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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807) (suite)

Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 20 min de lecture · p. 373–386 · chapitre 116 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Le 4 octobre, lettre de Jérusalem :

Nous arrivâmes à midi vingt-deux minutes au monastère des Pères latins...

Les religieux se mirent à chanter dans l'église du monastère. Je demandai la cause de ces chants et j'appris que l'on célébrait la fête du patron de l'ordre. Je me souvins alors que nous étions au 4 octobre, jour de la Saint-François, jour de ma naissance et de ma fête. Je courus au chœur et j'offris des vœux pour le repos de celle qui m'avait autrefois donné la vie à pareil jour : Paries liberos in dolore. Je regarde comme un bonheur que ma première prière à Jérusalem n'ait pas été pour moi.

Du 13 au 23 novembre, Alexandrie, lettres.

Du 23 novembre 1806 au 18 janvier 1807, toujours en mer, avec coups de vent, orage, tempête. « l resta dix-huit jours sur la côte orientale de Tunis entre la vie et la mort. » Pour occuper son temps, « il copiait et mettait en ordre les notes de son voyage ». Quelques lettres durent rompre la monotonie de ses écritures et donner une expression à ses sentiments. Ces lettres, toutes prêtes, auront été lancées à leurs adresses, en même temps que le pli à M. Devoise, consul français, « par la chaloupe envoyée à terre » six jours avant la permission de débarquer.

Que disaient-elles? Vraisemblablement quelque chose de ce qui est noté sous la date du 28 décembre : « Nous étions en vue de la Pantalerie, etc. »

Voici quelques lignes, trop écourtées, du beau récit de Chateaubriand :

La Providence nous sauva... Nous restâmes huit jours à l'ancre dans la petite Syrte, où je vis commencer l'année 1807. Sous combien d'astres et dans combien de fortunes diverses j'avais déjà vu se renouveler pour moi les années qui passent si vite ou qui sont si longues ! Qu'ils étaient loin de moi ces temps de mon enfance où je recevais avec un cœur palpitant de joie la bénédiction et les présents paternels. Comme ce premier jour de l'année était attendu ! Et maintenant, sur un vaisseau étranger, au milieu de la mer, à la vue d'une terre barbare, ce premier jour s'envolait pour moi sans témoins, sans plaisirs, sans les embrassements de la famille, sans ces tendres souhaits de bonheur qu'une mère forme pour son fils avec tant de sincérité ! Ce jour, né du sein des tempêtes, ne laissait tomber sur mon front que des soucis, des regrets et des cheveux blancs. Nous bûmes à la France : nous n'étions pas loin de l'île des Lotophages, où les compagnons d'Ulysse oublièrent leur patrie ; je ne connais point de fruit assez doux pour me faire oublier la mienne.

Il n'était ni de ceux qui oublient, ni de ceux qu'on oublie. « Pendant l'hiver de 1806 à 1807, raconte M. de Clausel, nous savions que M. de Chateaubriand était en mer pour revenir en Europe : un jour, j'étais è me promener dans le jardin des Tuileries avec M. de Fontanes, par un vent d'ouest affreux; nous étions à l'abri de la terrasse du bord de l'eau. M. de Fontanes me dit : « Peut-être, dans ce moment-ci, un › coup de cette horrible tempête va le faire naufrager. › Nous avons su depuis que ce pressentiment faillit se réaliser. Je • note ceci pour exprimer la vive amitié, l'intérêt pour la gloire de M. de Chateaubriand, qui devait s'accroître par ce voyage; les nobles, profonds et rares sentiments qui animaient M. de Fontanes, homme excellent dont j'ai reçu aussi de grands services. »

Carthage, février 1807. - Cadix, 4 avril. Il se lie avec le baron Hyde de Neuville. Laissons ce dernier nous raconter le début de la nouvelle et durable amitié.

Outre le premier nœud de cette liaison, il y a, dans les Mémoires de M. Hyde, sur une personne aimée de Chateaubriand, des renseignements qui m'ont beaucoup intéressé et qui n'intéresseront pas moins le lecteur.

