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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)

Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 12 min de lecture · p. 70–78 · chapitre 21 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Je ne puis me flatter d'avoir sûrement élucidé le sens et l'objet du premier mot. Quant à l'allusion de la fin, elle me reste complètement impénétrable.

Une autre est familière aux admirateurs de Chateaubriand et de Joubert, aux lecteurs de Sainte-Beuve, de M. de Raynal et de M. Bardoux.

Qui ne connaît la petite et admirable société du Luxembourg ?

Nommer Mme de Beaumont, c'est évoquer un ensemble idéal d'exquis et poétiques souvenirs.

Chateaubriand avait pris un logement à l'hôtel d'Étampes, dans la rue Saint-Honoré qu'habitaient Fontanes et Joubert, près de la rue Neuve-du-Luxembourg, où Mme de Beaumont occupait un appartement que lui avait cédé M. Pasquier1 : « Je me rendais chaque soir chez elle, avec ses amis et les miens, M. Joubert, M. de Fontanes, M. de Bonald, M. Molé, M. Pasquier, M. Chênedollé, hommes qui ont occupé une place dans les lettres et dans les affaires. » Il y rencontrait aussi MM. Adrien de Lézay et Julien, Mmes de Vintimille, de Pastoret, de Staël et Hocquart. M. Julien, « homme riche, obligeant et convive joyeux, quoiqu'il fût d'une famille où l'on se tuait, avait une loge aux Français. Il la prêtait à Mme de Beaumont. » Chateaubriand alla quatre ou cinq fois au spectacle avec Fontanes et Joubert.

(1) Voyez Mémoires du chancelier Pasquier, t. I. ↩

La grande dame du désert paraît être la sœur du Premier Consul, amie et protectrice déclarée de Fontanes, Mme Bacciochi.

Les capucins et le saint Augustin ne seraient-ils pas les volumes dans lesquels Chateaubriand avait étudié les Pères de l'Eglise, à Londres, d'abord pour combattre la religion, et bientôt en admirateur et en apologiste ?

Mais ce dernier trait : a si vieux et si jeunes ›, qui nous l'expliquera? Le fait particulier se dérobe; l'état d'âme se trahit. Voilà le Chateaubriand auquel il faut nous habituer. A la fièvre physique succédait une autre fièvre, celle des passions renaissantes : chimères toujours caressées, alternant avec l'incurable ennui; bouffées d'éternelle jeunesse.

Si vieux et si jeunes ! Il avait trente-deux ans.

Les articles de Fontanes, dont nous avons parlé en passant, étaient dirigés contre le livre de Mme de Staël : « De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. » Ils firent « grand éclat et excitèrent les passions en sens opposés. Mme Joseph Bonaparte lui en fit une scène1 » Mme de Staël ne se tint pas pour battue. Elle riposta en attaquant le faux bon goût.

(1) Sainte-Beuve. ↩

Chateaubriand intervint alors au secours de Fontanes. Celui-ci ne s'était engagé si avant contre les idées de perfectibilité que de concert avec son ami et pour lui frayer la voie toute grande.

« Je n'ai fait que repousser le coup que l'on portait à un homme dont j'admire les talents et dont je chéris la personne2. »

(2) Préface d'Atala. ↩

« Repousser le coup. » L'expression serait-elle exagérée? On le croirait à lire Sainte-Beuve :

« Chateaubriand s'imagina qu'il était généreux à lui de venir au secours de Fontanes, »

S'il ne se fût agi que d'attaques ou de ripostes littéraires, le sanglier › était de taille à se défendre hardiment. Mais la lutte s'était déplacée, et non point par la faute de Fontanes. L'auteur des deux Extraits se voyait condamné au silence. Il le déclarait lui-même sur la fin du second article : « On a promis de comparer son chapitre sur le christianisme [de Mme de Staël] aux fragments d'un ouvrage inédit sur un sujet semblable. On remplira cet engagement lorsque les opinions littéraires les plus innocentes ne seront plus traitées comme des affaires d'État. » Et huit jours après, dans le Mercure du 16 thermidor an VIII, Fontanes disait encore : « Ceux qui osent parler des maîtres du dernier siècle (xvii) et des anciens principes du goût, sont traités comme des ennemis de la République, comme des gens à courtes vues, et des fanatiques qui cherchent à ramener les vieilles institutions. »

Que s'était-il donc passé?

