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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 5 min de lecture · p. 145–148 · chapitre 61 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Pendant la courte rencontre de l'ancienne ambassade et de la nouvelle légation, comment les choses se passèrent-elles2 ?

(2) M. le comte E. Frémy explique très bien la raison et le sens des deux titres d'ambassadeur et de légat (Correspondant du 10 septembre 1893). ↩

« Jamais M. le cardinal ne s'entendait avec le ministre son prédécesseur, quoiqu'ils eussent été liés auparavant : on voyait qu'une discorde sourde et mal réprimée les divisait sur les points les plus ordinaires de la conversation.

» La physionomie de M. le cardinal Fesch était froide et défiante.

» Il parut très important au conseil du Saint-Père de constater, dans un Bref, les regrets que Rome donnait à M. Cacault, et de faire au cardinal, par des politesses délicates et même par quelques louanges, des avances capables de le laisser se livrer aux bons avis qu'il pourrait recevoir de M. de Chateaubriand et des ecclésiastiques de la légation.

» Mes propres amis, continue M. Artaud, à qui j'avais tant recommandé d'aimer M. de Chateaubriand, se trompèrent et lui donnèrent des informations imprudentes. Je voyais le Saint-Père très souvent ; cependant je n'obtenais cet honneur que sur l'ordre de M. Cacault que je remplaçais dans ces circonstances. Des malentendus firent croire que ce droit, uniquement dû à la bonté et à la confiance du ministre, était un droit du secrétaire. Il y eut à ce sujet des explications entre le cardinal Fesch et M. de Chateaubriand. Le cardinal Consalvi soutint le cardinal, ministre de France, et avec le tort de laisser dégénérer en une sorte de polémique cette réclamation, qu'il n'eût fallu traiter que verbalement et avec douceur, ce qui n'aurait pas désobligé M. de Chateaubriand.

« La société était déchaînée contre une partie de la mission de France. Le cardinal Fesch ne trouvait qu'une froideur respectueuse auprès de quelques-unes des personnes qui l'accompagnaient et qui se déclaraient amies de M. de Chateaubriand, personnellement, et on ne savait pourquoi, mal vu du cardinal.

» Le crime du secrétaire de légation était d'avoir cru que l'on traiterait les affaires sur ce ton de politesse, d'égards et de convenances qu'il avait trouvé reconstruit à Rome par M. Cacault, et qu'il était lui-même si propre à maintenir pour l'avantage de la France et la gloire même du cardinal Fesch……. »

Le cardinal n'adressa pas la parole à M. Artaud une seule fois : la remarque en fut faite par le cardinal Consalvi, pendant l'audience de congé que le Souverain Pontife accorda à M. Cacault.

Sur l'accueil fait à Chateaubriand, comme sur les rapports entre l'ambassadeur et le secrétaire, interrogeons d'autres souvenirs non moins autorisés, - non moins intéressés en sens contraire :

C'est l'historien du cardinal Fesch qui raconte :

« On goûta de prime abord le nouvel ambassadeur. On n'admira pas moins les personnes de sa suite, l'esprit fin et délié de M. de Chateaubriand, dont le nom était déjà européen, les saillies toujours heureuses et toujours polies de M. de Bonnevie, que le Pape appelait le grand Français, à cause de sa belle stature...

» Mer le cardinal Fesch et M. de Chateaubriand ne pouvaient pas s'entendre. Ce dernier, qu'on voulait rattacher au gouvernement, tant à cause de l'éclat de ses talents que de la gloire de son nom, avait été en quelque sorte imposé à l'ambassadeur par M. de Talleyrand, ministre des affaires étrangères. Le cardinal, qui n'avait pas même été consulté sur ce choix, fut extrêmement piqué de cette nomination. Il manifesta assez hautement son mécontentement dans la lettre brève et sèche qu'il adressa au ministre, lorsqu'on la lui annonça: « Je vous remercie, écrivit-il, de votre attention à m'envoyer » la nomination du citoyen de Chateaubriand à la place de secrétaire à la légation à Rome. Votre dévoué. »

» Depuis, la mésintelligence n'avait fait que s'accroître. La célébrité de M. de Chateaubriand l'avait devancé dans la capitale du monde chrétien. On ne parlait que de lui et de son Génie du Christianisme. Le Pape, les cardinaux, les prélats se le passaient les uns aux autres pour le lire. Tous en étaient satisfaits, ébahis ; ils en exprimaient à l'auteur leur vive admiration. Cette universelle considération accordée à son subordonné ne laissait pas que de fatiguer l'ambassadeur : il se sentait comme éclipsé par la gloire du secrétaire de la légation. Un jour même, il laissa échapper, dans un salon de Rome, un mot qui sentait trop l'humeur, lorsqu'une archiduchesse d'Autriche (sœur de l'empereur), la princesse Marianne, folle enthousiaste de M. de Chateaubriand, se perdait en éloges sur son compte : « M. de Chateaubriand » en sait assez pour signer des passe-ports », répondit le prélat.

» Si le cardinal eut tort, nous sommes loin de le désavouer [?], de se laisser aller à ses sentiments d'aigreur, trop fréquents dans les personnages haut placés, quand leurs inférieurs les dominent en quelque manière, reconnaissons que M. de Chateaubriand eut également tort de se prévaloir de l'avantage de sa position sociale et de ses talents pour couvrir celui qui était placé à une haute distance de lui dans la hiérarchie de l'État. Il oublia trop qu'il était simplement secrétaire de légation; il voulut faire prématurément l'ambassadeur.

» On connut bientôt à Paris tous ces démêlés. Bonaparte en fut vivement irrité. De ses lèvres contractées par la colère tombèrent ces foudroyantes paroles à M. de Fontanes : « Votre » protégé, je le ferai amener ici, pieds et poings liés, sur une charrette. s

» M. de Talleyrand, dit le chevalier Artaud, apaisa la colère d'Achille1.

(1) Villemain attribue cette expression à l'historien du cardinal Fesch ; on voit qu'elle est du chevalier Artaud, historien de Pie VII. ↩

» A Rome, toutes les physionomies se rembrunissaient pour le cardinal Fesch. Il n'était question, dans tous les salons de cette capitale, que des différends qui s'étaient élevés à l'ambassade. »

Si révélateurs que soient ces extraits, ils vont trop vite et ne sont que des raccourcis. Le mieux est d'entendre le secrétaire lui-même. Ses lettres confidentielles nous rendront, avec la vivacité des impressions toutes chaudes, cette lumière distincte qui se dégage de la succession des dates :