On savait que Mme de Noailles avait servi de modèle à l'auteur des Abencérages pour la poétique figure de Blanca. On savait aussi qu'il était question d'elle dans certain passage des Mémoires : « De la gloire pour me faire aimer... Que de malheurs ont suivi ce mystère... »

Mais, sur les talents variés, sur la collaboration au Voyage d'Espagne, sur la noblesse de caractère, le tour d'imagination, « l'extrême sensibilité unie à une mélancolie profonde », sur l'état d'âme quelques jours avant la visite à l'Alhambra, on en était réduit aux conjectures1.

(1) « Mme de Noailles, depuis duchesse de Mouchy, si justement nommée la belle Nathalie, voyageait depuis six mois en Espagne avec ses enfants. Elle témoigna le désir de nous voir, et nous fûmes heureux de rencontrer une femme aussi aimable que bonne, qui connaissait tous nos amis de Paris, et qui, en nous parlant d'eux, réveillait nos plus doux souvenirs. Mme de Noailles, dont l'éclat et la beauté avaient fait du bruit dans le monde, n'avait plus cette première fraîcheur que je lui avais vue et qui n'appartient qu'à l'extrême jeunesse; mais elle avait conservé sa grâce, ses traits charmants et cette physionomie expressive et touchante qui ajoute tant à la beauté. Mme de Noailles était Mlle de Laborde; elle avait la distinction, l'instruction et tous les talents qui sont de tradition dans cette famille, et, ce qui vaut mieux encore, beaucoup de bonté. Je n'ai pas connu une âme plus noble et plus généreuse. C'est à elle que j'ai dû une amitié précieuse qui est devenue un des liens puissants de ma vie. Elle était très liée avec M. de Chateaubriand, alors en Terre Sainte. Elle me parlait de lui sans cesse, et lorsque je le rencontrai peu de temps après, je crus le reconnaître sans jamais l'avoir vu. » Mme de Noailles avait passé deux mois à Grenade pour dessiner tous les monuments que les Maures y ont laissés. Elle parlait de l'Alhambra avec l'enthousiasme d'une artiste. Les Maures exaltaient tellement son imagination que nous fûmes sur le point de faire avec elle une course en Afrique, dont la traversée n'était que de quelques heures. C'est de ce grand enthousiasme pour ces mœurs dont Mme de Noailles était animée qu'est née la charmante nouvelle que Chateaubriand a appelée le Dernier Abencérage. ↩

Je ne vis pas longtemps M. de Chateaubriand, qui resta peu à Cadix. Je fus frappé cependant de tout ce qui se révélait en lui à travers l'abord froid et presque raide qui lui était habituel. Cette sorte de timidité contrastait avec la réputation qu'il s'était déjà acquise; mais il arrivait de la Terre Sainte. Son enthousiasme pour les lieux qu'il avait visités avait besoin de sortir. J'eus donc quelques prémices de l'Itinéraire.

Lettre d'Algésiras : oubliée dans l'énumération ci-dessus, ou peut-être volontairement omise, parce qu'elle était arrivée à son adresse, ainsi que les autres, écrites de France, Bayonne, Bordeaux, Blois, Orléans :

Je fus onze mois sans nouvelles de mon mari, et les premières que je reçus étaient datées d'Algésiras, port d'Espagne où il

Blanca y est bien l'image fidèle de l'aimable Nathalie, et dans la description de cette danse gracieuse et noble où il a peint la fille des Espagnes, j'ai cru souvent revoir l'amie commune qui nous avait charmés bien des fois en essayant les danses si attrayantes des pays que nous visitions ensemble.

» Je me rappelle l'émotion de Mme de Noailles au moment où nous y entrâmes (dans la cathédrale de Séville), le soir du Vendredi Saint. Le sanctuaire seul était éclairé et jetait des reflets de lumière sous les voûtes ténébreuses. Ces nombreux fidèles à genoux ou prosternés dans une piété silencieuse qui n'était interrompue que par des chants funèbres ; tout portait l'âme à une douce mélancolie et faisait naître ces graves pensées qui rappellent l'homme à la grandeur de Dieu et à son propre néant. Mme de Noailles fut saisie d'un attendrissement impossible à réprimer, et cette belle âme, si ouverte à toutes les nobles impressions, ne put contenir celles que lui inspirait cette scène imposante.

