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L'Enchanteur 1768—1848
Chateaubriand, sa femme et ses amis Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chapitre V. Six mois à Rome. (Juin 1803-janvier 1804) (suite)

Chateaubriand, sa femme et ses amis · 11 min de lecture · p. 157–164 · chapitre 67 sur 167

Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.

Cette fois, la confidence est complète. Tout y a passé: plaintes trop justifiées du secrétaire, exagérations manifestes du néophyte, injustice flagrante de l'émigré, confession de l'enfant du siècle. Voilàle vrai, l'intime Chateaubriand intus et in cute. Nullement, hélas ! le Chateaubriand de la légende pieuse qui se perpétue parmi les bonnes âmes. Point du tout le Père de l'Église, ajoutant à son apologie le commentaire de ses paroles et de ses actes ; mais un composé de René et d'Eudore. René à demi converti, et que sa fièvre reprend par accès. Eudore avant le martyre, et se complaisant au récit de ses erreurs. Il est vrai, rachetant de très grands défauts par de très grandes qualités : homme d'humeur et homme d'honneur; chrétien médiocre et croyant sincère; génie merveilleux, et qui faisait saillir les défauts comme les qualités, les poétisait à l'envi et les dorait de prestigieux rayons.

Toujours est-il que Chateaubriand parle à cœur ouvert dans cette correspondance. Grâceà elle, nos regards plongent au fond de ce cœur mobile et orageux.

D'ailleurs, quand il présente la place de secrétaire comme inférieure à ses talents, il a mille fois raison.

En même temps que cette lettre, Fontanes avait reçu le mémoire annoncé.

Parvenu à cet épisode, le plus important de son étude (les Débuts diplomatiques de Chateaubriand), M. Frémy pose en tait que le secrétaire adressa au Premier Consul la note secrète qu'on va lire. Cela posé, il se croit le droit de conclure ainsi: « Chateaubriand perd complètement la tête ; il se laisse aller à un acte tout à fait indigne de lui... »

Dans la réalité, la note n'était point adressée au Premier Consul ; elle ne lui était qu'éventuellement destinée.

Voyons cela d'un peu près.

Fontanes devait lire et juger en premier :

« M. Gabet vous parlera de ma position et vous en trouverez un long détail dans le mémoire et dans la lettre que j'adresse à Mme Bacciochi. Aussi je ne vous répéterai pas mes jérémiades. »

Après avoir lu, Fontanes devait remettre le mémoire à la sœur du Premier Consul, - non sans l'avoir prévenue favorablement, Chateaubriand l'espérait bien.

A son tour, la toute puissante et toute dévouée protectrice verrait s'il était à propos d'en saisir son frère; et pour cela, elle choisirait l'heure propice. Parfaitement initiée aux habitudes du maître, elle sait qu'il désire, en toute affaire, contrôler les rapports officiels à l'aide de rapports secrets, échappant aux ministres.

Le peu de ménagement gardé dans le mémoire vis-à-vis de l'oncle Fesch n'était pas de nature à la faire hésiter. Ni la nièce ni le neveu ne tenaient en si haute estime M. l'ambassadeur.

Le mot de Chateaubriand à Fontanes, et de Fontanes à Guéneau de Mussy (lettre du 5 octobre 1803) : « L'ambassadeur est un sot » que de fois il s'était retrouvé sur les lèvres du frère et de la sœur !

* Quel cas sa propre famille faisait-elle de lui ? »

La question, sans réponse, des Mémoires d'Outre-Tombe, semblerait un trait de clémente discrétion, si l'on ne connaissait les surabondantes indiscrétions de la chronique. La question suffisait à la vengeance de l'ancien secrétaire, tant la mésestime familiale était avérée!

Une preuve que Chateaubriand n'avait point perdu la tête : La place indépendante qu'il demandait dans le mémoire, Bonaparte la créera pour lui dans les Alpes, une place de ministre. Bien mieux : Mme Bacciochi, répondant au passage relatif à Adrien de Lezai, lui fera mander par Fontanes qu'il peut compter sur la première ambassade disponible.

