Chapitre XV. A la fin de l'empire (suite)
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Mme de Chateaubriand raconte :
Dès le mois d'avril nous retournâmes dans notre chère Vallée, où souvent Pasquier, alors préfet de police, venait nous voir; honneur qu'il n'aurait pas osé faire à un exilé sous les Bourbons. Mais, tout en visitant ses amis, il n'oubliait pas son métier. Ainsi, je le trouvai un jour lisant un manuscrit qu'il avait déniché sous un sopha.
Nous continuions à voir nos amis de l'un et de l'autre bord.
Madame de Chateaubriand à Monsieur Joubert.
Ge jeudi matin, 1813.
Nous voici dans le meilleur château du monde, y menant la plus douce vie, si vous partagiez ces douceurs avec nous. Jusqu'ici mes pressentiments ne se sont pas vérifiés, mais à l'heure où je vous écris, le Chat est à la chasse avec des chasseurs qui n'ont jamais manié le fusil que pour estropier quelqu'un, entre autres le curé du village qui, dit-on, ne manque pas son coup de cette manière. Aussi je suis dans des transes mortelles qu'on ne nous rapporte plus d'hommes morts que de gibier...
Mon cher Monsieur Joubert, je vous prie de bien vous ménager pendant notre absence, afin de pouvoir faire cet hiver les quatre pas de chez vous chez moi. Que voulez-vous que deviennent nos soirées, si vous ne venez y veiller et y dormir1.
(1) Les Correspondants de Joubert. ↩
- Une lettre de Joubert, dont je possède l'original, est datée : Aulnay, 1er octobre 1813. »
Sous l'entête Université impériale », elle ne traite que d'affaires administratives. Pas le plus petit mot personnel, sous cette plume si aimablement personnelle. Je l'ai fort regretté.
Au reste, il suffit de la date pour autoriser l'induction : Le groupe des amis vint célébrer avec lui la fameuse journée, causer littérature et surtout politique, passer des vagues pronostics aux faciles prophéties.
Manifestement l'Empire craquait. Par son nom, ses alliances de famille, ses relations mondaines, par la noblesse de ses sentiments, l'intrépidité de son caractère, ¡l'éclat de son génie, par son attitude d'opposant, par les périls encourus et bravés, Chateaubriand devenait « un centre et un lien ».
On accourait chez lu « Vers lui avaient abouti quelques confidences du clergé de Paris, dissident d'un archevêque intrus et servile, quelques communications des cardinaux exilés, quelques avis même de ce qui se passait à Fontainebleau et de ce qui se préparait en Italie. Par d'autres points il touchait à ce qu'il y avait de libres caractères, dans la Chambre des députés1. »
(1) Villemain. ↩
Joubert était donc à Aulnay le rer octobre : il s'était installé chez ses amis de la Vallée, quelques jours avant la Saint-François. N'en avait-il pas le droit ? Combien de fois M. et Mme de Chateaubriand s'étaient établis chez lui, pendant les vendanges !
Fête anticipée pour les deux & Chats › ! Et quelle joie pour Joubert !
Causer à deux ou à trois, et en toute intimité, fut toujours le délice » de son esprit, le besoin de son cœur. Ce qui ressemblait à la foule et au tourbillon (comme Mme de Staël) le déconcertait et le mettait en fuite.
Réunion plénière le 4 octobre. Compliments, vœux, fleurs d'arrière-saison, « banquet des vieux amis ».
En dehors des souhaits, il est facile d'imaginer la tournure de l'entretien. Quelques mots de littérature, à peine. Tout ou presque tout à la politique.
« Dès 1812, remarque M. Bardoux, le mécontentement, les inquiétudes se manifestaient surtout parmi les fonctionnaires de l'Empire. Placés plus près du pouvoir, ils voyaient mieux que le vulgaire la folie des projets de Napoléon et l'impossibilité du succès : « Il paraît bien fort, disait en août 1812 le ministre Decrès à M. Pasquier; eh bien ! il est perdu2. »
(2) Madame de Custine. ↩
A plus forte raison, Joubert, Fontanes, Pasquier, Clausel, je ne dis pas Molé, pensaient-ils ainsi en octobre 1813.