» Nous eûmes, au sortir de l'église, une de ces conversations dont l'influence salutaire se prolonge dans la vie.

» Nous oubliâmes Paris, ses pompes, le bruit du monde, et ne nous entretînmes que du bonheur attaché aux vertus, à la bienfaisance, à la retraite, aux affections pures et solides. Nous échangeâmes des conseils qui étaient une mutuelle preuve d'estime et de confiance, et je reçus de Mme de Noailles la promesse d'une inviolable amitié.. » (Voir aussi les Souvenirs de soixante années, par E. J. Delécluze, et Madame Swetchine, sa Vie et ses Œuvres, publiées par le comte de Falloux, t. I.) venait de débarquer. Il n'avait plus que l'Espagne à traverser. C'était, après tant de tourments, comme s'il eût été à Paris. Deux mois avant son arrivée, le bruit courut que le bâtiment sur lequel il s'était embarqué de Tunis avait péri. Grande joie parmi les courtisans de l'Empereur. L'un d'eux, M. de **, alla vite aux Tuileries raconter la nouvelle. Bonaparte n'en fut sûrement pas fâché; mais, en homme d'esprit, et qui n'aimait pas la platitude inutile, il répondit : « Eh bien ! est-ce que cela vous réjouit ? C'est cependant au moins un homme qui faisait honneur à la France, et que je regrette, moi qui suis le seul qui ait eu à s'en plaindre. » Et il ajouta : « Chateaubriand a sa femme ici. Ce n'est pas la peine de la tourmenter, peut-être inutilement. Attendez que la chose soit sûre pour la mettre dans les journaux. » Je dois donc à Napoléon de n'avoir pas appris une chose qui m'aurait fait mourir.

Lettres de Grenade, de Madrid, de Burgos. Le 3 mai, il mettait le pied & sur les terres de France ; le 5 juin, à trois heures après midi, sur la place Louis-XV, et bientôt, il était à Villeneuve, chez Joubert, auprès de Mme de Chateaubriand.

A qui ces lettres furent-elles adressées ?

Chateaubriand avait confié sa femme à M. et Mme Joubert : Vous l'emmènerez avec vous à Villeneuve. On devine la réponse : Oui, mais vous écrirez souvent. s

Mme de Chateaubriand partagea son temps de k veuvage entre la ville et la campagne, c'est-à-dire entre Paris et Villeneuve. Elle partait pour Villeneuve « à quatre heures », le matin du 29 août 1806; mais elle fut retenue quelques jours par « le vol de sa malle ». Elle arriva au commencement de septembre.

C'est à Villeneuve que Chateaubriand vint la rejoindre en juin 18071. C'est là, de préférence, qu'il voulut savourer le premier repos, épancher son cœur dans les cœurs qu'il savait lui être les plus dévoués.

(1) La date est inexactement marquée dans les Correspondants de Joubert : « Son mari vint l'y rejoindre [à Villeneuve], au mois de mai 1807.» ↩

Je le présume donc : les lettres qui lui firent retour, c'étaient celles qu'il avait adressées à Villeneuve, tantôt sous le nom de Mme de Chateaubriand, tantôt sous le nom de Joubert. Qu'importait la suscription ? Elles devaient être lues en famille.

Si l'on veut se rendre un compte approximatif de la fidélité avec laquelle Chateaubriand se tint en rapports avec ses amis, il faut joindre aux lettres qui lui revinrent, parce qu'elles étaient adressées à Mme de Chateaubriand ou à l'ami Joubert, celles qui portaient d'autres adresses et que reçurent directement les divers destinataires.