La preuve est bonne. J'en vais produire une meilleure. L'auteur des Débuts diplomatiques se trompe d'incident et de date quand il ajoute : « Fontanes court chez Bonaparte ; » l'aspect du maître le fait trembler... ses lèvres minces contractées trahissent le plus violent ressentiment... Chateaubriand était bel et bien sous le coup d'un mandat d'arrêt, le 7 octobre1. »

(1) M. Ed. Frémy a publié, dans les Débuts diplomatiques, une lettre de Portalis au « citoien Premier Consul », datée du 6 octobre 1803. Cette lettre ne laisse guère supposer que le lendemain, 7 octobre, Chateaubriand fût sous le coup d'un mandat d'arrêt : « Vous connaisses les reproches que l'on faisoit au premier secrétaire de la légation françoise à Rome. On accusoit, entre autres choses, cet agent de se mesler un peu trop de théologie. J'en ai écrit à M. le cardinal Feśch; il me répond « qu'il a réduit M. de Chateaubriant à l'expédition des passe-ports, des affaires contentieuses des » citoiens par-devant les tribunaux et de la rédaction des réclamations sur » les armements en course et sur les prises ». « Je me suis réservé, continue » le cardinal, toutes les affaires à traiter avec la cour de Rome. Il y a trop. ↩

Or, je lis dans la propre réponse de Fontanes, sous la date du 3 octobre : « Le maître a lu votre mémoire; il le trouve bien rédigé; mais il n'en accepte pas toutes les observations. Je vois pourtant que cette lettre a produit bon effet. »

Mais pourquoi découper une phrase dans une pièce qui est tout entière du plus haut intérêt?

D'abord le mémoire :

Je ne l'ai rencontré que dans le livre de Villemain, trop souvent écourté par l'analyse, et commenté par manière de compensation. C'était le genre de l'éminent et spirituel historien. Il ne pouvait s'empêcher d'entrer en conversation et en discussion avec son auteur.

En rappelant l'ancienne légation et en envoyant la nouvelle, le Premier Consul semble avoir en vue quelque grand dessein prochain ou éloigné le sacre (1).

Pour seconder les vues du chef de la France et pour être en même temps en rapport avec le caractère romain, la légation devait se montrer avec éclat.

Elle devait occuper sur-le-champ le premier rang, qui lui appartient. Rome a été jadis le centre de la politique européenne; et, malgré son état apparent d'abaissement, Rome peut encore devenir le foyer des grandes conceptions et des mouvements politiques.

Un cardinal ambassadeur qui appartient par les liens du sang

» de théologiens dans cette capitale, et je ne souffrirai pas que ceux de ma maison leur donnassent des matières à les exercer. La cour de Rome n'écoute que moi seul, et conséquemment, personne ne sçauroit être dangereux. Sa Sainteté et son secrétaire d'État sont de bonne foi avec moi. Ils ne se prêtent pas volontiers à écouter tous les docteurs qui voudroient les entretenir des affaires gallicanes : vous pouvés donc être tranquille. s

» Salut avec respect. I PORTALIS. I (1) Je pense que Villemain se trompe quand il écrit : « Le secrétaire de légation, évidemment, ne connut rien, ne soupçonna rien de la grande affaire qui se suivait auprès du Pape. » au chef puissant d'un empire, un cardinal qui peut aspirer lui-même à une dignité souveraine, et qui, dans un ordre de choses nouveau, succède au cardinal de l'ancien régime [Bernis], qui avait laissé à Rome un long souvenir de sa magnificence, doit surtout faire consister sa politique dans la grandeur des manières et la splendeur de lo vie. Sans cela, il y aura comparaison défavorable, intrigues dans le Sacré Collège, dégoût et mépris chez le peuple.

