux fois de combattre cette idée de tout mon pouvoir. »
Béranger à Hortense Allart, 20 août 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
« La France n’aura-t-elle pas à rougir de laisser un pareil homme en proie au besoin ? »
Béranger à Hortense Allart, 20 août 1830, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Et à sa tante, Mme Bouvet :
« […] aussi ai-je été voir Chateaubriand, qu’une générosité mal entendue vient de plonger dans la misère : en refusant le serment à Louis-Philippe Ier, il perd le peu de revenu qui lui restait. »
Béranger à Mme Bouvet, 1830, appendice de Ma biographie, éd. Garnier, 1875.
En 1831, la préface des Études historiques cite deux strophes de lui, en historien :
« En général M. de Béranger a pour démon familier une de ces muses qui, pleurent en riant, et dont le malheur fait grandir les ailes. »
Chateaubriand, Études historiques, 1831, préface. · Lire le passage
Il lui en offre un exemplaire, avec un couplet de sa main que Béranger recopie dans Ma biographie :
« Ainsi que vous j’ai pleuré sur la France ; Dites un jour aux fils des nouveaux preux Que je parlai de gloire et d’espérance À mon pays quand il fut malheureux. »
Chateaubriand, envoi des Études historiques à Béranger, copié dans Ma biographie, 1857.
« Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie ? » (septembre 1831)
Chateaubriand part pour la Suisse au printemps de 1831. Au début de septembre, il revient à Paris pour tenter de vendre la maison de la rue d’Enfer :
« La veille de mon retour ici, j’ai dîné au Café de Paris avec MM. Arago, Pouqueville, Carrel et Béranger, tous plus ou moins mécontents et déçus par la meilleure des républiques. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 8. · Lire le passage
« Dans ce dîner au Café de Paris dont je vous viens de parler, M. de Béranger me chanta l’admirable chanson imprimée […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 10. · Lire le passage dans l'éd. Edmond Biré (autre rédaction)
L’édition Biré donne un autre texte :
« A la fin d’un dîner au Café de Paris, dîner que je donnais à MM. Béranger et Armand Carrel avant mon départ pour la Suisse, M. Béranger nous chanta l’admirable chanson imprimée […] »
Mémoires d’outre-tombe, éd. Biré, t. V, 1899. · Lire le passage
Selon Séché, qui tient de la correspondance de Béranger avec Henri de Latouche l’histoire de la chanson, c’est Chateaubriand qui l’avait demandée ; Béranger, inquiet de louer un légitimiste, consulta Latouche, et n’en dit au dîner que quelques couplets. Le 14 septembre, Chateaubriand la réclame :
« Eh bien! monsieur, ma chanson? Je pars; si vous voulez que je revienne, il faut bien que j’emporte vos ordres. »
Chateaubriand à Béranger, Paris, 14 septembre 1831, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. II. · Lire le passage dans André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand
« Hyacinthe » (Pilorge) est chargé de « réclamer mon trésor ». La chanson paraît dans le National du 23 septembre 1831, communiquée par le libraire Ladvocat ; Béranger l’avait datée du 14, jour du départ (Séché). Le refrain :
« Chateaubriand, pourquoi fuir ta patrie, Fuir son amour, notre encens et nos soins ? N’entends-tu pas la France qui s’écrie : Mon beau ciel pleure une étoile de moins ? »
Béranger, « À M. de Chateaubriand », septembre 1831. · Lire le passage dans André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand
(Latouche avait mis « Fuir notre amour », leçon que donnent Séché et Collombet ; Béranger revint à « son amour ».) La chanson rappelle l’Amérique, la Grèce, l’Alhambra, la Restauration, puis :
« Et tu voudrais t’attacher à leur chute ! Connais donc mieux leur folle vanité : Au rang des maux qu’au ciel même elle impute, Leur coeur ingrat met ta fidélité. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 10. · Lire le passage
« Va ; sers le peuple en butte à leurs bravades, Ce peuple humain, des grands talents épris, Qui t’emportait, vainqueur aux barricades, Comme un trophée, entre ses bras meurtris. »
Béranger, « À M. de Chateaubriand », septembre 1831. · Lire le passage dans Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult
Dans la note qui accompagne la chanson en 1833, Béranger renvoie à sa préface pour « l’influence particulière de ses ouvrages sur les études de ma jeunesse », et ajoute :
« Je rougis d’avoir si faiblement acquitté ma dette envers le plus grand écrivain du siècle, surtout quand je pense qu’il a consacré quelques pages à immortaliser mes chansons. »
Béranger, note sur « À M. de Chateaubriand », 1833.