Les dates d'arrivée et de séjour à Bordeaux ne sont pas exactes dans les Mémoires. Le copiste aura mal reproduit les indications du manuscrit; et, d'autre part, il faut convenir que Chateaubriand traçait ses chiffres d'une manière peu lisible.

Nous allons voir que c'est du 24 au 26 mai inclusivement que le voyageur, pris de fièvre, dut s'arrêter à Bordeaux. Dès son arrivée, il fut visité par plusieurs hommes de lettres. Ceux-ci ne manquèrent pas de le portraiturer, et leurs souvenirs furent recueillis dans le journal intime de l'un d'eux; ils répondent à cette question toute naturelle :

Au terme de son long et périlleux voyage, quel était Chateaubriand, de physionomie, de parole et d'humeur ?

24 mai. - « Nous sommes allés rendre visite à M. de Chateaubriand. Il nous a reçus avec un air d'avance et de franche cordialité bien fait pour achever de nous prévenir en sa faveur. En butte à nos questions, il y a toujours répondu avec une extrême complaisance. Sa physionomie m'a paru singulièrement d'accord avec le style de ses écrits. C'est quelque chose de grave, de religieux et de doucement passionné. Son attitude modeste, son sourire presque mélancolique, ses longues paupières abaissées qui se relèvent par intervalles pour laisser jaillir l'éclair de deux grands yeux noirs, le son mélodieux de sa voix, son expression toujours simple et toujours pure, l'intérêt de ses récits, tout en lui commande l'attention, tout contribue à donner à ses paroles un charme inexprimable. Il nous a témoigné le vif plaisir qu'il a de retourner à Paris; mais il nous a beaucoup parlé aussi du dessein où il est de s'en éloigner le plus tôt possible pour aller habiter dans les environs quelque retraite un peu sauvage : « l ne me faut, disait-il à ce propos, qu'un petit coin de terre et de l'ombre. ›

26 mai. - « ... On est frappé en le voyant de la teinte mélancolique répandue sur tous ses traits. Sa figure est noble et belle, quoique un peu hâlée, son abord gracieux, ses manières affables. Le son de sa voix est harmonieux ; il parle peu de lui, et avec simplicité, comme s'il n'était qu'un homme ordinaire... . part cette nuit même pour Paris. « Je n'aspire, nous a-t-il dit, qu'à posséder » un coin de terre où il y ait un peu d'ombre. s

Il paraît bien que l'homme des terres brumeuses en avait assez du soleil d'Orient.

Nous l'avons vu : Clausel avait reçu une lettre, en plusieurs pages, de Constantinople. Lorsque Chateaubriand, au milieu de son énumération, cité la lettre de Constantinople, je crois qu'il parle, non de celle qu'il écrivit à Clausel, mais des lettres à sa femme. Il avait l'aimable habitude, au cours de ses voyages, de lui donner un bulletin à peu près tous les jours.

Nous savons aussi qu'il avait correspondu avec Fontanes, Bertin et Joubert, avec M. de Baure, avec la « chère cousine ».

Nous avons le droit de supposer qu'il n'avait pas privé de communication directe ses autres amis bien chers, également avides de ses nouvelles.

Par exemple, est-il possible qu'il ait négligé Ballanche ? « Le bon Ballanche » avait promis de venir chercher Mme de Chateaubriand à Venise. Et Chênedollé, qui portait le deuil de Lucile? Et Molé, qui devait faire l'oraison funèbre en cas de malheur ? Et Bonnevie?

Durant sa longue et laborieuse absence, le voyageur fut donc ce qu'il était au départ, ce qu'il était i d'essence et par nature», bon ami, bon garçon, le plus aimable enfant du monde.

Et cela, il le fut sans changement, et plutôt avec progrès, jusqu'aux crises politiques de la Restauration.

A Villeneuve, au sein de l'amitié, « dans son véritable élément », « loin de tout ce qui blesse le cœur », il reprend vite des forces et se remet au travail. Avec Joubert, le platonicien, l'ami passionné des Grecs, le critique éminent, il s'entretient de la Grèce et des Martyrs.

