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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 6 min de lecture · p. 213–216 · chapitre 86 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Jamais plus beau langage !

Cette vie commencée au milieu des orages, c'est bien sa propre vie. Elle aussi pourra passer sous un ciel pur, le reste de son cours demeurera teint des eaux de la tempête qui l'ont troublée dans sa source.

Quelques jours avant son départ, il vit les modèles des marbres qu'il avait commandés. Ces modèles étaient déjà d'une grande expression. Aux derniers moments, il « alla prier sur les cendres de Mme de Beaumont, à Saint-Louis des Français »

Des larmes se mêlèrent à sa prière. Ce fut comme une nouvelle séparation et un nouvel adieu.

Il partit de Rome le 21 janvier2, jour d'éternelle tristesse. On le signale à Paris dans la première quinzaine de février.

(2) « Six mois vous suffiront pour tout voir en poète », écrivait-il à ↩

Monument eleve par Chateaubriand a la memoire de Mme de Beaumont

Je dois à la bienveillance de Mar d'Armailhacq, supérieur de Saint-Louis des Français, à Rome, la planche sur laquelle a été tirée cette gravure. Je prie Mer d'Armailhacq de vouloir bien agréer l'expression de ma vive reconnaissance.

G. Pa

Nous le savons par Joubert, « l avait trouvé, en arrivant, bien des sujets de surprise et eu des contradictions qui devaient lui donner une grande envie de repartir; il n'avait pas été sûr de passer à Paris vingt-quatre heures paisiblement; on n'a pu rien savoir de ses affaires. »

Joubert n'entre dans aucun détail; mais il n'est pas difficile d'éclairer l'obscurité de ce texte.

Après la mort de Mme de Beaumont, pendant les mois de novembre, de décembre et jusqu'au 21 janvier, date de la séparation, le cardinal avait renouvelé au secrétaire les meilleures assurances de bon vouloir. Rome entière, émue du différend, savait que la paix était rétablie à l'ambassade de France. Le même Joubert écrivait à Chênedollé, le 2 janvier : « Un voyageur est venu me donner avant-hier de ses nouvelles ; par la tournure des esprits et des événements, son amitié pour Mme de Beaumont a été aussi honorable à l'un qu'à l'autre. Il quittera Rome, ami du cardinal et estimé de tout le monde; c'est un bien bon temps pour partir. On en fait un presque ambassadeur. Nous allons bientôt le revoir, car il n'ira pas à son poste sans avoir pris des instructions qui le retiendront peut-être à Paris plus longtemps que nous ne pensons. Je l'attends [à Villeneuve] dans le cours du mois. »

Or, une dépêche du cardinal, datée du 4 février, arrivait à Paris à peu près en même temps que l'ancien secrétaire. Elle

Fontanes. Lui-même passa six mois et demi, à Rome, ou bien, si l'on ajoute le temps que dura l'excursion de Naples, six mois et vingt-quatre jours.

Les dernières dates de cette excursion et celles de la lettre sur Rome ne s'accordent pas : « Baïes, 9 janvier; Herculanum, Portici, Pompeia, II janvier » ; et dans la lettre, datée « Rome, le Io janvier », nous lisons : « Je suis retourné hier, 9 janvier, au Colysée. »

L'erreur n'a aucune importance.

contenait une dénonciation en règle, et d'une telle gravité qu'elle pouvait, cette fois, non seulement faire casser aux gages le nouveau ministre, mais le faire jeter au Temple ou condamner à l'exil.

On voudrait trouver une excuse à ce dernier coup, frappé après la lutte, et l'on ne réussit pas à en découvrir même un semblant.

Délivré de l'homme qui lui avait été imposé et qui l'offusquait de sa gloire, pourquoi le poursuivre au loin de sa haine? Pourquoi le vouloir abattre et briser, surtout après lui avoir prodigué des assurances de paix?