La réponse de Genève et le retour (septembre-octobre 1831)
De Genève, le 24 septembre, Chateaubriand envoie sa réponse :
« Voilà ma réponse, monsieur; si elle est bien peu digne de vos beaux vers, elle exprime du moins avec franchise toute mon admiration pour vous. »
Chateaubriand à Béranger, Genève, 24 septembre 1831, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860.
« […] la politique a déjà fait bien du chemin depuis que j’ai quitté Paris; mais je reviens aux ordres de votre muse, elle a vaincu. »
Chateaubriand à Béranger, 24 septembre 1831, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860.
La lettre publique, imprimée dans le National du 26 octobre puis en tête de la brochure De la nouvelle proposition relative au bannissement de Charles X (Séché), commence par l’éloge du poète :
« Pierre de Béranger se plaît à se surnommer le chansonnier, Jean de la Fontaine, le fablier. »
Chateaubriand à Béranger, Genève, 24 septembre 1831, lettre publique, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860.
« […] car si vos sujets sont du siècle, votre style n’en est pas. »
Chateaubriand à Béranger, 24 septembre 1831.
« Du lieu où je vous écris, monsieur, j’aperçois la maison de campagne qu’habita lord Byron et les toits du château de Coppet. »
Chateaubriand à Béranger, 24 septembre 1831, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860. · Lire le passage dans Mémoires d'outre-tombe
(« les toits du château de madame de Staël », dans la citation qu’en font les Mémoires, livre XXXIV, chapitre 10.) Puis il défend sa fidélité :
« S’ils ont cru que le jour était bon, la nuit n’est-elle pas revenue? Me conseilleriez-vous d’abandonner le naufragé dans la nuit? »
Chateaubriand à Béranger, 24 septembre 1831.
« Votre éloquence, prodigue fée, vient à son tour orner de fleurs et de diamants non pas mon vieux trône, je n’en ai point, mais mon vieux bâton de pèlerin. »
Chateaubriand à Béranger, 24 septembre 1831. · Lire le passage dans André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand
Rappelé par la proposition Baude et Briqueville sur le bannissement des Bourbons, il quitte Genève le 11 octobre (Mayer, qui tient pour inexacte la date du 15 septembre que porte le journal des Mémoires). Béranger, le 4 octobre :
« Je suis un bon petit poëte, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur, et voilà tout! »
Béranger à Chateaubriand, 4 octobre 1831, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860.
« Non, ce n’est qu’une vielle que je fais résonner. »
Béranger à Chateaubriand, 4 octobre 1831.
Sur la politique, il ne cède rien : le parti légitimiste, écrit-il, ne peut revenir sans l’étranger,
« Oui, il aura encore besoin une fois des Cosaques, et, dût-il faire morceler la France, son triomphe sera de courte durée. »
Béranger à Chateaubriand, 4 octobre 1831.
Les Mémoires notent le prix de cette amitié dans « ce qu’on appelait mon parti » :
« […] un vieux chevalier de Saint−Louis, qui m’est inconnu, m’écrivait du fond de sa tourelle : » Réjouissez−vous, monsieur, d’être loué par celui qui a souffleté votre Roi et votre Dieu. » Très bien, mon brave gentilhomme ! vous êtes poète aussi. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 9. · Lire le passage
Le portrait des Mémoires
Le chapitre 9 du livre XXXIV, daté des Pâquis, près de Genève, 26 septembre 1831, réunit Carrel et Béranger :
« Près de la barrière des Martyrs, sous Montmartre on voit la rue de la Tour−d’Auvergne. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 9. · Lire le passage
Béranger y habite le n° 30 (appendice de Ma biographie).