Bientôt il rentre à Paris, où l'attendent impatiemment les t vieux amis ».

Avec quelle avidité sympathique Fontanes, occupé de la Grèce sauvée, Boissonade et Frisell, hellénistes passionnés, Clausel, Mussy, Chênedollé, Molé, Pasquier, provoquaient ses souvenirs d'Athènes, de Sparte, de Jérusalem, d'Égypte, de Carthage et d'Espagne!

Ne leur avait-il pas promis de leur « raconter les choses des pays lointains »

S'il est des absents avec lesquels les rapports languissent, encore conviendrait-il d'examiner à qui la faute.

Après Fontanes, Joubert et Clausel, c'est Chênedollé qu'il affectionne le plus. Il voulut se l'attacher, un moment, à titre de secrétaire, et, pour toujours, à titre d'allié. La main de la sœur chérie avait été promise. Triste depuis la mort de Lucile, Chênedollé écrivait peu ou n'écrivait point. Déjà, le 20 mars, Joubert s'en plaignait avec le tour aimablement personnel qui était le sien : « Vous êtes plus paresseux que nous dans le commerce épistolaire. » Et Chateaubriand, le 9 avril 1806 & « Vos poulardes sont bonnes, mon cher ami; mais vos lettres et surtout votre présence vaudraient mieux. » En 1807, lorsque Chateaubriand revint à Villeneuve, Chênedollé était à Paris. L'impression du Génie de l'Homme l'y avait appelé et retenu.

A propos de ce poème, tant travaillé, tant retardé, et dont il fut si souvent question entre amis, Sainte-Beuve a inséré, dans Chateaubriand et son groupe, une anecdote non malveillante, cette fois, mais que la date renverse. Lui, dont l'instinct critique était si développé, dès là qu'il pouvait attraper au vol de la conversation un petit récit, une anecdote, un trait, un rien, il ne s'inquiétait plus de discuter la valeur du témoignage; il notait tout heureux : « on m'a raconté », « un tel m'a dit » et il citait comme parole d'Évangile ; et, si peu que l'envie ou la malice lui en prît, il tirait argument de ce rien.

« Le poème du Génie de l'Homme ne fut point reçu du public de l'Empire comme il le méritait...

» Le Journal de l'Empire, qui donnait alors le signal des succès littéraires, se montra poli mais réservé par la plume de M. de Feletz (20 mai 1807). L'aimable et spirituel vieillard me racontait hier encore qu'un jour, à un dîner chez M. de Chateaubriand, celui-ci le pria de rendre compte du livre de son ami. Deux jours après, Chênedollé, qui était au dîner, vint voir le critique, et, d'un air tant soit peu effrayé, lui dit : « Monsieur, c'est de la poésie sérieuse; point de » plaisanterie, je vous en conjure. s

Évidemment, cela se passait avant l'article du 20 mai 1807. Or, à cette date, Chateaubriand effectuait son voyage de retour. Le 24 mai, il était à Bordeaux, et le 4 juin seulement à Paris, place Louis-AV.

Heureux de se revoir, après une si longue absence, on pourrait dire que Chateaubriand et Chênedollé ne se quittaient plus. Il y eut même des plaintes à ce sujet. Mais une fois Chênedollé rentré à Vire, adieu la correspondance :

Joubert à Chênedollé, à Vire.

Paris, 1er septembre 1807.

Chateaubriand est en colère d'avoir été ainsi quitté. Mme de Chateaubriand prétend que vous n'êtes que disparu. Elle croit vous avoir vu à je ne sais combien de messes dans l'église Saint-Roch, tant votre image la préoccupe jusques au pied des autels. M. de la Tresne est venu se plaindre au mari et à la femme de vous avoir tellement absorbé par vos assiduités chez eux, qu'il ne vous avait presque pas vu pendant votre séjour ici. Écrivez à Chateaubriand à qui j'avais annoncé une lettre de vous et qui n'en a pas reçu, ce qui le fâche passablement.