Les faits certains, les nouvelles authentiques, l'envers des bulletins officiels, c'est à Fontanes qu'on les demandait. Napoléon était aux prises avec les coalisés. Victoires? Ce serait à recommencer. Défaites ? C'est la fin du régime. Il ne pouvait aller loin. A la date de la Saint-François, il n'y en avait plus que pour neuf à dix jours avant Leipsick. On pressentait l'imminence de l'inévitable désastre.
Dans cette solitude de la Vallée aux Loups, sûrs les uns des autres, le groupe pensait tout haut. On annonçait la chute prochaine. On discutait les chances diverses de la succession : monarchie, république, anarchie, dictature.
A son tour, comme bien l'on pense, Chateaubriand prit la parole. Contrairement à ses habitudes, il la garda longtemps.
Effrayés de la violence de ses diatribes, éblouis aussi, les amis virent entrer son génie dans une phase nouvelle. Ils comprirent qu'il s'y déploierait avec encore plus de puissance et d'éclat. A travers le désordre et l'emportement de l'improvisation, ils eurent comme la primeur du pamphlet contre Buonaparte. Vengeance, malédiction, prophéties de malheur, étincelaient dans ses yeux, éclataient dans sa voix. Et cette voix, on devinait qu'elle allait devenir la grande voix, le tonnerre de la multitude; car elle ne faisait qu'exprimer, en traits de feu, le sentiment de la nation :
Homme de malheur... qu'as-tu fait pour nous? Que devons-nous à ton règne? Qui est-ce qui a assassiné le duc d'Enghien, torturé Pichegru, banni Moreau, chargé de chaînes le Souverain Pontife, enlevé les princes d'Espagne, commencé une guerre impie? C'est toi. Qui est-ce qui a perdu nos colonies, anéanti notre commerce, ouvert l'Amérique aux Anglais, corrompu nos mœurs, enlevé les enfants aux pères, désolé les familles, ravagé le monde, brûlé plus de mille lieues de pays, inspiré l'horreur du nom français à toute la terre? C'est toi. Qui est-ce qui a exposé la France à la peste, à l'invasion, au démembrement, à la conquête? C'est encore toi. Un roi légitime et héréditaire qui aurait accablé son peuple de la moindre partie des maux que tu nous as faits eût mis son trône en péril; et toi, usurpateur et étranger, tu nous deviendrais sacré en raison des calamités que tu as répandues sur nous! tu régnerais encore au milieu de nos tombeaux! Nous rentrons enfin dans nos droits par le malheur ; nous ne voulons plus adorer Moloch; tu ne dévoreras plus nos enfants : nous ne voulons plus de ta conscription, de ta police, de ta censure, de tes fusillades nocturnes1, de ta tyrannie. Ce n'est pas seulement nous, c'est le genre humain qui t'accuse. Il nous demande vengeance au nom de la religion, de la morale et de la liberté. Où n'as-tu pas répandu la désolation? Dans quel coin du monde une famille obscure a-t-elle échappé à tes ravages? L'Espagnol dans ses montagnes, l'Illyrien dans ses vallées, l'Italien sous son beau soleil, l'Allemand, le Russe, le Prussien dans ses villes en cendres, te redemandent leurs fils que tu as égorgés, la tente, la cabane, le château, le temple où tu as porté la flamme. La voix du monde te déclare le plus grand coupable qui ait jamais paru sur la terre; car ce n'est pas sur des peuples barbares et sur des nations dégénérées que tu as versé tant de maux; c'est au milieu de la civilisation, dans un siècle de lumières, que tu as voulu régner par le glaive d'Attila et les maximes de Néron. Quitte enfin ton sceptre de fer; descends de ce monceau de ruines dont tu avais fait un trône! Nous te chassons comme tu as chassé le Directoire. Va! puisses-tu, pour seul châtiment, être témoin de la joie que ta chute cause à la France, et contempler en versant des larmes de rage le spectacle de la félicité publique!
(1) Le duc d'Enghien; Armand de Chateaubriand. ↩
Telles sont les paroles que nous adressons à l'étranger. Mais si nous rejetons Buonaparte, qui le remplacera? - LE ROI.
