Chapitre XIII. Une « année des plus remarquables » (suite)
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Il y eut des corrections. Elles furent légères.
Nous le savons par M. de Pommereul. Préposé en chef à l'inquisition impériale sur les livres, cet ancien colonel d'artillerie s'acquittait de sa tâche avec une rudesse toute militaire; il se vantait d'avoir été tolérant pour le poètevoyageur : « L'Empereur ne l'aime pas; moi, je lui porte intérêt; je censure moi-même ses manuscrits; et surtout maintenant que le papisme est si bas percé, je lui ai PRESQUE laissé dire tout ce qu'il a voulu, dans son Itinéraire. »
L'autorisation d'imprimer et de mettre en vente fut enfin accordée. Le grand public ratifia les suffrages enthousiastes des amis. Le Journal de l'Empire, si cruel aux Martyrs par ordre de la police, cette fois fut laissé libre et n'eut que des éloges pour l'itinéraire.
Malte-Brun fut extrêmement élogieux. Avant de parler du nouvel ouvrage, il rappela les Martyrs, et, tout en maintenant certaines critiques d'Hoffmann, il admira « l'irrésistible magie d'un talent supérieur et original,... tant d'heureuses expressions, tant de pages touchantes, tant de tableaux tour à tour sublimes ou gracieux, tableaux dont M. de Humboldt avoue l'exactitude, et dont Homère eût avoué le mérite poétique ».
J'ai relu les Martyrs à l'occasion de l'Itinéraire, et qui ne les relira? Il me semble que cet ouvrage, imparfait sans doute, comme le sont toutes les œuvres de l'homme, vivra autant que la littérature moderne de l'Europe chrétienne... Sont-ils nombreux aujourd'hui ? ont-ils été nombreux les écrivains qui unissent tant de force à tant d'harmonie, et une expression de sensibilité aussi profonde à une imagination aussi vive ? Quant à la composition des Martyrs, je conçois l'opinion de l'illustre littérateur qui semble presque la préférer à celle de Télémaque... C'est pour recueillir les images dont il voulut orner les Martyrs que M. de Chateaubriand entreprit le voyage de Jérusalem... Historien, il pleure sur les ruines de Carthage. Homme du monde, il rit de la gravité boursouflée des Turcs. Pèlerin chrétien auprès du tombeau de Jésus-Christ, il se montre, en Égypte, chevalier français : « Je ne trouvais digne, dit-il, de ces plaines magnifiques que les souvenirs de la gloire de ma patrie : je voyais les restes des monuments d'une civilisation nouvelle, apportée par le génie de la France sur les bords du Nil; en même temps que les lances de nos chevaliers et les baïonnettes de nos soldats avaient renvoyé deux fois la lumière d'un si brillant soleil; avec cette différence, que les chevaliers, malheureux à la journée de Massoure, furent vengés par les soldats à la bataille des Pyramides... »
Malte-Brun terminait en promettant un autre Extrait; « car, ajoutait-il, nos lecteurs penseront sans doute avec nous qu'on ne saurait trop les entretenir d'un auteur qu'ils aiment et admirent ».
Chateaubriand remercia dans une lettre que je suis heureux de posséder ; elle respire une joie douce. Les mots de reconnaissance et de dévouement sont dits avec une simplicité qui fait plaisir.
Si courte que soit sa lettre, il trouve encore le moyen d'y traduire l'enchantement des personnes qui avaient lu l'article. Or ces personnes, c'étaient les visiteurs et visiteuses de la Vallée aux Loups. Comme elles avaient partagé la tristesse de l'auteur, après l'insuccès momentané des Martyrs, elles étaient accourues à l'ermitage pour prendre part à sa gloire et à son bonheur.