Aller au contenu
L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Francis Levasseur → [Chateaubriand], 30 avril 1813, Bergues (Nord)

Chapitre XV. A la fin de l'empire (suite)

Francis Levasseur → [Chateaubriand], 30 avril 1813, Bergues (Nord)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 3 min de lecture · p. 541–542 · chapitre 163 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Bergues (Nord), le 30 avril 1813.

Monsieur,

Je connaissais les Martyrs, et j'avais conçu une haute estime pour l'éloquent et sensible auteur d'Atala. A votre retour de Jérusalem, vous vous trouvâtes plusieurs fois avec un homme qui joint, aux plus vastes connaissances, les plus estimables qualités du cœur. Il me parla de vous avec une chaleur qui ne fit qu'augmenter mon admiration. Comme vous, Monsieur, il a été persécuté par des coteries littéraires, mais il ne dit point adieu aux Muses, et la Géographie universelle ne sera pas le dernier ouvrage dont il enrichira les lettres françaises. Daignez, en imitant Malte-Brun, que je m'honore d'avoir pour ami et pour protecteur, reprendre la plume qui traça des pages si éloquentes. La France attend encore un ouvrage digne de votre génie.

Vous dites, Monsieur, dans l'Itinéraire : « On a recherché les causes de la décadence de l'Empire romain. Il y aurait un bel ouvrage à faire sur les causes qui ont précipité la chute des Grecs. »

Voici, Monsieur, l'ouvrage que la France attend de vous. M. Heye Wisch, savant allemand, a traité ce sujet, et cette idée lui fut sans doute suggérée par un passage du Jeune Anacharsis. J'étais à Strasbourg près du général Levasseur, mon frère, lorsque cet ouvrage parut. Un savant de cette ville, avec lequel j'étais lié, me parla du livre de M. Heye Wisch, en m'engageant à traiter ce sujet historique; il eut la complaisance de me traduire plus de la moitié de ce volume; il y joignit des notes prises dans Meimers, Fischers et autres savants allemands.

Toutes les notes étaient relatives à la Grèce et aux grands hommes qu'elle a produits... Je travaillai pendant plusieurs mois à cet ouvrage qui devait avoir pour titre : Des Colonies des Grecs; mais ensuite, je quittai Strasbourg pour entrer dans la triste carrière de l'instruction publique. A mon retour à Paris, je communiquai quelques pages de mon travail à M. Malte-Brun. Il parut satisfait, et m'engagea à continuer un ouvrage qui serait d'un grand intérêt. Éloigné aujourd'hui de la capitale, et ne pouvant puiser dans la Bibliothèque Impériale tous les documents nécessaires, j'ai renoncé à cet ouvrage, qui est d'ailleurs au dessus de mes forces. Je vous offre ce que j'ai fait, par l'intermédiaire de M. Bomart, mon ancien collègue; et après vous l'avoir fait remettre, je l'oublierai, et je le lirai dans la suite, comme une production de M. de Chateaubriand : trop heureux, en vous donnant cette esquisse, d'avoir contribué à vous faire reprendre vos pinceaux. Ma patrie aura un bon ouvrage de plus.

Vous dites, Monsieur, tome troisième, que vous n'êtes plus jeune. Si j'en dois juger par votre portrait que je ne vis qu'un instant, il y a deux ans, au Muséum (il en a été retiré impitoyablement par ordre de l'Empereur), vous êtes dans la force de l'âge, et quand on écrit des pages comme... et suivantes, on peut travailler encore vingt ans. Reprenez vos pinceaux, Monsieur, et, en nous apprenant les motifs qui forcèrent les Grecs à former des colonies, et quelles furent les causes de la décadence de la Grèce, retracez-nous les sublimes actions des grands hommes de l'Attique. Peignez-nous Léonidas aux Thermopyles, Thémistocle à Salamine, Aristide aux champs de Platée, comme vous avez peint Annibal et Scipion sous les murs de Carthage. C'est au nom de la patrie et des Muses que vous chérissez, que je vous prie d'entreprendre cet ouvrage. La Bretagne s'enorgueillira un jour de vous compter au nombre de ses enfants. Laissez murmurer l'envie. La gloire du grand Homère a survécu à toutes ses atteintes...

J'ai beaucoup de regret, Monsieur, d'être aussi éloigné de Paris : j'aurais l'honneur de vous offrir deux de mes nouveaux ouvrages... Je rechercherai l'occasion de l'obligeant M. Bomart, pour vous en adresser deux exemplaires. Je vous prierai de les accepter comme un faible tribut de ma profonde estime...

Je m'aperçois, Monsieur, que le plaisir d'avoir l'honneur de vous écrire et de m'entretenir avec vous m'enhardit à vous parler de moi, lorsque je ne devais vous occuper que des colonies grecques. Si ma proposition vous est agréable, je m'empresserai de rassembler tout ce que j'ai écrit sur cette matière, et M. Bomart aura l'honneur de vous le porter, rue de Rivoli, 36.

Je vous prie d'agréer avec bonté l'hommage respectueux de mon estime et de mon admiration.

Francis Levasseur1.

(1) Orig. autog. ↩