Ouvrons ici une parenthèse :
Qui donc a mis en circulation cet étrange propos : Mme de Chateaubriand n'avait pas lu les ouvrages de son mari2 ? J'ai accepté de confiance cette assertion dans mes précédentes études; et la raison que j'en ai donnée était une concession aux idées reçues. Il y a mieux à dire :
(2) On lit dans les Mémoires d'Outre-Tombe : « Mme de Chateaubriand m'admire sans avoir jamais lu deux lignes de mes ouvrages. » des Bourbons. Si cette brochure avait été saisie, le jugement n'était pas douteux : la sentence était l'échafaud. Cependant il mettait une négligence incroyable à la cacher. Souvent quand il sortait, il l'oubliait sur sa table : sa prudence n'allait pas au delà de la mettre sous son oreiller, ce qu'il faisait devant son valet de chambre, garçon fort honnête, ↩
Si Mme de Chateaubriand ne lisait pas les ouvrages de son mari, c'est qu'elle les avait entendu lire, et par l'auteur lui-même, à l'état d'esquisse, dans la fraîcheur du premier jet; c'est qu'elle les avait entendu relire, après les corrections conseillées tantôt par Fontanes, tantôt par Joubert, relire à celui-ci, et puis à celui-là, et puis au groupe entier. On n'a pas oublié le billet par lequel Mme de Chateaubriand invitait Clausel à une lecture de l'épisode le plus vif des Martyrs : « Soyez assez aimable pour venir dîner aujourd'hui avec nous en petit comité. Nous lirons la Druidesse. »
Et le mot d'une lettre de 1812 : « Décidez Fontanes à venir dîner à la Vallée... On lui lira tout ce qu'il voudra. »
Ainsi pour les Martyrs; ainsi pour les Abencérages ; ainsi pour l'Itinéraire; ainsi pour le Moïse; ainsi pour la fameuse brochure De Buonaparte et des Bourbons.
Avant la publication, elle le connaissait, le sublime pamphlet, puisqu'elle tremblait pour la vie de l'auteur; puisque, pour sauver celui-ci de ses négligences, quand il sortait, elle cachait le manuscrit dans son sein :
Pendant que ces scènes se passaient, et au moment où la puissance de l'empereur - fléau de Dieu - allait expirer aux bornes de l'Asie, M. de Chateaubriand écrivait sa brochure De Buonaparte et mais qui pouvait se laisser tenter. Pour moi, j'étais dans des transes mortelles. Aussi dès que M. de Chateaubriand était sorti, j'allais prendre le manuscrit et le mettre sur moi. Un jour, en traversant les Tuileries, je m'aperçois que je ne l'ai plus, et, bien sûre de l'avoir senti en sortant de chez moi, je ne doute plus de l'avoir perdu en route. Je vois déjà le fatal écrit entre les mains de la police et M. de Chateaubriand arrêté : je tombe sans connaissance au milieu du jardin. De bonnes gens m'assistèrent et ensuite me reconduisirent à la maison dont j'étais peu éloignée. Quel supplice lorsqu'en montant l'escalier, je flottais entre une crainte qui était presque une certitude et un léger espoir d'avoir oublié de prendre la brochure.
En approchant de la chambre de mon mari, je me sentais de nouveau défaillir. J'entre enfin ; rien sur la table. Je m'avance vers le lit; je tâte d'abord l'oreiller; je ne sens rien ; je le soulève et vois le rouleau de papier. Le cœur me bat chaque fois que j'y pense. Je n'ai jamais éprouvé un tel moment de joie dans ma vie. Certes, je puis le dire avec vérité, il n'aurait pas été si grand, si je m'étais vue délivrée au pied de l'échafaud. Car enfin, c'était quelqu'un qui m'était plus cher que moi-même que je voyais délivré.
Épuisée de sang et de larmes, la France se sentait à bout. M. et Mme de Chateaubriand avaient hâte de regagner Paris, une hâte égale, et de se tenir à portée des nouvelles.
« 1813. - Nous revînmes à Paris, au mois d'octobre. L'étoile de Bonaparte commençait à pâlir. Aussi entendait-on déjà quelques murmures dans la Chambre des députés, même dans la Chambre des pairs. Ces deux pouvoirs, muets pendant douze ans ou ne rompant le silence que pour applaudir aux crimes du maître, se préparaient au courage pour le combattre au moment de sa chute. » Ainsi parle Mme de Chateaubriand.
