Avant-propos
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
Des papiers inédits me furent confiés, il y a quelques années. Ils me permirent de risquer, après les maîtres et sans répéter leurs dires, un volume d'Études sur M. et Mme de Chateaubriand.
Depuis lors, d'autres papiers me sont venus, concernant les mêmes personnages. Ils ne m'ont pas moins intéressé.
Bien résolu à ne plus imprimer, - celui qui me les a offerts et presque imposés sait si je dis vrai, - je les lus comme il fait bon lire de telles pièces : dégagé de tout souci d'auteur, au hasard de la rencontre et des signatures, sans prendre garde aucunement ni à la suite qu'ils pouvaient faire à mes précédentes publications, ni à la suite qu'ils pouvaient se faire entre eux.
C'est ainsi que je les lus d'abord, en simple curieux. Curiosité littéraire : ils émanaient de Chateaubriand, de Joubert, de Fontanes, de Mme de Staël, de J. et X. de Maistre, de La Mennais, de Sainte-Beuve, de Villemain; curiosité psychologique : les plus importants avaient un caractère intime et confidentiel; curiosité graphologique : bon nombre étaient des autographes. Ces écrits m'arrivaient par lots successifs, à de longs intervalles. Excellente condition pour continuer la lecture ainsi que je l'avais commencée, avec une fraîcheur de curiosité sans cesse renouvelée.
Peu à peu le trésor s'était grossi. L'idée me vint de mettre la collection en ordre. Une suite se révéla.
De fragmentaire et diffus qu'il était, l'intérêt se ramassa comme dans l'histoire d'une vie ou d'un groupe. C'était un groupe en effet; ou plutôt, c'était encore le & groupe › : Chateaubriand, Joubert, Fontanes, Clausel; le groupe dans l'intimité avec Mme de Chateaubriand et les autres habitués. Toutefois, malgré la suite, beaucoup de points restaient obscurs. Quels noms indiquaient ces initiales ? Ici, quelles allusions ?
A la curiosité s'ajoutait le charme; au charme, le piquant du mystère et l'attrait de l'inconnu.
Je demandai la réponse à des livres familiers : Mémoires d'Outre-Tombe, Souvenirs et Correspondance de Madame Récamier, Œuvres de Chateaubriand, de Joubert, de Fontanes, de Villemain, Mercure de France, les Débats, Spectateur français au XIXe siècle, etc.
Mais voilà ! ces livres et d'autres, je les feuilletais avec un tel plaisir que, souvent, oublieux du renseignement cherché, je m'arrêtais en chemin, faisant l'école buissonnière. Ces belles pages, que j'avais lues avec admiration, maintenant prenaient un sens plus spécial, et je les trouvais plus belles. Non que la cueillette fût tout à fait négligée. Tantôt je copiais un passage qui contenait l'explication voulue ou reliait une lettre à l'autre; tantôt je notais mes impressions et mes remarques, à mesure qu'elles se présentaient, me réservant de les coordonner, contrôler et rectifier, lorsque j'aurais acquis, de l'ensemble, une pleine et parfaite possession critique.
Les écritures se multipliaient. Je ne m'en apercevais pas.
Travailler de la sorte, sur des inédits, émanés des maîtres, et à la meilleure ou à la plus curieuse époque de chacun, - pour Chateaubriand, l'enchanteur, lettres de jeunesse, datées de Londres et de Rome; pour le moraliste Joubert, lettres de la vieillesse savoureuse, - travailler ainsi, rien que pour soi, sans être pressé par un gain nécessaire, ou préoccupé de publicité, assurément, ce n'est plus labeur, contention d'esprit, recherches, mais distraction, diversion et plaisir.
Le soir, après les heures actives, à la douce lumière de la lampe, le doux repos ! O nuits ! ô divins régals ! O noctes, cœnœque deûm, quibus ipse, meique, ante larem proprium vescor1, dirais-je en un sens épuré; car ayant en main les lettres de Chateaubriand, Joubert, Fontanes, lettres d'intimité, il me semblait que j'étais des leurs, qu'ils étaient miens, - meique, - qu'ils me faisaient des confidences auxquelles nul autre n'était admis. Rêve flatteur, dont le sommeil prochain favorisait l'éclosion.
(1) Hor. Serm., lib. II, sat, vI. ↩
A vrai dire, je les connaissais à fond, œuvres et vie, entourage immédiat, influences favorables ou contraires, jugements portés sur leurs personnes et sur leurs écrits.
De figure nouvelle, il n'y en avait qu'une, figure de jeune fille, entrevue de reflet, comme dans un miroir, et presque aussitôt disparue.
A elle étaient adressées les lettres de Joubert, - avec de belles maximes, à l'usage d'une adolescente sur le point de faire son entrée dans le monde.
Sous couleur d'horoscope, le moraliste avait tracé d'elle un portrait séduisant : lui-même paraissait séduit du portrait et du modèle.
Pouvais-je ne pas éprouver le désir de la mieux connaître, cette figure idéale et fuyante ?
