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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 5 min de lecture · p. 177–180 · chapitre 72 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

M. Artaud allait dans les salons et dans les bureaux semant des propos hostiles au secrétaire. Ce fut d'abord la visite au roi de Sardaigne. Et puis, de vrais commérages :

On se montrait fort scandalisé, à Rome, de voir la religion transformée en roman.

Les docteurs de la Congrégation apostolique réprouvaient, sans balancer, le Génie du Christianisme, qu'ils disaient hérissé d'hérésies ».

La ressource de M. de Chateaubriand, retranché derrière ses succès d'auteur, était de prendre en pitié de pareilles niaiseries.

Ayant accepté d'être parrain d'une petite fille, il lui donna le nom d'Atala; mais le prêtre refusa net, tandis que, de son côté, M. de Chateaubriand insista. Le secrétaire porta plainte au cardinal Fesch, qui donna raison au prêtre. Alors M. de Chateaubriand : « Il est bien ridicule que ce soit à moi qu'on fasse pareille difficulté; car, entre nous, Votre Éminence doit bien savoir que, d'Atala à toutes les autres saintes, il n'y a pas grande différence. »

Napoléon, à Sainte-Hélène, s'est fort amusé de ces historiettes ; et le narrateur observe qu'elles avaient été recueillies d'un des successeurs de M. de Chateaubriand à la légation2.

(2) Las Cases. ↩

« Il y a et il y aura toujours en lui (Chateaubriand) un fonds d'enfance et d'innocence écrivait Joubert à Molé, le jour même où Mme de Beaumont s'acheminait péniblement vers Rome.

En appelant sa bienfaitrice auprès de lui, le secrétaire ne voyait que le beau côté du voyage. Au doux climat de l'Italie, et au milieu des enchantements de la Ville Éternelle, refleu: rirait la jeunesse alanguie de « Pauline » ; elle lui devrait une nouvelle et plus heureuse vie.

Eh ! n'était-ce pas précisément « l'espoir de sauver Mme de Beaumont » qui l'avait en partie déterminé à accepter ce poste ?^

Il le déclare dans ses Mémoires. Cette déclaration étant de celles qui lui supposent un bon cœur, nous pouvons l'accepter sans réserve. On connaît sa manie : comme le mot & mauvaise tête et bon cœur s lui était appliqué, et comme ce mot contrariait ses visées politiques, il en renversait les deux termes, et s'attribuait volontiers bonne tête et presque mauvais cœur; il s'efforçait, par l'attitude que nous savons, de donner créance à la formule ainsi rectifiée ou plutôt falsifiée.

Dans le vrai, avant les rôles et en dehors des poses, c'était essentiellement un « bon garçon », « le meilleur enfant du monde » : ces expressions sont fréquentes sous la plume de Joubert.

Que l'espoir de sauver Mme de Beaumont fût le seul motif de sa détermination, gardons-nous de le prétendre. Mais parce qu'il y en eut d'autres, et très différents, gardons-nous aussi de révoquer en doute la sincérité du motif tiré de l'amitié. Au fond de ce cœur complexe et orageux, plusieurs mobiles ont pu et dû coexister, se mêler Dieu sait en quelles proportions, se croiser en tous sens à la façon des éclairs. Et nous l'avons entendu, dans ses confidences épistolaires, dire à Fontanes avec la pleine et entière sincérité que supposent leurs rapports : « espérance d'être utile à la Religion », - chagrins domestiques », - « crainte de se réunir à sa femmes, - « place désirée auprès du Pape et de l'oncle du Consul » etc.

Trois, quatre, cinq motifs, objecteront ceux qui suspectent la parole de Chateaubriand. Croient-ils faire de la psychologie et de la morale avec des chiffres? Et quand même on compterait jusqu'à dix, jusqu'à vingt, ce nombre n'impliquerait pas fausseté. Il prouverait que l'habile écrivain choisit, dans la multiplicité des motifs, tantôt l'un, tantôt l'autre, selon l'opportunité du souvenir évoqué.