Si pourtant, avec de bien plus grands moyens, on mène une vie plus obscure même que celle d'un ministre laïque [Cacault] que l'on a remplacé à Rome; si on resserre et la table, et le domestique, et les équipages; si, par des discours imprudents, on s'expose aux propos des valets, ou à la risée publique, on perd tout, on paralyse tout.

Piquante rencontre. Le cardinal Fesch avait élevé des plaintes analogues le 23 mars 1801.

Mme Bonaparte écrivait à son fils Lucien, le 2 germinal an 1X, et la lettre portait en post-scriptum, signé Fesch :

« Je désire bien votre retour; je pourrai alors partir de Paris sans le chagrin de laisser ma sœur sans personne qui lui donne des soins particuliers. Berthier a donné hier une belle fête ; mais les ambassadeurs trouvent bien étrange qu'un gouvernement si puissant ait si peu de représentation. Ils sont obligés d'aller passer leurs soirées chez les banquiers ou chez les ci-devant, qui sont les ennemis du gouvernement. Pas un ministre ne reçoit. Le public s'aperçoit bien du vide que vous faites. Pas un feu d'artifice pour égayer le peuple; aussi point d'élan, point de joie1... »

(1) Catalogues Charavay. ↩

La note secrète ajoutait que l'administration du cardinal Consalvi empiétait chaque jour sur les privilèges de la France; que, loin de réprimer cet abus, on l'autorisait; que cela excite des réclamations et fomente des haines, et qu'il n'est pas d'une très saine politique à un ambassadeur de se jeter aveuglément dans les bras du ministre de la puissance étrangère auprès de laquelle cet ambassadeur est placé.

« Le secrétaire d'État de Rome est homme d'esprit et d'adresse. Il a découvert aisément le côté faible du ministre de France; et, en ayant l'air de tout céder à la légation, c'est lui en effet qui la dirige. On n'écoute, on ne voit que lui. On n'a formé aucune autre liaison ni avec les cardinaux, ni avec le corps diplomatique; on s'éloigne même du secrétaire de légation, qui cependant devrait être le conseil naturel et l'ami de l'ambassadeur. On embarrasse l'esprit du ministre d'une foule de conspirations imaginaires, pour lui cacher les grandes intrigues; et, tandis qu'on le berce de l'existence de partis qui n'existent pas, il ignore les véritables partis qui divisent Rome.

» Il y a deux partis à Rome : le parti du secrétaire d'État, qui domine à présent, et qui dispose de tout. Le Pape est un homme de paix et de vertu, mais qui n'a aucune connaissance des hommes et qui se laisse absolument conduire. Le parti du secrétaire d'État est peu nombreux. Il se compose du cardinal Carandini, oncle du cardinal Consalvi, et homme d'intrigues; du cardinal Crivelli, esprit ambitieux et qu'on pourrait avoir; du cardinal Ruffo, grand ennemi des Français, homme entreprenant, ne méritant pas la réputation dont il jouit; économiste, et se battant pour l'ancien ordre de choses; sans religion, et soulevant les peuples avec la croix; peu à craindre pendant la paix, dangereux dans les moments de trouble; du cardinal Rovarello, d'un caractère dur et faux, esprit détesté, mais assez redoutable; du cardinal Joseph Doria, mannequin qui prête à son parti l'autorité de son beau nom.

» La faible réputation dont jouit le secrétaire de légation est un perpétuel sujet d'ombrage pour l'ambassadeur. Le cardinal Consalvi a profité de cette faiblesse pour ôter au secrétaire de légation ses entrées chez le Pape. La raison de cette insulte est la crainte que les rapports directs du secrétaire de légation avec Sa Sainteté ne le missent à même de découvrir bien des manœuvres secrètes. » Tout se terminait par le procédé de l'ambassadeur qui cherche, en toute occasion, à exclure le secrétaire de légation, ne lui communique jamais les dépêches et ne lui laisse que la signature des passe-ports. Puis, pour conclusion, il était dit que : « le secrétaire de légation, jaloux de répondre à la confiance que le Premier Consul lui a montrée, en le plaçant à Rome, supporterait un an, s'il le faut, les dégoûts dont il est abreuvé; mais qu'il supplie le Premier Çonsul de lui accorder ensuite une place, qui ne fût que dans la dépendance du ministre des relations extérieures, ou de le rendre à la liberté, afin qu'il aille achever ses études et ses voyages dans la Grèce. »

