Chapitre III. Lettres de France. (Mai 1800-mai 1803) (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Vingt-deux ans plus tard, ambassadeur à Londres, il retracera la misère de son exil et le dénûment de sa rentrée en France. Ces pages brillent parmi les plus belles des Mémoires : elles furent redevables, au contraste des deux états dans les mêmes lieux, d'un redoublement de verve et d'une incomparable vigueur de touche. En ce qui concerne la rentrée de l'émigré, je me demande si les humbles détails de la lettre confidentielle ne sont pas aussi expressifs, aussi navrants. Du moins prouvent-ils que Chateaubriand n'a pas exagéré dans les Mémoires. Il lui eût été comme impossible de charger le tableau.
Fontanes et Joubert avaient lu les feuilles imprimées, avaient entendu lire les pages manuscrites du livre annoncé.
Amis sincères, toujours rigoureux, inflexibles, ils ne s'étaient pas bornés à signaler des fautes de détail, ils avaient conclu à une refonte totale. Et comme Chateaubriand discutait, hésitait du moins, Fontanes lui dit : « Vous pouvez vous mettre à la tête du siècle qui se lève, et vous vous traîneriez à la queue du siècle qui s'en va ! »
Joubert aussi prophétisait : « Il faut le débarbouiller de Rousseau, d'Ossian, des vapeurs de la Tamise, des révolutions anciennes et modernes, et lui laisser la Croix, les Missions, les couchers de soleil en plein Océan et les savanes de l'Amérique, et vous verrez quel poète nous allons avoir pour nous purifier des restes du Directoire, comme Épiménide, avec ses rites sacrés et ses vers, purifia Athènes de la peste. »
Le « jeune sauvage » se soumit, non sans larmes, mais avec une absolue docilité. Pendant ce long travail de remaniement et de retouches, Fontanes, critique au goût très pur, mais un peu négatif, réprimait les écarts d'une imagination emportée. Joubert, inspirateur, stimulant, et que n'effrayait nulle hardiesse de pensée, ouvrait toutes grandes, au vol de l'audacieux génie, les perspectives de l'infini.
Confiant aux promesses enthousiastes de Fontanes, le libraire Migneret se chargea de recommencer l'impression interrompue; il consentit aussi à donner d'avance à l'auteur quelque chose pour vivre.
Chateaubriand s'enfonça dans son entresol de la rue de Lille et se livra tout entier au travail. Dans les intervalles de repos, il se plaisait à visiter les lieux où il avait promené les rêveries de ses premières années... Il y avait, aux Champs-Élysées, un café qu'il affectionnait à cause de quelques rossignols suspendus en cage. Il y allait souvent, en compagnie de Chênedollé, rentré lui aussi de l'émigration en 1800; ils avaient même âge, mêmes goûts, même amour de l'étude, même désir de gloire. Pendant plus de deux ans, ils ne furent presque pas un seul jour sans se voir. Vingt ans après, écrivant à Chênedollé, Chateaubriand lui rappellera « ce bon temps de leurs misères, où ils prenaient le détestable café de Mme Rousseau »
Avec le billet qui suit, le ton n'est plus d'un suppliant. Comme on se voit tous les jours, on ne s'écrit guère; et quand on échange quelques lignes, elles sont pleines d'allusions aux conversations de la veille, aux confidences littéraires ou autres, aux luttes soutenues en commun.
Le premier mot : a voilà vos épreuves , appelle une double hypothèse :
Ou bien il est question d'épreuves contenant une poésie de Chateaubriand destinée au journal que dirigeait Fontanes : « Au retour de l'émigration, mon ami M. de Fontanes, qui connaissait mes secrets poétiques, m'engagea à laisser insérer dans le Mercure les vers intitulés : la Forêt. »
Ou bien ce mot vos épreuves » atteste le désir qu'avait Fontanes de ne pas écrire un seul mot, au sujet de son ami, qui ne lui fût agréable.
Épreuves d'un article sur le Génie du Christianisme? Non, pas encore; nous sommes en octobre 1800. Épreuves des extraits d'Atala? Non plus : Atala ne fut publié qu'au printemps de 1801.
Réimpression des articles contre Mme de Staël? Peut-être bien. Il s'agissait d'engager les premières escarmouches sur un point, concerté d'avance et jugé favorable; il s'agissait surtout d'annoncer, en même temps que les grandes luttes prochaines, le champion qui s'offrait pour en assumer l'effort principal.
Le premier article contre Mme de Staël avait paru dans le premier numéro du Mercure de France renouvelé, avant le retour à Paris de Chateaubriand. Il se terminait par ce post-scriptum « mémorable », l'expression est de Sainte-Beuve :
« Quand cet article allait à l'impression, le hasard a fait tomber entre nos mains un ouvrage qui n'est pas encore publié et qui a pour titre : Des beautés morales et poétiques de la religion chrétienne.
« On en fera connaître quelques fragments où l'auteur a traité d'une manière neuve les mêmes questions que Mme de Staël. »
Les passages ainsi annoncés n'étaient-ils pas ceux que Chateaubriand avait envoyés à la « citoyenne » F[ontan]es ?