Fontanes se souvenait avec reconnaissance, plutôt qu'il ne prévoyait en politique, dans une lettre du 20 décembre 1813, à Mme Bacciochi : « lettre flatteuse où il l'assure que l'aspect du peuple de Paris est excellent, et que la nation entière sent que le salut est autour du trône. Il fait l'éloge de la fermeté que l'Empereur montre en ces graves circonstances, et il s'élève contre quelques hommes comblés de bienfaits et d'honneurs qui répandent les bruits les plus alarmants1 ».
(1) Lettres autog. recueillies par M. Sensier et décrites par M. Étienne Charavay ↩
Madame de Chateaubriand à Monsieur Joubert.
Paris, 1I novembre 1813.
Je vous dirai que j'ai été voir la Présidente. Elle était plus impertinente, et, par conséquent, plus aimable que jamais... Elle m'a beaucoup demandé de vos nouvelles; il faut que vous soyez terriblement bien sur ses papiers. Je ne saurais vous dire si vous êtes aussi bien sur ceux de Mme de Coislin. Elle ne pense plus à autre chose qu'aux Cosaques, dont elle a une peur horrible. M... Bibiloff, Odicoff, Linckoff? Prussien, lui a dit que les barbares se portaient à des excès qui font frémir notre jeune voisine. Vale et me ama2.
(2) Les Correspondants de Joubert. ↩
« Chacun s'occupait du parti qu'il avait à prendre dans la catastrophe prochaine. Tous les soirs mes amis venaient causer chez Madame de Chateaubriand, raconter et commenter les événements de la journée. MM. de Fontanes, de Clausel et Joubert, accouraient avec la foule de ces amis de passage que donnent les événements et que les événements retirent. Madame la duchesse de Lévis, belle, paisible et dévouée, tenait fidèle compagnie à Madame de Chateaubriand. Madame de Duras était aussi à Paris, et j'allais voir souvent Madame la marquise de Montcalm, sœur du duc de Richelieu3. »
(3) Mémoires d'Outre-Tombe. ↩
Deux billets de Mme de Chateaubriand à M. de Clausel. Ils ne sont pas datés. Je les suppose de ce temps :
Venez ce soir, car nous aurons nos parents de Saintes, les plus ennuyeux du monde : si vous venez dîner, vous aurez du veau aux pois et des laitues au jus.
Salut et fraternité! car, enfin, je veux me mettre au style le plus prochain.
Nous vous avons attendu hier toute la journée ; il nous tarde de savoir des nouvelles de votre mission, et d'autant plus qu'il est bien nécessaire que M. de Chateaubriand soit au fait de tout ce qui se passe en ce moment. Venez donc le plus tôt possible, je vous en prie.
Solitude où il trouva si souvent une douceur secrète, - la douceur du foyer, du travail, de la nature, de l'amitié, de la possession de soi, des rêveries enchantées, - ermitage d'Aulnay, Vallée aux Loups, vous allez être délaissée. « Paradis terrestre », bientôt paradis perdu.
Pendant les quinze ans que nous venons d'évoquer, grand espace d'une vie mortelle, d'après le texte qu'il a mis en faveur, Chateaubriand fut, ce qu'il était d'essence, l'aimable enfant, le bon garçon, le magicien, l'enchanteur. Pour les quinze à seize ans qui suivront, un autre portrait s'impose; celui que nous avons tracé ne serait plus assez ressemblant. A travers les péripéties de la politique (grande mêlée dont il va devenir le centre et le héros), son génie se déploiera tout entier avec une force et un éclat incomparables. Soit dans la furie des assauts répétés, soit au faîte du pouvoir, soit dans l'acharnement des impitoyables revanches, la physionomie, toujours noble et belle, sera celle d'un homme qui combat : sous la flamme du regard, dans la fièvre ou l'ivresse des coups échangés, nous verrons s'altérer quelques-uns des traits primitifs. Vienne la catastrophe où le trône sombra, et à mesure que s'écouleront les quinze à dix-sept années d'une dernière période, ils reparaîtront, ces traits, dans la mélancolie de plus en plus sereine de la fin. Et, en même temps, autour de l'athlète condamné au repos, se reformera et se resserrera le cercle des vieux amis. Fontanes manquera, Joubert aussi. Rassasié de jours, l'illustre vieillard soupirera :
« Aulnay, c'était le bon temps... Ah ! la chère Vallée ! »