Et cependant Chênedollé aimait Chateaubriand. Ce n'est pas assez dire; il avait une prédilection pour lui; il « chérissait sa personne1 »

(1) Chênedollé. ↩

A l'exception de Molé, pas un des amis qui n'eût signé ces derniers mots. Joubert parlait bien au nom de tous, quand il écrivait : « On adore ce bon garçon... »

En juillet 1807, Chateaubriand « se fit un vrai plaisir, malgré le besoin qu'il avait de repos, d'annoncer le magnifique ouvrage dont M. de Laborde publiait les deux premières livraisons » Voyage en Espagne.

L'article parut dans le Mercure du 5 juillet :

... Lorsque, dans le silence de l'abjection, l'on n'entend plus retentir que la chaîne de l'esclave et la voix du délateur ; lorsque tout tremble devant le tyran et qu'il est aussi dangereux d'encourir sa faveur que de mériter sa disgrâce, l'historien paraît, chargé de la vengeance des peuples. C'est en vain que Néron prospère, Tacite est déjà né dans l'Empire ; il croît inconnu auprès des cendres de Germanicus, et déjà l'intègre Providence a livré à un enfant obscur la gloire du maître du monde. Bientôt toutes les fausses vertus seront démasquées par l'auteur des Annales ; bientôt, il ne fera voir, dans le tyran déifié, que l'histrion, l'incendiaire et le parricide. Mais si le rôle de l'historien est beau, il est souvent dangereux ! Il ne suffit pas toujours, pour peindre les actions des hommes, de se sentir une âme élevée, une imagination forte, un esprit fin et juste, un cœur compatissant et sincère : il faut encore trouver en soi un caractère intrépide; il faut être préparé à tous les malheurs, et avoir fait d'avance le sacrifice de son repos et de sa vie...

A Dieu ne plaise que nous tombions aujourd'hui dans ces déclamations sur la liberté et l'esclavage qui ont fait tant de mal à la patrie! Mais si nous avions jamais pensé avec des hommes, dont nous respectons d'ailleurs le caractère et les talents, que le gouvernement absolu est le meilleur des gouvernements possibles, quelques mois de séjour en Turquie nous auraient bien guéri de cette opinion...

Sertorius lutta, dans les champs Ibériens, contre l'oppresseur du monde et de sa patrie. Il succomba dans son entreprise ; mais il est probable qu'il n'avait point compté sur le succès. Il ne consulta que son devoir et la sainteté de la cause qu'il restait seul à défendre. Il y a des autels, comme celui de l'honneur, qui, bien qu'abandonnés, réclament encore des sacrifices ; le Dieu n'est point anéanti parce que le temple est désert. Partout où il reste une chance à la fortune, il n'y a point d'héroïsme à la tenter. Les actions magnanimes sont celles dont le résultat prévu est le malheur et la mort. • Après tout, qu'importent les revers, si notre nom, prononcé dans la postérité, va faire battre un cœur généreux deux mille ans après notre vie ? Nous ne doutons point que, du temps de Sertorius, les âmes pusillanimes, qui prennent leur bassesse pour de la raison, ne trouvassent ridicule qu'un citoyen obscur osât lutter seul contre toute la puissance de Sylla. Heureusement la postérité juge autrement des actions des hommes : ce n'est pas la lâcheté et le vice qui prononcent en dernier ressort sur le courage et la vertu...

Les palais de Grenade nous ont intéressé et surpris même après avoir vu les mosquées du Caire et le temple d'Athènes. L'Alhambra semble être l'habitation des génies... (La suite comme dans le Dernier des Abencérages, avec (quelques retouches de style.) On doit bien désirer qu'un talent délicat et heureux nous peigne quelque jour ces lieux magiques : nous en avons l'espérance.

L'aimable Nathalie, duchesse de Mouchy, devait collaborer à l'illustration du Voyage pittoresque d'Espagne. Elle avait recueilli les dessins de l'Alhambra et de la cathédrale de Cordoue; l'ordre des monuments appelait d'abord des perspectives de villes. Le palais des Abencérages viendrait plus tard et rappellerait aux deux visiteurs des jours « d'enchantement et de délire ».