« Une tête chauve, un air un peu rustique, mais fin et voluptueux, annoncent le poète. Je repose avec plaisir mes yeux sur cette figure plébéienne, après avoir regardé tant de faces royales […] »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 9. · Lire le passage
« […] rien ne m’a plus flatté que de trouver mon souvenir placé au commencement du talent de l’historien Thierry et du poète Béranger. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 9. · Lire le passage
« Lorsqu’il en est trahi, il ne tourne point à l’élégie ; et pourtant un sentiment de pieuse tristesse est au fond de sa gaieté : c’est une figure sérieuse qui sourit ; c’est la philosophie qui prie. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXIV, chapitre 9. · Lire le passage
Ailleurs, les Mémoires citent la note de 1833 où Béranger fait de Byron un fils de René (livre XII, chapitre 4) :
« […] il y aurait peut−être justice à reconnaître que le chantre de Childe−Harold est de la famille de René. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XII, chapitre 4. · Lire le passage
ils l’appellent en témoin contre l’Empire (livre XXII, chapitre 15), puis se séparent de sa légende de Napoléon :
« La Grand−mère de mon illustre ami Béranger n’est qu’un admirable pont−neuf : Bonaparte n’avait rien du bonhomme. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXIV, chapitre 6. · Lire le passage
À Dieppe, en 1836, il entend deux cordiers chanter le Vieux Caporal :
« […] je ne saurais dire ce qu’il y avait dans cette gloire particulière à Béranger, solitairement révélée par deux matelots qui chantaient à la vue de la mer la mort d’un soldat. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XIII, chapitre 1. · Lire le passage
La même année, l’Essai sur la littérature anglaise raconte la même scène et place le chansonnier au-dessus de tous ceux d’Angleterre :
« Ainsi que La Fontaine dans la fable, Béranger dans la chanson s’élève au plus haut style. »
Chateaubriand, Essai sur la littérature anglaise, 1836. · Lire le passage
Au retour de Prague, en juin 1833, il cite le premier couplet de la Vivandière, où il change Catin en Javotte (Biré) ; à la frontière, l’homme qui le fouille lui souffle « Dans ma casquette, s’il vous plaît » :
« Je donnerai ce mot à Béranger pour le refrain d’une chanson. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXVIII, chapitre 10. · Lire le passage
Sainte-Beuve :
« Il n’a fait d’exception que pour Béranger, qu’il a traité comme il a fait Carrel, c’est-à-dire en magnanime adversaire. »
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861. · Lire le passage
« Chateaubriand, dans ses relations avec Béranger, avec Carrel, était charmant : c’étaient des adversaires. »
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861, note de 1845. · Lire le passage
La prison de 1832 et la lettre d’adieu
Arrêté le 16 juin 1832 (le 20 selon les Mémoires), Chateaubriand passe quatorze jours (Séché) à la préfecture de police, logé chez le préfet Gisquet :
« M. de Béranger descendit de Passy pour me dire en chanson, sous le règne de ses amis, ce qui se pratiquait dans les geôles au temps des miens : il ne pouvait plus me jeter au nez la Restauration. »
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXV, chapitre 7. · Lire le passage
Béranger, à Hortense Allart, le 2 juillet, est moins tendre :
« J’ai été voir notre ami deux fois dans sa prétendue prison, il me paraît bien enfant. Bon Dieu! qu’il a besoin de gloire et de bruit! »
Béranger à Hortense Allart, 2 juillet 1832, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
« Il fait semblant de m’aimer; moi, je lui suis vraiment attaché, mais je ne puis prendre sur moi de le lui prouver autant que je le voudrais […] »
Béranger à Hortense Allart, 2 juillet 1832, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Avant de repartir pour la Suisse, Chateaubriand lui écrit son adieu, recopié dans les Mémoires :
« Je voulais, monsieur, aller vous dire adieu et vous remercier de votre souvenir ; le temps m’a manqué et je suis obligé de partir sans avoir le plaisir de vous voir et de vous embrasser. »
Chateaubriand à Béranger, Paris, 7 août 1832, Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXV, chapitre 10. · Lire le passage