J'ai la preuve que Mme de Staël avait offert des exemplaires de son ouvrage à divers membres de la famille Bonaparte. Attaquée dans le Mercure par l'ami de Lucien et d'Élisa, (Mme Bacciochi), elle était accourue à Morfontaine, et là, chez le frère aîné, dans ce milieu qu'elle se flattait d'éblouir et de séduire, elle avait protesté, certainement avec éloquence, et peut-être avec larmes. D'autres que Mme Joseph Bonaparte furent touchés de ses plaintes.

A quelque temps de là, Fontanes écrivait à Lucien :

29 floréal an IX.

Le maître a tonné, sans s'apercevoir qu'il faisait trop d'honneur à une fourmi... Je suis toujours surpris qu'un grand homme tire sur ses propres troupes... Ce n'est pas que Jupiter ne soit fort bon ; mais les dieux subalternes l'assiègent, et dès qu'il a froncé les sourcils, on entend un bruit épouvantable dans les antichambres de l'Olympe. Pour moi, chaque mot qui sort de ma plume est condamné sans appel... Si je suis bon à quelque chose, ce n'est pas dans ce moment. Je me réserve pour écrire l'histoire du nouvel empire, quand Charlemagne le fondera.

Sainte-Beuve était-il plus exact, dans l'appréciation de ce notable incident, quand il écrivait : « Faut-il ajouter, pour aggraver le tort, qu'à cette époque Mme de Staël commençait à encourir la défaveur [?] ou du moins le déplaisir marqué de celui qui devenait le maître? Fontanes, « l'homme aux › habiles pressentiments , pouvait deviner ces choses et n'en pas moins pousser sa pointe : il avait ses éperons à gagner, a-t-on dit, contre la nouvelle Clorinde... mais il n'était pas de. la générosité de M. de Chateaubriand de mettre la main dans cette affaire, et de se tourner du premier coup contre celle que la célébrité n'allait pas garantir de la persécution »

Celui que menaçait la disgrâce, celui dont les moindres écrits étaient condamnés sans appel, c'était Fontanes; peut-être parce que le Premier Consul voyait en lui le protégé de Lucien. On sait la gravité du différend entre les deux frères. L'ambassade de Madrid masqua très imparfaitement le désaccord. Quelques fragments de lettres (inédites) de Fontanes au héros de Brumaire, datées de 1800 et 1801, seront lus avec intérêt. Il y a plaisir à surprendre le tour et l'accent de ces choses intimes :

16 frimaire an IX [7 décembre 1800].

.. J'étais malade depuis votre départ; je vais mieux, et la solitude profonde où je vis ne peut s'embellir que par l'espérance de vous revoir. Je n'ai assurément nul mérite à refuser une place de chef de division dans un ministère où vous n'êtes plus. Ce n'était pas pour ce métier vulgaire, et où tant d'autres seront plus propres que moi, qu'il m'était doux d'exécuter vos ordres; c'était pour approcher mon âme de la vôtre, et pour unir quelquefois nos idées. Je ne passe point comme une bête de somme d'un maître à un autre; je reste à celui que mon cœur, la reconnaissance et l'estime m'ont donné. Je ne suis pas suspect. J'ai marché constamment dans une autre route... mais les gens qui ont du caractère se retrouvent près du but... Ces hommes-là valent cent fois mieux que les sophistes et les idéologues. Cette dernière espèce est la pire de toutes. C'est là que sont vos véritables ennemis, ceux de la France et du Premier Consul qu'ils environnent. Moi qui aime passionnément la gloire de la France et celle de votre frère, qui ne peut en être séparée, je fais des vœux continuels pour votre retour; je le crois nécessaire à la patrie...

28 germinal an IX [18 avril 1801].