Comme si le sens des allusions, éparses dans l'article, n'était pas assez clair, l'auteur y rappelait les malheurs de la famille royale; et, dans les beaux vers du poète de Louis XIV, il envoyait un salut et des souhaits aux Bourbons exilés : « O rives du Jourdain, etc. s

Il nous était réservé de retrouver, au fond de la mer Adriatique, le tombeau de deux filles de rois, dont nous avions entendu prononcer l'oraison funèbre dans un grenier à Londres. Ah! du moins, la tombe qui renferme ces nobles dames aura vu une fois interrompre son silence; le bruit des pas d'un Français aura fait tressaillir deux Françaises dans leur cercueil. Les respects d'un pauvre gentilhomme, à Versailles, n'eussent été rien pour des princesses; la prière d'un chrétien, en terre étrangère, aura peut-être été agréable à des saintes.

Le Mercure, devenu sa propriété au prix de vingt mille francs, lui fut enlevé, mais pas tout de suite. Il y avait encore, dans ce journal, un article avec sa signature, le 1er août.

A ce moment de l'Empire, le retard dans la répression aurait lieu de nous étonner. Ni les Mémoires d'Outre-Tombe, ni la charmante lettre de Joubert sur cet incident ne disent le pourquoi du retard. Le récit de Mme de Chateaubriand, récit très piquant et très circonstancié, va nous donner l'explication, en nous rappelant l'absence de l'Empereur et les démêlés de Rome.

Quand cet article parut, Bonaparte n'était pas à Paris [il était à Tilsitt] ; le cardinal Fesch lui envoya le journal dans lequel il se trouvait. Il revint [de retour à Saint-Cloud le 27 juillet] et, toujours furieux contre M. de Chateaubriand, il allait donner l'ordre de le faire arrêter, quand, frappé de la joie que cela causait à son oncle, il se contenta de l'exil, à quelques lieues de Paris. M. Pasquier, alors préfet de police et avec lequel nous avions été extrêmement liés, fut chargé de nous annoncer notre bannissement. Comme il y voulut mettre des formes, il m'écrivit un petit billet plié en corne où il me priait de passer chez lui. Je lui répondis que si c'était le préfet de police qui m'invitait à me rendre chez lui, j'étais à ses ordres; mais que si c'était M. Pasquier, comme l'indiquait le petit chiffon de papier, je l'attendais chez moi. Il ne vint point. Je n'allai point chez lui, et ce fut à mon mari qu'il transmit les ordres de son maître. A cette époque nous demeurions encore sur la place Louis XV, et nous ne savions trop où aller : quitter Paris à l'approche de la mauvaise saison, pour habiter quelque mauvais village où nous n'aurions pas le temps de nous établir avant l'hiver! Enfin nous nous décidâmes à sacrifier à peu près la dernière somme qui nous restait, à acheter une chaumière pas trop loin de Paris. Nous en trouvâmes une à trois lieues, et aussi sauvage qu'on aurait pu l'avoir dans les montagnes d'Auvergne.

Voici le récit des Mémoires d'Outre-Tombe :

Napoléon s'emporta : « Chateaubriand croit-il que je suis un imbécile, que je ne le comprends pas! Je le ferai sabrer sur les marches des Tuileries. » Il donna l'ordre de supprimer le Mercure et de m'arrêter. Ma propriété périt; ma personne échappa par miracle. Bonaparte eut à s'occuper du monde; il m'oublia, mais je demeurai sous le poids de la menace.

C'était une déplorable situation que la mienne : quand je croyais devoir agir par les inspirations de mon honneur, je me trouvais chargé de ma responsabilité personnelle et des chagrins que je causais à ma femme. Son courage était grand, mais elle n'en souffrait pas moins, et ces orages, appelés successivement sur ma tête, troublaient sa vie. Elle avait tant souffert pour moi pendant la Révolution : il était naturel qu'elle désirât un peu de repos, d'autant plus que Mme de Chateaubriand admirait Bonaparte sans restriction.