« Si l’Europe (ce qui pourrait bien être) est à l’âge de la décrépitude, c’est une autre affaire : elle ne produira rien, et s’éteindra dans une impuissante anarchie de passions, de moeurs et de doctrines. En ce cas, monsieur, vous aurez chanté sur un tombeau. »
Chateaubriand à Béranger, 7 août 1832, Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXV, chapitre 10. · Lire le passage
« Faites encore sourire et pleurer la France : car il arrive, par un secret de vous seul connu, que dans vos chansons populaires les paroles sont gaies et la musique plaintive. »
Chateaubriand à Béranger, 7 août 1832, Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livre XXXV, chapitre 10. · Lire le passage
L’édition Boiteau, qui date la lettre du 16 août, porte « j’ai subi le choléra et un peu de persécution » là où les Mémoires s’arrêtent au choléra. Béranger répond de Passy, le 19 août :
« Faut-il que le sort nous ait fait naître dans des camps opposés ! sans cela, peut-être vous aurais-je été bon à quelque chose. »
Béranger à Chateaubriand, Passy, 19 août 1832, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860. · Lire le passage dans Le Congrès de Vérone
« On chante toujours sur des tombeaux, grâce à ce temps maudit qui va fauchant sans fin et partout; mais on n’a pas souvent l’avantage de chanter auprès d’un berceau qui contienne des destinées futures aussi grandes, ni peut-être aussi prochaines. »
Béranger à Chateaubriand, 19 août 1832. · Lire le passage dans Le Congrès de Vérone
« Ah! pour Dieu, revenez dans votre patrie, vous ne pouvez vivre heureux loin d’elle. Goutte de sang français, où allezvous vous extravaser? »
Béranger à Chateaubriand, 19 août 1832. · Lire le passage dans Le Congrès de Vérone
La lettre le rejoint à Lucerne (livre XXXV, chapitre 17) ; il l’imprimera en 1838 à la fin du Congrès de Vérone, avec une lettre de Carrel. Il en accuse réception de Genève le 16 septembre.
Les Chansons de 1833 et le procès
En janvier 1833, Béranger lui envoie ses Chansons nouvelles et dernières, qui contiennent celle de 1831 et sa note. Chateaubriand à Hortense Allart, le 31 janvier :
« M. Béranger m’a envoyé son petit volume […] je l’ai dévoré; jamais il n’a rencontré tant de talent et de charme. »
Chateaubriand à Hortense Allart, 31 janvier 1833, d’après Les Enchantements de Prudence, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
Et au chansonnier, le 1er février :
« Vous avez la tyrannie des Romains : vous parez les vaincus destinés à marcher devant votre char de triomphe. »
Chateaubriand à Béranger, 1er février 1833, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860.
« Le Vieux Caporal, l’Alchimiste, le Juif errant sont des chefs-d’œuvre de goût, de sentiment et de philosophie. »
Chateaubriand à Béranger, 1er février 1833. · Lire le passage dans Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult
« Dans votre enfance, je vous avais fait chrétien. Je vous réclame comme ma brebis égarée. »
Chateaubriand à Béranger, 1er février 1833.
Il lui reproche de faire mendier au Louvre, par Nostradamus, « le dernier des rois français ». Poursuivi pour son Mémoire sur la captivité de la duchesse de Berry (acquitté le 27 février), il inquiète Béranger, qui écrit à Hortense Allart le 22 février :
« Je voudrais qu’on pût se donner un remplaçant en prison, je serais son homme. »
Béranger à Hortense Allart, 22 février 1833, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage
L’Essai sur la littérature anglaise et le Congrès de Vérone (1836-1838)
En juin 1836, Chateaubriand lui envoie l’Essai sur la littérature anglaise et sa traduction de Milton. Béranger, de Fontainebleau :
« Dans ma jeunesse, le Génie du Christianisme me donna le sentiment des chefs-d’œuvre antiques ; aujourd’hui, grâce à vous encore, je pénètre dans la littérature anglaise, et je me réconcilie avec Milton. »
Béranger à Chateaubriand, Fontainebleau, 25 juin 1836, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860. · Lire le passage dans Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier
« Et voilà que, quelque trente ans plus tard, vous faites tout ce que l’obligeance inspire pour assurer le renom du chansonnier. »
Béranger à Chateaubriand, 25 juin 1836. · Lire le passage dans Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier
Il lui offre un « ermitage » dans sa forêt. Chateaubriand donne la lettre à Mme Récamier ; sa nièce, qui la publie en 1859 sous la date du 27 juin, y voit les deux hommes « rapprochés par la séduction mutuelle de l’esprit et par un sentiment commun d’indépendance ». En 1838, le Congrès de Vérone imprime la lettre de 1832 :
« M. de Béranger nous reste : puisqu’il est pourvu d’un des grands offices de la Renommée, il appartient à tous; ce qu’il écrit tombe dans le domaine public […] »
Chateaubriand, Congrès de Vérone, 1838, note finale. · Lire le passage
Béranger à Mme Lemaire, le 3 mai 1838 :
« J’ai dit quelquefois que dans certains cas je poussais la vérité jusqu’à la flatterie. La lettre qu’il publie le prouve peut-être; mais Chateaubriand est une vieille passion, et je lui dois d’avoir osé être autre chose que voltairien. »
Béranger à Mme Lemaire, 3 mai 1838, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
« Il me semble que nous veillons l’un sur l’autre » (1838-1841)
Au printemps de 1838, Béranger doit quitter la Grenadière, près de Tours, et Chateaubriand la maison de la rue d’Enfer. Béranger, dans Ma biographie :
« […] il s’empressa de m’ouvrir sa bourse, à l’instant où lui-même était contraint de vendre la retraite qu’il s’était créée, rue d’Enfer. »
Béranger, Ma biographie, 1857.
« Je fus tenté d’accepter ses offres, non pour en faire usage, mais pour que nous nous eussions une mutuelle obligation. »
Béranger, Ma biographie, 1857.
Et à Mme Lemaire, le 26 juin 1838 :
« Il est revenu à la charge et semblait ne pas comprendre que, grâce au petit nombre de mes besoins et à mes humbles habitudes, je suis encore le plus riche des deux, même en supposant que ses libraires le payent. »
Béranger à Mme Lemaire, 26 juin 1838, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III. · Lire le passage dans Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'empire
Le 8 juin, il demande de ses nouvelles à Pilorge. L’année suivante, c’est Béranger qui s’inquiète, après la banqueroute d’un éditeur de Chateaubriand (Séché) ; Chateaubriand, le 20 avril 1839, par la main de Pilorge :
« Monsieur, il me semble que nous veillons l’un sur l’autre. J’ai eu peur de votre pauvreté, voilà que vous avez peur de la mienne […] »
Chateaubriand à Béranger, Paris, 20 avril 1839, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III. · Lire le passage dans Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais, Sainte-Beuve, G. Sand, Mme. d'Agoult
« Vous êtes bien heureux, vous êtes sûr de vivre dans cette vie, et après cette vie […] »
Chateaubriand à Béranger, 20 avril 1839.
La même lettre parle de Lamennais, qu’Hortense Allart avait rapproché de Chateaubriand et fait connaître à Béranger (Séché ; voir la fiche Lamennais : la perquisition de 1838, Sainte-Pélagie). En 1840, passant par Saint-Malo, Béranger aperçoit le Grand-Bé ; à Lamennais, le 6 août :
« La marée m’a aussi empêché d’approcher autant que je l’aurais désiré du tombeau de Chateaubriand. »
Béranger à Lamennais, 6 août 1840, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
« Quel pauvre petit tombeau notre ami s’est fait là ! Il aura mieux que cela un jour. »
Béranger à Lamennais, 6 août 1840.
Le 23 août 1841 :
« Il prétend que vous et lui trouvez que je ne hais pas assez les méchants. »
Béranger à Lamennais, 23 août 1841, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
Néris, Pilorge et les voyages (1842-1845)
Le 13 juillet 1842, avant la cure de Néris, Chateaubriand lui recommande Pilorge, pour qui Béranger cherche une place aux postes (voir la fiche Pilorge) :
« Illustre chansonnier, je pars pour Néris; je ne trouverai pas mes jambes : il n’y a qu’elles qui me manquent pour aller vous chercher sur votre montagne aussi souvent que je le voudrais […] »
Chateaubriand à Béranger, Paris, 13 juillet 1842, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
Béranger, le 2 août, après la mort du duc d’Orléans (13 juillet) :
« Vous rappelez-vous, monsieur, qu’il y a peu de temps vous me disiez : « Louis-Philippe est heureux ; la chance est pour lui. » […] »
Béranger à Chateaubriand, 2 août 1842, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
« Quant à moi, je trouve que la Providence se fait furieusement républicaine ; je trouve même qu’elle y va un peu bien vite. »
Béranger à Chateaubriand, 2 août 1842.
