Chapitre XIII. Une « année des plus remarquables » (suite)
Chateaubriand → [Frisell], 10 mai 1811, Val de Loup, près d'Aulnay
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Val de Loup, près d'Aulnay, le 10 mai 1811.
J'ai reçu votre lettre, mon cher ami, datée de la ville où j'aimerais mieux vivre et mourir. Je suis bien aise que vous ayez reçu la même impression que moi de cette belle Italie. Quel soleil! quelle lumière! quels souvenirs ! Combien nous sommes barbares en deçà des Alpes ! Si j'étais riche et que je pusse voyager à mon aise, l'Italie me verrait tous les deux ans, et peut-être finirais-je par me fixer au milieu des ruines de Rome. Mais je deviens vieux; je n'ai pas un sou, et ne pouvant plus parcourir le monde, je ne cherche plus qu'à le quitter. Il faut faire une fin, et je vous attends pour savoir si c'est la Trappe ou la rivière qui doit finir la tragi-comédie.
L'Itinéraire a réussi, Dieu sait pourquoi! Les Martyrs sont un ouvrage fort supérieur à l'Itinéraire; mais, cette fois, il n'y a pas eu d'ordre, et les choses ont suivi leur cours naturel. Depuis le temps, il s'est passé bien des choses : vous me trouverez à la campagne, comblé de gloire et d'humiliations, d'honneur et d'affronts. Je suis le sage d'Horace : Rex denique regum.
Revenez bien vite. Ne vous arrêtez pas trop sur votre route et venez cet automne chasser avec moi et me conter l'Italie.
Mme de Chateaubriand a reçu votre lettre et vous en remercie. Elle vous attend avec impatience. Joubert arrive. M. de Bonald est ici. Tous vos amis vous embrassent. J'ai vu l'autre jour Mile Honorine de Chastenay; nous avons bien parlé de vous.
For ever yours,
Chateaubriand1.
(1) Madame de Custine, p. 249. - Communiquée à M. Bardoux par Mme A. Bartholoni, fille de M. Frisell et filleule de Mme de Chateaubriand. ↩