Je vous aime beaucoup et je vous écris peu. Je ne veux pas vous ennuyer. Je vis dans une trop grande solitude pour rien savoir qui soit digne de vous être envoyé. Je méprise les bruits publics. Toutes les nouvelles qui naissent le matin et meurent le soir ne valent pas la peine d'être écrites. Tous les yeux sont fixés en ce moment sur l'Egypte et sur le Sund. En dépit de quelques alarmes, je me confie entièrement à la fortune du Premier Consul. J'ai lu l'histoire, et je n'ai jamais vu qu'un grand homme s'élevât si haut pour manquer ensuite à sa destinée. Il faut que le dénouement soit digne de ce grand drame que j'ai vu commencer, et que j'espère bien voir finir. Je suis convaincu que tout ce que nous avons pensé se réalisera. De jour en jour, le dernier événement se prépare; il est impossible de le reculer longtemps.

Si le culte se rétablit, comme je l'entends publier de toutes parts, c'est un grand pas vers le but désiré. Car, excusez mes vieilles superstitions, je pense comme le bonhomme Platon que je relis et qui dit : Point de culte, point de gouvernement. Après une armée victorieuse, je ne connais point de meilleurs alliés que les gens qui dirigent les consciences au nom de Dieu. Je vois que les conquérants habiles ne se sont jamais brouillés avec les prêtres. On peut les contenir et s'en servir à la fois. C'est là, quoi qu'on en dise, la bonne philosophie : on peut rire des augures ; mais il est bon de manger avec eux les poulets sacrés. C'est ce que pensaient Cicéron, Pompée et César qui se fit nommer pontife suprême. Tous ces hommes-là sont de votre famille qui hérita de leurs grandes qualités, et qui doit les imiter en tout.

Notre bon démon ne doit-il pas vous ramener bientôt ? J'ai grand besoin de vous, et là dessus, je ressemble à toute la France. Que de bons conseils, que de vérités courageuses à dire ! Quel appui vous pouvez donner dans le grand jour !

Votre successeur fait, dit-on, tous les jours, le plus pompeux panégyrique de votre ministère en se montrant. On soutient que la place est toujours vacante.

Tout le tripot dramatique, comme disait Voltaire, est soulevé contre lui. Mais il oppose fièrement ses arrêtés à ceux des comédiens. Malgré sa belle défense, on craint qu'il ne succombe. Les rieurs sont pour les comédiens.

Tout le monde se moque un peu de cette grande bataille. Dieu merci ! je ne suis point du combat. Je vis très retiré. Je ne sors que pour aller m'entretenir de vous avec celle qui vous aime le plus. N'allez pas croire que c'est une des mille Arianes que fait votre absence. C'est mieux que cela. C'est une âme et un esprit comme le vôtre. Mes livres, la rue Verte, et Madrid, voilà où sont toutes mes pensées. Mme Bacciochi peut vous dire si je vous suis tendrement attaché et si je m'occupe de vous. Elle a la bonté de me recevoir quelquefois; elle aime à m'entendre parler de son frère.

Il faudra bien que vous essuyiez une grande épître de moi sur le Mercure dans quelques jours. Je vous parlerai de son organisation, de l'imprimeur et des coopérateurs. Quand la première année sera finie, c'est-à-dire dans deux mois, on pourra lui donner peut-être une forme plus agréable aux abonnés en le faisant paraître plus souvent.

Recevez avec bonté les témoignages de mon dévouement, de mon respect et de mon amitié.

Fontanes1

(1) Orig. aut. ↩

On sait la part active que prit Lucien au Concordat.

Paris, 10 messidor an IX [29 juin 1801].

Revenez au plus tôt en France. Vos chênes et vos marronniers valent mieux, croyez-moi, que les orangers d'Espagne et de Portugal. Finissez vite cette guerre et que la France vous revoye. Elle n'eut jamais plus besoin de vous. Je me suis avisé de faire un enfant depuis votre départ; ma femme accouche dans quelques semaines. Voulez-vous être le parrain de cet enfant? Mme Bacciochi accepte le titre de marraine. Je ne puis être trompé de cette manière. Si j'ai un fils, il aura votre génie; si c'est une fille, elle aura les grâces de votre sœur.

Paris, 18 fructidor an IX [5 septembre 1801].

