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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807) (suite)

Chapitre IX. Le voyage d'orient et l'exil. (Juillet 1806-juillet 1807) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 13 min de lecture · p. 361–370 · chapitre 113 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Nouvelle lettre de Mme de Chateaubriand à Mme Joubert, * encore plus piquante » :

Venise, 29 juillet.

M. de Chateaubriand est parti hier au soir à dix heures. Je n'ai point eu, Madame, la permission de le suivre, comme vous le croyiez et comme je l'espérais. Il a craint pour moi les fatigues du voyage, et je n'ai pu lui faire comprendre tout ce que je souffrirais pendant son absence. Au reste, tout le monde m'assure ici que ce voyage n'est nullement dangereux; mais je sais combien est funeste le golfe Adriatique et les malheurs que peut causer le blanc Iapyx1. Enfin, je le pleure déjà comme mort, et il ne me reste qu'autant d'espérance qu'il en faut pour me donner une agitation plus insupportable que la douleur.

(1) Horace. ↩

J'écrirai à M. Joubert quand ma tête sera un peu remise. Aujourd'hui je suis accablée du départ de M. de Chateaubriand et frappée du sirocco. Ce vent vous coupe bras et jambes. Quand il souffle, un Italien ne peut vous dire autre chose que sirocco, sirocco, et vous lui répondez sirocco, sirocco. Avec ce mot, pendant l'été, à Venise, vous savez tout autant d'italien qu'il en faut pour la plus longue conversation2.

(2) Les Correspondants de Joubert. ↩

Sixième, septième, huitième lettre de Trieste, à Bertin, à Fontanes, à Joubert. Fontanes résume la sienne à Guéneau de Mussy :

Du 27 août 1806 : « A propos de Chateaubriand, il m'a écrit une lettre aimable et touchante, datée de Trieste. Il était prêt à partir pour Smyrne; il me parle de vous et me charge de vous recommander le souvenir du voyageur. Il est sur les ruines d'Athènes, dans ce moment, ou sur la cime du mont Liban. Il me promet bien qu'après cette course il s'arrêtera, etc. »

Et Joubert, à Mme de Vintimille :

I0 août 1806 : « Chateaubriand parle déjà de son retour. « Il nous racontera », dit-il, « dans nos foyers, à la fin de cet automne, les choses des pays lointains. » En arrivant à Trieste, le 30 juillet, il a trouvé dans le port un navire autrichien, prêt à partir pour Smyrne le lendemain, et qui semblait avoir appareillé pour lui. Aussi n'a-t-il pas douté que ce ne fût là une galanterie que lui faisait la Providence. Il l'a très chrétiennement remerciée et s'est enfin senti content et charmé de son sort. »

Le voyageur passe dix jours en mer, sans toucher terre. « Le 1o août, à midi, nous jetâmes l'ancre devant Modon. A une heure, je foulais le sol de la Grèce, j'étais à dix lieues d'Olympie, à trente de Sparte, sur le chemin que suivit Télémaque pour aller demander des nouvelles d'Ulysse à Ménélas ; il n'y avait pas un mois que j'avais quitté Paris. i

Le ro, de Modon, à peine débarqué, neuvième lettre.

Le 12, de Coron, dixième. Mme de Chateaubriand écrit à Joubert : « Je viens de recevoir une lettre de notre cher voyageur... Il dit qu'il va traverser le Péloponèse et qu'après avoir vu Sparte, Argos, l'Arcadie et Athènes, son vaisseau le portera à Constantinople, d'où il reviendra en France. Aurait-il oublié Jérusalem? Je n'ose m'en flatter, je n'ose même le désirer... »

Un mois s'est écoulé depuis l'heure des adieux. En retranchant les dix jours passés en mer, dix lettres en vingt jours, dix dont il soit fait mention. Plus de dix vraisemblablement. N'est-ce pas le fait d'un bon et brave cœur? Pendant la suite du voyage, son affectueuse fidélité ne se démentit pas. Et si l'on veut avoir égard, soit aux longues périodes de mer, soit aux marches forcées, soit aux fatigues de telles courses sous un climat débilitant, soit aux notes très détaillées qui s'accumulaient dans son journal, on reconnaîtra qu'il était difficile de faire mieux.