En pareil cas, choisir, est-ce mentir ?

Au surplus, chacun reste libre d'assigner la prédominance au désir d'être utile à la religion, ou à la crainte de se réunir à sa femme, ou à l'espoir de sauver son amie et protectrice, ou à la séduction que Rome exerçait sur son génie, ou à l'ambition.

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète

l'emporteraient peut-être.

Mieux vaut ne pas diviser, analyser, disséquer, soumettre à l'alambic de pareils secrets.

En de telles questions, la critique s'honore, qui sait pencher au respect, qui sait incliner aux hypothèses favorables, qui sait du moins s'abstenir.

Les historiens qui se sont occupés de Chateaubriand et de Mme de Beaumont n'ont vu d'autre mal, au voyage de celle-ci, que d'avoir troublé la douce société au sein de laquelle Pauline se rattachait insensiblement à la vie.

Villemain, là-dessus, ne s'exprime pas autrement que Sainte-Beuve et M. Bardoux, Comme son récit a, sur les autres, l'avantage d'éclairer, par rapport au gouvernement, la situation de la malade, c'est Villemain que je vais citer :

C'était ce voyage dont M. de Fontanes avait craint l'effet défavorable et que la noble origine de Mme de Beaumont, le respect attaché au malheur de sa famille, sa maladie même et sa fin prochaine rendaient innocent aux yeux de tous. En arrivant à Rome, pour y mourir, Mme de Beaumont avait reçu les marques d'égards empressés de la plus haute société romaine et étrangère. Sa douloureuse langueur lui prescrivait la retraite. Aucune défiance politique ne pouvait s'attacher à la présence de cette jeune femme malade et presque solitaire. Comme beaucoup d'héritiers des anciennes familles proscrites, elle était même considérée avec bienveillance par le gouvernement du Premier Consul.

« Innocent aux jeux de tous ! »

Diplomates en herbe ou en retrait d'emploi, écrivains et chimistes philosophes, rivaux distancés dans la carrière et dans la gloire, mêlèrent leurs voix dans un concert de calomnies furieuses. Ils prétendirent même que l'auteur du Génie du Christianisme allait divorcer. « Les misérables ! » répondait Chateaubriand, dans un cri de douleur et d'indignation. La cour du Consul fut remplie de ces bruits. Quand s'agita la question du divorce impérial, autrement authentique celui-là, on serait curieux de savoir quelle fut l'attitude des hommes scrupuleux qui avaient crié au scandale en 1803.

Très affecté de ces attaques, Fontanes laissait échapper, dans une lettre intime, cette parole de blâme : « Pour comble de ridicule, Mme de Beaumont est en Italie et se rend à Rome. Je suis désolé. Le maître s'est plaint hautement de ce choix. Je défends le mieux qu'il m'est possible mon ami.i

Observateur plus pénétrant, nature plus délicate, Joubert blâmait avec réserve, dans une lettre, également intime, où son bon esprit et son noble cœur n'enlevaient rien à la perspicacité de son jugement : « Il y a, dans le fond de ce cœur, une sorte de bonté et de pureté qui ne permettra jamais à ce pauvre garçon, j'en ai bien peur, de connaître et de condamner les sottises qu'il aura faites...» - « Il me paraît inévitable qu'un tel homme fasse des étourderies; il ne me paraît pas possible qu'il fasse des fautes graves. »

Et cependant, qui donc aimait Mme de Beaumont autant que Joubert? En voyant l'écriture tremblée des lettres qu'elle lui adressait d'Italie, il ne pouvait retenir ses larmes.

Molé croyait à la disgrâce; il « approuvait le malheur » de Chateaubriand.

Ce qu'il faut penser de l'amitié de Molé pour Chateaubriand, l'occasion viendra de le dire ; et déjà je puis affirmer qu'elle fut de cette espèce particulière que les Latins appelaient très ennemie : amicitia inimicissima.

L'inspirateur de Sainte-Beuve, en ses pires insinuations, c'est lui, Molé.