Le 6 août, il apprend par le journal qu’une voiture a renversé Chateaubriand à Néris. En juin 1843, avant le départ pour Bourbonne-les-Bains (le 27 selon Mayer), il va le voir ; à Lamennais, le 17 juin :
« Ma visite a paru lui faire plaisir, mais ne lui a pas ôté l’idée de me venir faire ses adieux. Les Bretons sont terriblement entêtés. »
Béranger à Lamennais, 17 juin 1843, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
et le 26 juin :
« Voyez si depuis que Chateaubriand n’écrit plus il ne devient pas chaque jour plus morose. »
Béranger à Lamennais, 26 juin 1843, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
Sur le voyage de Londres auprès du comte de Chambord, à la fin de 1843, il écrit à Gilhard le 6 janvier 1844 :
« Moins il y avait convenance à cette équipée de la part du jeune prétendant, plus ce glorieux vieillard devait, lui, impotent et désillusionné, aller jeter quelque éclat sur ces levers royaux tenus dans un garni. »
Béranger à Gilhard, Passy, 6 janvier 1844, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
Et le 8 juillet 1845 :
« Chateaubriand est revenu fort bien portant de son pèlerinage royaliste. »
Béranger à Gilhard, 8 juillet 1845, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
Passy et la rue du Bac (1844-1847)
Revenu à Passy en 1841, Béranger y reçoit Chateaubriand et Lamennais ; Sainte-Beuve l’écrit à Juste Olivier le 5 août 1844 (voir la fiche Lamennais) :
« […] le malin chansonnier fait son métier de diable, comme il dit, en les conviant chez lui sur son terrain. Ils s’y plaisent et s’y sentent à l’aise : le chevalier et le prêtre rendent les armes au siècle. »
Sainte-Beuve à Juste Olivier, 5 août 1844, cité par Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908. · Lire le passage

Le Goffic parle de « petites débauches hebdomadaires avec Béranger », que Chateaubriand préférait en littérature à Hugo et à George Sand. Béranger rapporte un de leurs échanges, devant Mme de Chateaubriand (morte en février 1847) : à « Je me suis toujours ennuyé », il répond « C’est que vous ne vous êtes pas occupé des autres ! », et Céleste approuve (lettre à M. de Valois, 27 mai 1849, d’après Séché). Le 16 mai 1847, Hortense Allart écrit à Sainte-Beuve que Chateaubriand va, « je crois, à Passy avec sa belle » : chez Béranger, avec Mme Récamier (Séché).
Sainte-Beuve, à la fin de 1847 :
« Béranger prétend qu’il trouve encore moyen, quand il y va, de le faire causer un quart d’heure ou vingt minutes. Mais, comme Thiers le remarque très-bien, quand Béranger a parlé à quelqu’un, il s’imagine volontiers que ce quelqu’un a parlé. »
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861, note de décembre 1847. · Lire le passage
Mme Lenormant affirme que Béranger « n’était jamais venu à l’Abbaye-au-Bois » avant juillet 1848 et que Mme Récamier l’avait seulement rencontré chez Chateaubriand ; Herriot rapporte pourtant, d’après les Souvenirs de Mme de Bawr, un mot de Béranger dit chez Mme Récamier sur La Fayette.
1848 : « vous l’avez, votre république ! »
Le 28 avril 1848, à Bretonneau :
« Je me le disais hier encore auprès de mon vieux Chateaubriand, qui va finir sous le poids d’un catarrhe. »
Béranger à Bretonneau, 28 avril 1848, Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, 1860, t. III.
« Au reste, la mort ne sera que celle d’une ombre. La flamme est éteinte, et il est bien douloureux de voir comment s’évanouit une belle et grande intelligence. »
Béranger à Bretonneau, 28 avril 1848.