A défaut des textes originaux qui ont péri, le passage suivant des Mémoires nous guidera très sûrement; il nous servira de flambeau :

« J'arrivai à Paris avant les nouvelles que je donnais de moi; j'avais devancé ma vie. Tout insignifiantes que sont les lettres que j'écrivais, je les parcours comme on regarde de méchants dessins qui représentent des lieux qu'on a visités. Ces billets datés de Modon, d'Athènes, de Léa, de Smyrne et de Constantinople; de Jaffa, de Jérusalem, d'Alexandrie, de Tunis, de Grenade, de Madrid et de Burgos; ces lignes tracées sur toutes sortes de papier, avec toute sorte d'encre, apportées par tous les vents, m'intéressent. »

L'énumération ne comprend que les lettres qui lui revinrent ; elle serait très incomplète s'il fallait l'entendre des lettres écrites aux uns et aux autres. Au surplus, le mot billet n'est pas exclusif d'un texte étendu. M. de Clausel disait à ses enfants : « Notre voyageur me fit l'amitié de m'écrire une lettre en plusieurs pages, de Constantinople, que vous trouverez dans le tiroir de notre bibliothèque à Coussergues. » Elle ne s'est pas retrouvée. Chateaubriand l'aura peut-être redemandée à l'intention de ses Mémoires. Ce qui le frappait au premier coup d'œil, dans les pays qu'il traversait et d'où il correspondait; ces premières impressions, les plus sûres et les meilleures; ces rapides ébauches, soudain tracées par la main du maître, en face des objets à peindre, voilà ce qu'il jetait, à la hâte, soit dans ses lettres, soit dans ses notes ; ce qu'il transportait de ses lettres dans ses notes, de ses notes dans ses lettres.

De cette habitude, j'ai produit une preuve dans la lettre à Bertin : je pourrais en produire d'autres.

En relevant certains passages sur Modon, Athènes, Zéa, Smyrne, Constantinople, Jaffa, Jérusalem, Alexandrie, Tunis, Grenade, Madrid et Burgos, nous ressaisirions quelques traits tantôt groupés, tantôt épars, les traits saillants des lettres datées de ces mêmes villes. Je conseille au lecteur de se livrer à cette petite étude : elle n'est pas sans charme; du moins en a-t-elle eu pour moi. Ces passages de l'Itinéraire sont d'une très agréable lecture, et l'on y surprend, è de certains mots rapides, l'émotion du voyageur, j'allais dire du correspondant et de l'ami.

Quelques extraits, seulement pour appuyer le conseil :

Athènes, du 23 au 26. Dans les pages consacrées aux plus belles ruines qui soient, je craindrais d'isoler un trait par l'analyse, de découper le merveilleux tableau. J'ai lu et relu ; je n'ai su qu'admirer.

Chateaubriand descendit chez M. Fauvel; il lui remit aussitôt des lettres de M. de Choiseul et de M. de Talleyrand. M. Fauvel était aussi empressé de lui montrer la ville que le voyageur était impatient de la visiter. Il lui conseilla cependant de laisser passer la grande chaleur du jour : « Quel plaisir pour moi d'être logé à Athènes dans une chambre pleine des plâtres moulés du Parthénon... Je courais à toutes les fenêtres pour découvrir au moins quelque chose dans les rues; mais c'était inutilement. »

En attendant le dîner, que faire donc? Correspondre. Il y avait dix jours qu'il ne l'avait pu.

S'il écrivit dès son arrivée, il dut parler des jours précédents. Or, sous la date du 21, voici le passage attendri de l'Itinéraire :

Nous commençâmes à gravir le mont Oneïus. J'arrêtais souvent mon cheval au milieu des pins, des lauriers et des myrtes pour regarder en arrière. Je contemplais tristement les deux mers, surtout celle qui s'étendait au couchant, et qui semblait me tenter par les souvenirs de la France. Cette mer était si tranquille ! Le chemin était si court ! Dans quelques jours j'aurais pu revoir mes amis ! Je ramenais mes regards sur le Péloponèse, sur Corinthe, sur l'isthme, sur l'endroit où se célébraient les jeux : quel désert ! quel silence ! Infortuné pays ! Malheureux Grecs ! La France perdra-t-elle aussi sa gloire ? Sera-t-elle aussi dévastée, foulée aux pieds dans la suite des siècles ?

Cette image de ma patrie, qui vint tout à coup se mêler aux tableaux que j'avais sous les yeux, m'attendrit : je ne pensais plus qu'avec peine à l'espace qu'il fallait encore parcourir avant de revoir mes pénates. J'étais comme l'ami de la fable, alarmé d'un songe ; et je serais volontiers retourné vers mon pays pour lui dire :

Vous m'êtes, en dormant, un peu triste apparu;

J'ai craint qu'il ne fût vrai; je suis vite accouru.

Ce maudit songe en est la cause.

