Chapitre XI. Publication des « Martyrs » (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Dans quelle solitude vivait alors M. Guizot? Il ne le dit pas et je l'ignore. Celle de la Maisonnette où il se retira quelques mois en 1820, et qu'il décrit dans ses Mémoires, offre des points de ressemblance avec l'ermitage où Chateaubriand eut le désir de l'attirer :
Dès le premier moment, le séjour de la Maisonnette me plut... La maison, point trop petite, était modeste et modestement arrangée; des deux côtés, en sortant de la salle à manger, de grands arbres et des massifs d'arbustes; sur les derrières, et au dessus de la maison, un jardin planté sans art, mais coupé par des allées montantes le long du coteau. Au bout du jardin un petit pavillon, bon pour lire ou pour causer à deux. Au delà de l'enceinte, toujours en montant, des bois, des champs, d'autres maisons de campagne, d'autres jardins dispersés sur un terrain inégal. J'étais là avec ma femme et mon fils François. Mes amis venaient me voir. Il n'y avait, dans tout ce qui m'entourait, rien de beau ni de rare; c'était la nature avec ses plus simples ornements, et j'y menais la vie de famille avec ses plus paisibles douceurs. Mais rien ne me manquait, ni l'espace, ni la verdure, ni l'affection, ni la conversation, ni la liberté, ni le travail, ni même la nécessité du travail, aiguillon et frein dont la mollesse et la mobilité humaines ont si souvent besoin. J'étais heureux.
J'allais quelquefois à Paris pour mes travaux : je trouve dans une lettre que j'écrivais à Madame Guizot pendant l'une de ces courses, l'impression que j'y ressentais : « Au premier moment je prends plaisir à rentrer dans le monde et à causer; mais bientôt le dégoût des paroles inutiles me gagne... On entend redire indéfiniment ce qu'on sait... J'aime mieux la conversation des arbres, des fleurs, du soleil, du vent... La nature nous tire de l'ennui du monde, en même temps qu'elle nous repose de son agitation. Il lui a été donné de plaire toujours sans jamais changer. »
Ne semblerait-il pas que plusieurs traits de cette peinture et de ces réflexions appartiennent aux Mémoires d'Outre-Tombe, se rapportent à la Vallée aux Loups, et s'y lisent sous les dates de 1808 et suivantes ?
Il est vrai : Guizot était là chez autrui; il n'avait pas modifié à sa fantaisie et embelli l'humble demeure, remué le sol, tracé les allées, planté les arbres, semé les fleurs et le gazon. Tandis que Chateaubriand était chez lui, à la Vallée : si humble que fût le nid, il l'avait façonné selon son goût et son instinct.
Aussi ne dit-il pas avec le calme un peu froid de Guizot: « J'étais heureux » ; mais bien : « Je travaillais avec délices... j'étais dans des enchantements sans fin. »
Guizot ne fut pas seul à louer les Martyrs. Détail étonnant : dans le Mercure, devenu journal ministériel par spoliation, le censeur officiel Esménard publia un article& « très bien, très bon, très sérieux » Nous allons retrouver ces expressions sous la plume de Chateaubriand. C'est l'heureux propriétaire de la Vallée qui parle, au moins autant que l'auteur des Martyrs. La lettre est des plus aimables. Je ne puis dire à quelle dame elle était adressée : il semblerait que ce fût à Mme de Crussol :