Chapitre VI. Étude psychologique. Les deux époux (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Comment ces bruits, répandus hors de France, n'auraient-ils pas transpiré en Bretagne ? Il est vraisemblable qu'ils changèrent les résolutions de Mme de Chateaubriand. Elle était bien trop fière pour paraître à Rome en de pareilles conjonctures.
Aux conseils de Joubert s'étaient joints ceux de Fontanes. Le protecteur auprès de Bonaparte n'avait pas manqué de représenter à Chateaubriand de quelle importance serait, pour la dignité de sa vie, et, par suite, pour son avancement dans les affaires, la réunion à sa femme, réunion que lui imposait d'autre part le christianisme dont il s'était constitué l'avocat.
L'heure de la raison, du bon sens, de la possession de soi, ne devait sonner, pour Chateaubriand, qu'avec la dernière heure de Mme de Beaumont. Évidemment, « Pauline » était l'obstacle. Elle eût mérité bien des reproches.. Mais le moraliste aura les indulgences attendries d'un Joubert, si, comme de juste, il tient compte de l'époque et des habitudes.
Restée seule au milieu d'une société dont le xvIe siècle * avait faussé les idées et façonné les mœurs, seule avec ses visions d'échafaud, elle eût justifié les dédains des bourreaux qui n'avaient pas voulu d'elle, tant sa faiblesse leur parut voisine de la tombe ; elle eût succombé à bref délai, sans l'amitié, aussi respectueuse qu'empressée, de son voisin de Villeneuve. Or, cette amitié, faite d'estime autant que d'affection, ni Savigny ni Rome ne réussirent à l'altérer.
Par ses malheurs, par sa faiblesse, par le rapide déclin de ses jours, par son heureuse influence sur l'achèvement du Génie du Christianisme, et, malgré l'étrangeté de ses relations avec Chateaubriand, par la noblesse de ses sentiments, par sa grandeur de caractère et d'âme, elle paralyse la juste sévérité du moraliste.
Toujours est-il que, d'elle, venait la résistance ou du moins l'obstacle. D'elle aussi, vint la réparation avec le suprême conseil.
D'une voix expirante, la noble fille des Montmorin « l'engagea surtout à vivre auprès de Mme de Chateaubriand et de M. Joubert ».
C'est le même rapprochement que plus haut. Sur ces lèvres vouées au prochain silence de la tombe, et que les aveux de la chrétienne avaient ouvertes à la seule vérité, quel hommage au caractère de Joubert !
Ce vœu, sitôt empreint par la mort d'un caractère sacré, s'accordait avec les prières des sœurs de Chateaubriand, les conseils de ses amis, les exigences de son avenir et la sincérité de sa foi; il triompha des dernières résistances de son cœur brisé.
Deux jours après les funérailles de Mme de Beaumont, Chateaubriand annonçait à Chênedollé (8 novembre 1803) qu'il serait à Paris au mois de janvier, et, un peu plus tard, en Bretagne. En Bretagne, c'est-à-dire réuni à sa femme, ou préparant leur réunion.
Ici, ce m'est secours et charme de laisser parler Villemain :
Revenant à Paris, avec toutes les espérances que lui donnait son ami, et précédé de cette belle lettre sur Rome, dont la publication allait frapper les esprits, M. de Chateaubriand descendit dans un modeste hôtel, rue de Beaune, et ne vit d'abord qu'un petit nombre d'amis. Un soin important le préoccupait, sa réunion avec Mme de Chateaubriand; le sage conseil écarté d'abord avait été compris; et, à part même la bienséance du monde, il sentait ce qu'avait d'injuste cette séparation si longue d'une personne vertueuse et distinguée, à laquelle il avait donné son nom, et qu'il ne pouvait accuser que d'une délicate et ombrageuse fierté dans le commerce de la vie. Un motif généreux venait aider, en lui, au sentiment du devoir. La perte ancienne de presque toute la fortune de Mme de Chateaubriand s'aggravait par la ruine d'un oncle débiteur envers elle. Les instances de M. de Chateaubriand durent redoubler pour obtenir enfin son retour, et, résolue de l'accompagner dans sa mission du Valais, elle vint promptement le rejoindre à Paris.
Dans la première moitié de février 1804, leur réunion était fait accompli. Chateaubriand mande à Chênedollé cette bonne nouvelle. Sur le fonds d'ennui qui se retrouve en toutes ses œuvres et lettres, on remarque dans celle-ci comme une lueur de contentement; on aime aussi à lui entendre nommer l'infortunée Lucile. On se réjouit à la pensée qu'ils seront réunis.
Hélas ! réunis.
Lucile n'avait plus que quelques jours à vivre.
Venez, dit-il à Chênedollé. J'aurai un extrême bonheur à vous embrasser. Ma femme est ici. Elle va me chercher un logement pour moi et pour elle. Je cherche une cabane à acheter aux environs de Paris; j'espère l'avoir pour cet automne. Alors, si vous ne venez pas à Sion, du moins promettez-moi de venir vivre dans ma chaumière. Lucile va venir dans une pension excellente que je lui ai arrêtée ici. Alors, nous pourrons tous nous réunir au mois d'octobre à Paris. Mille tendres amitiés, mille souvenirs. A vous pour la vie et à toute épreuve.
Le logement est trouvé; quel ménage y fait-on ? Joubert nous le dira bientôt.