De Zéa, lettres à Fontanes et à Mme de Chateaubriand, le 3o août; l'Itinéraire porte, par erreur, septembre :

Tant de joie auprès du grand deuil de la Grèce ! Une idée me faisait rire : je me représentais mes amis occupés de moi en France : je les voyais me suivre en pensée, s'exagérer mes fatigues, s'inquiéter de mes périls : ils eussent été bien surpris s'ils m'eussent aperçu tout à coup, le visage à demi brûlé (coup de soleil attrapé » à Keratia), assistant dans une des Cyclades à une noce de village, applaudissant aux chansons de Mues Pengali qui chantaient en grec :

Ah ! vous dirai-je, maman, etc.,

tandis que M. Pengali poussait des cris, que les coqs s'égosillaient, et que les souvenirs d'Ioulis, d'Aristée, de Simonide, étaient complètement effacés.

Nouvelle lettre à Fontanes. Celui-ci en parle à M. de Bonald, et son épître, je me fais un bonheur de l'insérer ici, parce qu'elle est belle, fort peu connue, et que le caractère du correspondant s'y marque nettement : - généreux, favorable au talent « paresseux pour écrire, mais jamais pour servir ».

A l'audience, on [l'empereur] est venu à moi avec l'air de la plus excessive bienveillance : « Que votre ami vienne à Paris ; à deux cents lieues, il est difficile de se bien entendre. » Voilà les propres mots de celui qui peut tout. J'ai répété ce que je savais déjà de votre situation, des devoirs respectables qui vous enchaînaient dans vos montagnes. On ne m'a répondu que par ces mots : « Qu'il vienne », et l'on m'a quitté.

Je crois qu'il faut venir à tout prix ; les motifs les plus importants doivent vous y engager. D'abord un grand talent n'est bien qu'à Paris. La scène change à chaque instant. Du fond de vos montagnes, vous ne pouvez juger parfaitement ce qui convient à cette succession rapide d'événements qui renferme dans chaque jour ce qu'il fallait jadis pour remplir tout un siècle. Le génie le plus élevé ne peut suppléer à ces notions positives qu'on ne peut avoir qu'à la source de tous les mouvements.

Pour l'intérêt de votre grand talent, VENEZ...

De plus, à Paris, l'opinion publique vous protège de toutes les manières. Des autorités subalternes n'oseront persécuter un homme de génie en présence de l'autorité suprême, qui a lu ses écrits et qui les estime.

Pour votre propre sûreté, VENEZ ENCORE...

La conversation que je vous ai transmise au commencement de cette lettre prouve des intentions bienveillantes à votre égard... Si j'ai bien compris le mot qu'il vienne, j'ose dire que vous ne devez pas hésiter un moment pour l'intérêt de votre famille.

Ainsi, au nom même de vos enfants, VENEZ... Vous avez prévu plusieurs des grandes choses accomplies en Allemagne : je voudrais en conséquence quelques mots sur l'auteur de tant de prodiges. Vous aimez les grandes monarchies, il en fait partout. Vous désirez l'extinction du système démocratique, il vous sert à souhait. Vous appelez de tous vos vœux la réunion des Églises, vous l'aurez peut-être. Vous n'aimez pas les Anglais, qui mieux que lui peut nous en venger ? Il me semble qu'aucun fondateur de société ne devait plus être selon vos désirs...

Je sais que tout est sincérité dans votre cœur, comme tout est lumière dans votre esprit; c'est pour cela que je souhaite vivement lire l'éloge du plus grand des souverains, fait par le premier des écrivains politiques de mon siècle. Je me garderai bien de parler, à une âme aussi noble que la vôtre, des avantages qu'une telle profession de foi vous assurerait contre vos ennemis : je ne vous demande que justice et vérité. Vous seriez juste et vrai contre vous-même; soyez-le aussi quand la vérité peut vous être utile.

Je ne dois pas vous laisser ignorer que M. de Talleyrand a parlé très hautement en votre faveur dans cette occasion : il sent tout ce que vous valez. Sa conduite m'a enchanté. Il y a eu contre vous un peu de jalousie littéraire, si j'en crois M. de Talleyrand. Des subalternes, qui prétendent être aussi des écrivains profonds, n'aiment pas, dit-on, ceux qui ont une vraie profondeur sans l'affecter et sans rien prétendre... Quoi qu'il en soit, venez à Paris chercher la gloire et tout ce qui doit l'accompagner sous un gouvernement éclairé.

Adieu, monsieur, soyez sûr que mon amitié, un peu paresseuse pour écrire, ne l'est jamais pour servir. Adressez-vous à moi toutes les fois que vous en aurez besoin. Vous ne pouvez me donner un plus doux témoignage de la vôtre. Je vous embrasse tendrement.

Fontanes

Paris, 17 août 1806.

P. S. - Notre ami Chateaubriand doit être en Asie. Il me parle de vous dans une lettre datée des îles de l'Archipel. L'aimable et bon Guéneau est en Bourgogne, et vous aime comme vous méritez d'être aimé.

