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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre XV. A la fin de l'empire

Chapitre XV. A la fin de l'empire

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 5 min de lecture · p. 535–539 · chapitre 160 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Sismondi rencontre Chateaubriand. - Ses préventions et son étonnement. - N'a pas saisi les nuances. — En avril, retour à la Vallée. - Le préfet de police y vient en ami. - Lettre de Mme de Chateaubriand. - Joubert à la Vallée. - Joie des deux Chats . - La Saint-François. - Rien à la littérature, tout à la politique. - Prévisions. - Diatribes. - La primeur du pamphlet contre Buonaparte. - Mme de Chateaubriand et les ouvrages de son mari. - Elle s'évanouit, craignant de l'avoir compromis. - Manuscrit caché dans son sein. - L'étoile de Napoléon pâlit. - Mme de Coislin et les Cosaques. - Lettre et billets de Mme de Chateaubriand.

Pendant le mois de mars, M. de Sismondi rencontra Chateaubriand chez Mme de Duras et l'entendit causer. Il a consigné dans son journal les souvenirs de deux conversations où l'auteur du Génie du Christianisme avait parlé de religion.

Sainte-Beuve le cite, en faisant observer que Sismondi, protestant et libéral, avait les lumières et aussi quelques-unes des préventions de son bord. Quant aux préventions, les deux extraits qu'il relève sont tout à fait probants. Les voici :

« 14 mars r813. - Chateaubriand considère l'islamisme comme une branche de la religion chrétienne, dans laquelle cette secte est née; et en effet il a raison. Il observait la décadence universelle des religions tant en Europe qu'en Asie, et il comparait ces symptômes de dissolution à ceux du polythéisme au temps de Julien. Le rapprochement est frappant en effet; mais je n'aurais pas osé le faire devant lui, pour ne pas le scandaliser. Il en concluait la chute absolue des nations de l'Europe, avec celle des religions qu'elles professent. J'ai été assez étonné de lui trouver l'esprit si libre, et il m'a paru plus spirituel que je ne le croyais. »

« 23 mars 1813. - Chateaubriand a parlé de religion chez Mme de Duras; il la ramène sans cesse, et, ce qu'il y a d'assez étrange, c'est le point de vue sous lequel il la considère; il en croit une nécessaire au soutien de l'État; il aime les souvenirs et il s'attache à celle qui a existé autrefois dans son pays, mais il sent fort bien que les restes auxquels il veut s'attacher sont réduits en poudre; il croit nécessaire aux autres et à lui-même de croire; il s'en fait une loi et il n'obéit pas. Il y a dans tout cela beaucoup d'inconséquence et beaucoup moins de mauvaise foi que je ne l'aurais supposé. Sa raison n'est nullement d'accord avec son sentiment, et il écoute les deux; mais il suit bien plus la première lorsqu'il parle et le second lorsqu'il écrit. »

Chateaubriand parlait comme il écrivait; il écoutait à la fois sa raison et son sentiment. Le sujet qu'il eut occasion de traiter, de vive voix, en présence de l'historien philosophe, il l'avait déjà traité, la plume à la main, dans les Études historiques. Peu habitué à ces sortes de spéculations, l'auditeur de rencontre n'a pas saisi les nuances, retenu les réserves.

Entre plusieurs passages des Études à peu près contemporains des conversations qui étonnèrent Sismondi, et où se retrouveraient les mêmes idées avec le nom de Julien, je me contente de citer celui-ci parce qu'il est le plus court :

Religieusement parlant, on est obligé de conclure de ces investigations impartiales qu'il n'y a rien après le christianisme.

Mais si le christianisme tombe comme toute institution que l'homme a touchée, et à laquelle il a communiqué la défaillance de sa nature, si le temps de cette religion est accompli, qu'y faire ? Le mal est sans remède.

Les résumés de Sismondi présentent-ils rien d'aussi fort et d'aussi précis dans le sens qui l'avait étonné? C'est de cela seulement qu'il voulut se souvenir. Mais achevons la citation :

Je ne le pense pas. Le christianisme intellectuel, philosophique et moral, a ses racines dans le ciel et ne peut périr : quant à ses relations avec la terre, il n'attend, pour se renouveler, qu'un grand génie.... On aperçoit très bien aujourd'hui la possibilité de la fusion des diverses sectes dans l'unité catholique, etc...

Et dans la préface :

Le polythéisme se trouva, sous Julien, dans la position où le christianisme se trouve de nos jours.

Voilà bien, de nouveau, la conversation notée par Sismondi. Mais continuons; c'est la même phrase :

... Avec cette différence qu'il n'y aurait rien aujourd'hui à substituer au christianisme, et que, sous Julien, le christianisme était là, tout prêt à remplacer l'ancienne religion. Inutiles efforts de Julien pour faire rétrograder son siècle; le temps ne recule point, et le plus fier champion ne pourrait le faire rétrograder d'une semelle... La vérité religieuse ne s'anéantira point, parce qu'aucune vérité ne se perd; mais elle peut être défigurée, abandonnée, niée dans certains moments de sophisme et d'orgueil par ceux qui, ne croyant plus au Fils de l'homme, sont les enfants ingrats de la nouvelle Synagogue.

Soyez-en bien convaincus : vous avez, dans ces traits rapides, le résumé des conversations tenues chez Mme de Duras, devant Sismondi.

Ce que disait Chateaubriand, il l'avait écrit dans ses Études. Et ce n'est pas en présence de Mme de Duras, et encore moins parce qu'il y avait là un k philosophe , que l'auteur du Génie du Christianisme aurait k gauchi . On devine l'intention secrète de Sainte-Beuve en intercalant les extraits de Sismondi dans ses k notes diverses . La conclusion qu'il se gardait de tirer et de préciser, il espérait que d'autres ne manqueraient pas de la dégager.

Et en effet, voici l'un des maîtres de la critique contemporaine - le plus indépendant, le plus fier et le plus fort - qui pose en problème la sincérité religieuse de Chateaubriand ; et, pour en douter, il s'autorise précisément de ces mêmes extraits1. Preuve de nulle valeur, certes. Pour avoir le droit de douter, il faudrait apporter des textes directs.

(1) Brunetière : L'Évolution de la poésie lyrique, pp. 88, 80. ↩

Non pas que Chateaubriand soit un théologien de marque, un docteur de l'Église, à qui n'échappe jamais rien de répréhensible. Le poème tant étudié des Martyrs contenait des erreurs involontaires, au point de vue du catholicisme. Et nous avons vu Guizot - protestant - lui signaler une hérésie formelle dans le mot « rachetées » que l'auteur promit de corriger.

Sismondi n'a pas saisi le sens contingent et limité, le sens, pour ainsi dire, temporaire et local du mot chute, appliqué au christianisme. Guizot ne s'y serait pas trompé.

Et d'autre part, cette mauvaise foi que, si facilement, Sismondi aurait « imaginée », c'est la dernière supposition qu'il serait permis de faire avec Chateaubriand.

M. Emile Faguet a très bien dit : « Chrétien, du moment qu'il l'est devenu [ou redevenu], il l'a toujours été... Sans doute, il aime un peu la religion comme un de ses ouvrages. Mais l'accent est sincère, l'insistance significative; et n'oublions pas que François de Chateaubriand a bien trop d'orgueil pour gauchir par hypocrisie, ou même par convenance1. »

(1) Études littéraires sur le dix-neuvième siècle. ↩

La lettre suivante, trop courte à mon gré, dit admirablement l'état d'âme, en ces premiers mois de l'année 1813. Il n'y a pas un mot qui ne soit prévenance, accueil, ouverture, amabilité.