M. Gabet était plus sûr que la poste; mais aussi fut-il beaucoup plus lent. Il dut faire mainte station avant d'arriver à Paris, car la réponse de Fontanes n'est datée que d'octobre.

« Consolez-moi, par votre amitié, de toutes mes peines; elles sont bien grandes » écrivait Chateaubriand à Guéneau de Mussy, le 31 août. Les lettres de ses amis de France lui faisaient du bien. Il trouvait une douceur à ce commerce et il n'en trouvait que là. Quand il se plaint d'être négligé, parce que la réponse à ses lettres tarde trop à venir, cette exigence même témoigne en faveur de ses sentiments.

Il disait, dans la même lettre à Guéneau de Mussy : « Je n'ai point eu de nouvelles du Corbeau du mont Blanc depuis mon départ de Paris. Je lui ai écrit trois fois et je croyais qu'il m'aimait assez pour me donner au moins quelquefois de ses nouvelles. Je serais bien fâché de m'être trompé. »

En publiant cette lettre, Sainte-Beuve écrit en note : « Le corbeau du mont Blanc, ce doit être Guéneau de Mussy lui-même, à moins que, par distraction, Chateaubriand entende, à cet endroit, un autre que lui. »

Chateaubriand pense à un autre que Guéneau de Mussy, et point du tout par distraction. Il s'agit de Chênedollé, jadis émigré en Suisse, qui était fort triste, et avait chanté le mont Blanc. Voyez, dans les Œuvres, l'ode intitulée : « le Mont Blanc; voyez, dans le Génie de l'Homme, livre VI, de beaux vers sur le même sujet.

Et, d'autre part, le 24 août, le secrétaire se plaignait à Chênedollé : « Voici donc ma troisième lettre de compte fait, et je n'ai pas encore reçu signe de vie de vous. Je ne vous en fais point de reproches. Vous aurez eu sans doute mieux à faire qu'à m'écrire; et si votre paresse m'afflige, je suis au moins sûr de votre cœur . »

A de telles et si complètes ouvertures, la sincère amitié de Fontanes répondait par de « bons sermons ».

Chateaubriand savait ne pas l'en faire repentir; il l'en remerciait même, et j'oserais presque dire qu'il l'en récompensait, malgré le péril encouru et bravé, par la noblesse et l'intrépide fierté de ses sentiments. Du chef de son ami, si Fontanes avait à souffrir, il n'avait pas à rougir.

Lisons d'abord la lettre de Fontanes, lettre d'homme politique autant que d'ami dévoué. Par ses précautions de langage et ses habiletés diplomatiques, elle tranche avec la fougue absolument confidentielle des lettres venues de Rome. Chateaubriand oubliait, ou peut-être ne savait pas, ce dont Fontanes se souvenait toujours : le secret des correspondances, sous le Consulat, comme plus tard sous l'Empire, était à la merci de la police; et le commerce épistolaire des plus hauts dignitaires n'était pas le moins surveillé; il y avait police et contre-police. Aussi, la lettre de Fontanes peut passer sous les yeux du Premier Consul avant d'arriver au destinataire; elle est conçue de telle façon qu'il n'y aurait nul inconvénient à cela; peut-être même y aurait-il avantage, pour l'un comme pour l'autre correspondant.

Après cette rédaction très étudiée, très politique, sous des airs de hâte extrême, - barbouillages, ordre de pages interverti, - la réponse sans réticences ni précaution du gentilhomme breton › ne sera que plus expressive :