Ma femme et moi sommes pénétrés de vos bontés. (Lucien avait accepté d'être parrain.) Vous faites les choses aimables d'une manière qui les embellit encore; votre lettre est charmante et donne un nouveau prix aux bontés que vous avez pour ma famille... Auguste écrivait de moins jolis billets à ses clients, et ces clients étaient Horace et Virgile, par qui votre maison serait digne d'être chantée. Je ne ressemble point malheureusement à ces grands hommes, mais je vous aime comme ils aimaient Mécène et César.

Le 7 vendémiaire, autre lettre sur la rédaction d'une ode que lui avait demandée le Premier Consul:

Le 7 vendémiaire an IX [29 septembre 1801].

Ce travail me sera très difficile en ce moment, la mort de ma fille m'ayant plongé dans une sorte de découragement; néanmoins, si Bonaparte persiste dans son idée, le désir de lui être agréable me ranimera. Mon dévouement est entier ; mes moyens sont très faibles, et pour se faire entendre jusqu'au détroit du Sund et aux rives de la Néva, il faut une voix forte et retentissante. Celle qui publie avec cent bouches et dans toutes les langues le vainqueur de Marengo peut seule opérer ce prodige; elle en sait plus que nos vers; une ode, en vérité, est bien peu de chose au milieu de tant de merveilles, l'ode fût-elle de Pindare ou de Rousseau.

Le 4 nivôse [25 décembre 1801].

Je suis sans place, mais je n'accepterai rien sans votre approbation expresse... Il n'y a désormais de place convenable pour moi que celles qui m'attacheront à votre famille. C'est mon dernier mot.

Un événement arrivé hier au soir1, et dont les papiers publics parleront assez, doit vous avertir à Madrid que les frères d'un homme monté si haut sont trop loin quand ils ont passé les barrières de Paris. Je sais que le second poste est difficile et dangereux; mais il est des hommes condamnés à la gloire et aux dangers. Qui est fait pour la première, comme vous, ne craint pas les seconds; et puis, après tout, je vous dirai comme à Auguste dans Cinna :

(1) 3 nivôse [24 décembre 1801], explosion d'une machine infernale rue Saint-Nicaise quand passait la voiture de Bonaparte. - Mme Bacciochi (Elisa Bonaparte), sœur aînée de Napoléon, écrivait à son frère Joseph, le 12 nivôse an IX (½ janvier 1802), une lettre de trois pages in-8°, au sujet de l'attentat de la machine infernale : « J'espérais que le résultat de cette fatale journée avait ouvert les yeux à Bonaparte, et qu'il aurait chassé ses ennemis et rapproché ses amis... Bonaparte s'aveugle; il ne lit, ne voit que par sa police, sa femme et son secrétaire. » Elle engage Joseph à revenir au plus tôt, puisque seul il est écouté. Lucien se plaît à Madrid. Jérôme va courir le monde. » (L'Amateur d'autographes, catalogues Charavay.) ↩

Il est beau de mourir maître de l'univers...

Retenons, de cette correspondance, que Fontanes était condamné au silence, quand parut la réponse de Mme de Staël. C'est alors que s'avança Chateaubriand.

La carrière était ouverte. Il y entra brillamment et en vainqueur.

Les articles de Fontanes, ou, comme on disait en ce temps-là, les extraits, pâlirent en regard de la longue lettre que Chateaubriand lui adressa, et qui fut insérée dans le Mercure de France.

Avec son nouvel adversaire, Mme de Staël n'eut plus la ressource de s'élever contre le faux bon goût. En réfutant Fontanes, non sans une pointe d'insolente ironie, elle avait caractérisé à l'avance, - et d'autant mieux qu'elle ne pouvait penser qu'à son propre génie, - elle avait comme signalé et appelé à la couronne le génie rival, bientôt génie sans rival : « Un tel système (style exact et commun, servant à revêtir des idées plus communes encore) expose beaucoup moins à la critique. Ces phrases, connues depuis si longtemps, sont comme les habitués de la maison : on les laisse passer sans leur rien demander. Mais il n'existe pas un écrivain éloquent ou penseur dont le style ne contienne des expressions qui ont étonné ceux qui les ont lues pour la première fois, ceux du moins que la hauteur des idées ou la chaleur de l'âme n'avait point entraînés. »