Cette lettre est chargée de ratures. Mais je n'ai pas le temps de recopier. Plume, papier et style, tout est mauvais; mais le cœur qui l'a écrite est bon ; cela vous suffit1.

(1) Notice sur M. le vicomte de Bonald, dédiée à M. le comte de Marcellus par M. Henri de B[onald]. Paris, Adrien Le Clère, 1841. ↩

Chateaubriand quitte Smyrne, se dirigeant vers Constantinople, le 6 septembre.

A cette date, les lettres de Zéa et de Coron n'étaient pas encore arrivées à leurs destinataires. Une certaine inquiétude commence à gagner les amis. On avait calculé qu'il serait à Constantinople dans la première quinzaine d'août.

Mme de Chateaubriand écrit à Joubert le 14 de ce mois :

Si vous lisez le journal, vous y voyez sans cesse des nouvelles de Constantinople, et point de nouvelles du voyageur. On me donne ici autant de mauvaises raisons que j'en veux pour ne pas m'inquiéter. Ensuite vient la raison par excellence : Que voulez-vous qu'il lui arrive ? Hélas ! ce qui arrive tous les jours, de mourir. Pour moi, je meurs de crainte, je meurs de désespoir, je meurs de tout. Au reste, ne vous effrayez pas trop de ma solitude. Votre frère me tient bonne et fidèle compagnie. MM. Pasquier et Molé ne m'abandonnent pas trop ; la chère comtesse [de Coislin] pas assez, et le président [Fontanes] a eu le courage de venir déjà deux fois s'ennuyer de la meilleure grâce du monde.

Adieu, je ne saurais continuer d'écrire ; je souffre trop1.

(1) Les Correspondants de Joubert. ↩

A quelques jours de là, Mme de Chateaubriand et Fontanes reçurent des lettres. Puis, nouveau silence et nouvelles inquiétudes. Des bruits alarmants circulèrent dans Paris. M. de Choiseul leur donna naissance ou créance. Ils arrivèrent bien vite à Mme de Chateaubriand. Hors d'elle-même, elle s'adresse à Clausel :

On sait, par M. de Choiseul, que M. de Chateaubriand n'a pas pu continuer son voyage en Syrie. Dans une heure je serai chez vous, afin que vous me disiez ce que je dois faire pour me tirer de l'inquiétude mortelle où je suis depuis deux heures.

Est-ce le soir de ce même jour? Fontanes avait réuni à sa table Clausel, Molé, A. Rendu, l'abbé de la Trappe. On s'entretint du cher absent; on s'avoua qu'il y avait lieu d'être inquiet. Clausel raconta les angoisses où il avait trouvé Mme de Chateaubriand.

Le 7 septembre, Fontanes écrivait à Mussy : « ... On n'a point de nouvelles de Chateaubriand : il voyage au pied du mont Sinaï : sa femme est très justement inquiète. »

Le jour même où Fontanes mandait à Mussy les inquiétudes des amis, où était Chateaubriand ? et à quoi pensait-il? Il avait couché au « Kan de Kelembé »; il y prenait une journée de repos, en pensant à la France avec une douce mélancolie :

• J'allai me promener aux environs du village : le ciel était nébuleux et l'air froid comme en France. C'était la première fois que je remarquais cette espèce de ciel dans l'Orient. Telle est la puissance de la patrie; j'éprouvais un plaisir secret à contempler ce ciel grisâtre et attristé, au lieu de ce ciel pur que j'avais eu si longtemps sur ma tête.

Dans leurs calculs, les amis avaient une avance de près d'un mois sur le voyageur.

Ils le croyaient à Constantinople vers le milieu d'août et il n'y arrivait que le 13 septembre.

Ils le croyaient en Syrie au commencement de septembre et il ne foulait la Terre Sainte que le 4 octobre.

Du 13 au 18 septembre, lettres de Constantinople. Une à Mme de l'alaru, fort intéressante et pleine d'un moi souverainement aimable; une à M. de Baure, non moins personnelle et non moins aimable; une troisième à M. de Clausel « en plusieurs pages » Les deux premières furent écrites le jour même de l'arrivée, et avant d'avoir visité Constantinople. C'est la « longue lettre » à Clausel qui nous eût renseignés sur les impressions du voyageur. Toutes les recherches de M. de Clausel (petit-fils de l'ami de Chateaubriand)1 sont restées infructueuses. Au cours des recherches, s'est présentée la lettre au x chevalier masqué de la Gazette de France :

(1) Vice-président de la Chambre des députés, président du Conseil général de l'Aveyron. ↩