En mai, selon Sainte-Beuve :
« Quand Béranger vient le voir, il ne trouve à lui dire qu’un mot : « Eh bien! vous l’avez, votre république! » – « Oui, je l’ai, répondit hier Béranger; mais j’aimerais mieux la rêver que l’avoir. » […] »
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861, note de mai 1848. · Lire le passage
Collombet (1851) donne « j’aimerais mieux la rêver encore que la voir » ; Beaunier et Herriot, « j’aimerais mieux encore la rêver que la voir ».
Chateaubriand meurt rue du Bac le 4 juillet 1848. Villemain écrit qu’il expira « ayant près de lui l’abbé de Guerry, madame Récamier et le poëte Béranger qu’il aimait » ; Le Goffic met aussi « Déranger » dans la chambre (et date la mort du 3 juillet). Mme Lenormant le dément :
« On a dit que Béranger était présent à ce dernier moment, c’est une erreur; quatre personnes seulement assistaient à cette mort […] »
Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859. · Lire le passage
Au service funèbre des Missions étrangères, le 8 juillet, Sainte-Beuve le voit :
« Béranger y était; il n’a cessé durant l’office de causer avec son voisin, M. de Vitrolles. Ils étaient tous les deux en coquetterie. »
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861, note du 8 juillet 1848. · Lire le passage
Peu après, Béranger demande à voir Mme Récamier, qui le reçoit, « touchée de la sympathie qu’il lui exprima, et surtout de son admiration pour le génie et la personne de M. de Chateaubriand » (Mme Lenormant, qui l’y rencontre ce jour-là et à qui ce « petit homme chauve » déplut). Une amie de Chateaubriand, que Sainte-Beuve ne nomme pas, lui écrit :
« Je racontais l’autre jour à Béranger qu’il me disait dans cette Révolution, avec une profonde et douloureuse impatience : « Mon Dieu, mon Dieu, quand donc, quand donc serai-je délivré de tout ce monde, ce bruit; quand donc, quand donc cela finira-t-il? » […] »
lettre à Sainte-Beuve, juillet 1848, publiée par Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861. · Lire le passage
En 1850, Béranger s’installe rue d’Enfer, au n° 113, puis en 1851 avenue Chateaubriand ; il meurt le 16 juillet 1857, rue de Vendôme. Le 16 avril 1848, il écrivait encore : « Depuis la démarche si généreuse faite auprès de moi, en 1829, par Chateaubriand », son histoire avec l’Académie « a toujours été la même ».
Sources et documents
Chateaubriand, Mémoires d’outre-tombe, livres XII, XIII, XXII, XXIV, XXXIV, XXXV et XXXVIII
Correspondance de Béranger, éd. Paul Boiteau, Paris, Perrotin, 1860, t. I-III (lettres échangées avec Chateaubriand ; t. III : lettres à Lamennais, Gilhard, Mme Lemaire, Bretonneau) (lire en ligne)
Béranger, Ma biographie, avec un appendice, Garnier, 1875 ; notes sur les chansons ; « À M. de Chateaubriand » (septembre 1831) et préface de 1833, Œuvres complètes, 1839 (Wikisource) (lire en ligne)
Léon Séché, Hortense Allart de Méritens dans ses rapports avec Chateaubriand, Béranger, Lamennais…, 1908 (lettres de Béranger à Hortense Allart)
Chateaubriand, Études historiques, 1831 ; Essai sur la littérature anglaise, 1836 ; Congrès de Vérone, 1838
Mémoires d’outre-tombe, éd. Edmond Biré, Paris, Garnier, 1898-1900 (notes) (lire sur le site · Internet Archive)
Amélie Lenormant, Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier, 1859 (lire sur le site · Project Gutenberg)
Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire, 1861
Villemain, M. de Chateaubriand, sa vie, ses écrits, son influence, 1858
F.-Z. Collombet, Chateaubriand, sa vie et ses écrits, 1851 ; André Beaunier, Trois amies de Chateaubriand, 1910
Gilbert Mayer, Calendrier des déplacements de Chateaubriand à partir de son retour d’exil, 1946 (faits et dates)
Édouard Herriot, Madame Récamier et ses amis, 1909 (faits seulement)
Charles Le Goffic, « Les dernières années de Chateaubriand », L’Âme bretonne, 1902 (lire en ligne)