Il faut lire avec attention cette dépêche, en se souvenant du maître très soupçonneux à qui elle était adressée, et de l'heure où elle lui parvenait - heure de complots et d'exécutions :

« Citoyen Premier Consul, écrit le cardinal, permettez que je vous entretienne un instant de Chateaubriand. Mécontent de n'avoir pu s'emparer de mon ministère, et voyant que je n'avais besoin de personne pour faire ma besogne, il a voulu se venger. Il a entrepris de corrompre les prêtres que j'avais amenés à Rome; il leur a mis dans la tête que je devais leur faire donner des bénéfices et des prélatures du Pape; et j'ai appris que, par ses insinuations, ils se plaignaient amèrement d'être à Rome sans considération et sans crédit. » C'étaient là, il faut en convenir, de pauvres accusations, surtout le cardinal ajoutant : qu'il ne pouvait produire les preuves ostensibles de ce fait, ainsi que des propos tenus sur son compte ; mais il ajoutait d'autres reproches sur le langage du secrétaire, tonchant le Premier Consul lui-même. « Dans mon salon, écrivait-il, en ma présence, il a osé dire que les Français ne devaient au Premier Consul que le rétablissement de la religion et la modération de la loi de conscription, qui est encore imparfaite et injuste. En peu de mots, je le fis taire. » De là, passant à quelques plaintes contre l'abbé Guillon, que le cardinal avait appelé, en qualité d'auditeur, pour le travail des congrégations et qu'il venait de renvoyer, le cardinal ajoutait : « Chateaubriand n'oubliait rien pour décrier mes opérations, toujours entouré d'émigrés et de ceux que vous avez exilés de Paris. i Au fond, c'était là, avec les jalousies de pouvoir d'un homme médiocre, le grand grief du cardinal. II avait pris d'abord ombrage de la partialité du secrétaire pour quelques prêtres émigrés, puis de ses égards pour des princes déchus. Il lui reprochait maintenant son amitié pour M. Louis Bertin, rédacteur de journal, proscrit sous le Directoire et exilé par le Consul à l'île d'Elbe, d'où il avait obtenu de sortir, pour voyager en Italie. Dévoué d'admiration et de cœur à M. de Chateaubriand, qu'il avait connu à Paris, en 180o, M. Bertin s'était offert pour conduire à Rome Mme de Beaumont, à la sortie du Mont Dore...

Voici la dernière et la plus vive insinuation du cardinal contre le secrétaire de légation dont il avait voulu à tout prix l'éloignement :

« Quoique Chateaubriand, écrit-il, soit le pensionnaire et le protégé de Mme de Beaumont, il n'est point votre ami. Si vous ne le faites surveiller où vous l'envoyez, vous ne tarderez pas à être assuré qu'il fera tout pour les émigrés et pour ceux qui sont mécontents de votre gouvernement. Cet intrigant est encore un méchant homme. » Ce langage est bien fort dans sa naïve colère1.

(1) Villemain. ↩

Est-ce Talleyrand, ou Mme Bacciochi, ou Fontanes qui lui révéla l'indigne conduite du cardinal ?

Toujours est-il qu'il fut exactement renseigné.

Quand on a pénétré un peu avant dans ce cœur passionné, le doute n'est pas possible : il se souviendra et se vengera, non point comme son ancien chef, en portant des coups dans l'ombre à un homme désarmé, mais à la face du ciel, à ses risques et périls, - sans égard au tout-puissant neveu.

Dans son voyage de retour, Chateaubriand s'arrêta quelques jours à Villeneuve. Là, Joubert le réconforta de sa chaude amitié et le pressa d'obéir à la recommandation de Mme de Beaumont. Ses conseils furent mieux accueillis que ceux de Fontanes. Avec quelles paroles d'humeur le secrétaire avait répondu à ce dernier l'engageant à reprendre la vie conjugale, il est impossible qu'on ne l'ait pas remarqué.

C'est sous le toit, je pourrais dire sous la dictée du moraliste que l'oublieux époux écrivit enfin è la délicate, spirituelle et fière Bretonne qu'il appelait sa « veuve ».

Mme de Chateaubriand se rendit à sa prière ou plutôt à ses instances, car il fallut insister.

Quel époux René sera-t-il? Et Mme de Chateaubriand, quelle épouse ?