Une longue suite de jours heureux avait-elle réalisé l'avenir prédit par l'aimable philosophe ? Quel caractère ? quel esprit ? quel cœur? quelle âme? quelles relations ? quelle activité ? quelles épreuves ? - quelle destinée ?
Et je ne savais presque rien. Elle était la fille unique de Fontanes; Chateaubriand l'avait tenue sur les fonts et l'appelait& « ma fille Christine »; Joubert l'avait aimée, et le lui avait déclaré en des termes extrêmement affectueux.
Pris et comme obsédé d'une curiosité sympathique, j'écrivis, je consultai, je poussai aux recherches l'ami qui m'avait confié tant d'autographes.
Que les chances d'aboutir étaient faibles !
M'le de Fontanes avait vécu hors de France. Elle était morte depuis longtemps. Famille éteinte.
L'ami se piqua d'émulation, et, plus encore par amitié, s'obstina aux recherches. Dans une course intentionnelle à Genève, il retrouva quelques vagues souvenirs, mêlés d'erreurs grossières. Habile à discerner le vrai, ces confuses lueurs lui suffirent pour s'orienter. De retour à Paris, une visite à la plus intime correspondante de MIle de Fontanes le renseigna complètement.
Des lettres avaient été conservées. Il s'y révélait un esprit très cultivé et plein d'agrément, une âme ardente et noble, un cœur aimant et généreux à l'excès. La fille de Fontanes, la filleule de Chateaubriand, l'amie de Joubert était digne de ces beaux noms. Avec ses lettres autographes et celles de son illustre correspondante, me furent remises les lettres de Chateaubriand à Fontanes.
Tout ce que je voulais savoir, je le savais désormais, ou le devinais à coup sûr.
Je joignis aux premiers documents cette double correspondance en l'entremêlant de réflexions. Et je relus le portrait de M de Fontanes, tracé par le bon Joubert.
Sous la nuance d'idéal que l'amitié et le génie de l'écrivain n'avaient pu s'empêcher d'y répandre, il me fut agréable de constater la ressemblance; et, comme œuvre d'art, il me parut si beau, que, du modèle, je reportai mon attention au peintre.
Je me remis à considérer Joubert dans sa correspondance et dans ses pensées. L'homme respire dans l'œuvre.
L'œuvre est admirable et de toute originalité. L'homme est plus admirable et plus original encore.
Au sujet de ce « plus ancien et meilleur ami » de Fontanes, je me livrai à des observations littéraires qui me plaisaient et me semblaient neuves; à des hypothèses qui me semblaient plausibles, bien que hardies : les unes avaient échappé aux critiques devanciers; les autres étaient en opposition directe avec leurs affirmations les plus autorisées.
De l'hypothèse à la thèse, le chemin est glissant.
Je dressai la thèse. Les arguments se tiraient des situations respectives, des habitudes intellectuelles, des textes surtout. Ma conviction se fit absolue. Plus rien de conjectural ni d'hypothétique dans les conclusions. Donc, disais-je avec conviction :
L'auteur des Pensées et de la Correspondance s'est appliqué à d'autres travaux. Il a écrit, lui aussi, pour le public, et publié de son vivant. Donc, MM. de Raynal se trompent, eux si bien renseignés, quand ils affirment le contraire.
Mais comment passer des certitudes théoriques aux preuves de fait ?
Oh ! si je pouvais découvrir ce Joubert anonyme, inconnu, nié par les siens, deux fois inédit, pour ainsi parler ! Ce Joubert, amoureux de la perfection insaisissable, et qui, cependant, à certaines heures d'aimable abandon, avait jugé que telle et telle de ses productions n'étaient pas indignes de venir au jour.
A propos de ces pages qu'il avait produites en se cachant, la kyrielle des questions se déroulait de nouveau : Quels en pouvaient bien être le sujet et le genre? Articles de journaux ? de revues ? minuscules plaquettes ou livres opulents ? avant ou après la Révolution ? et dans quel esprit ?
Car Joubert le pieux, l'orthodoxe, le pacifique, avait bu, tout jeune, à la coupe empoisonnée. Un moment, disciple de Diderot !
Si ferme était ma conviction : je résolus de faire pratiquer des fouilles - n'est-ce pas le mot ? - à la Bibliothèque Nationale. Sur mes indications, M. de ** voulut bien se charger de ce soin. En s'y prêtant, avait-il espoir, le moindre espoir? Il s'agissait de déterrer un article dont Chateaubriand avait cité avec mystère quelques lignes. Cet article retrouvé, il faudrait profiter des moindres indices, soit littéraires, soit historiques, soit matériels, pour se porter aux trouvailles décisives.
Sur cette unique donnée positive, et encore était-elle infirmée par les éditeurs de Joubert, comment arriver à découvrir, dans l'immense accumulation d'écrits de toute sorte, un article anonyme dont quelques lignes seules étaient connues et qu'on pût, avec certitude, attribuer à Joubert ?
Retrouvât-on, par le plus grand des hasards, l'article auquel Chateaubriand avait fait un rapide emprunt, resterait à établir, par des preuves intrinsèques, qu'il était bien de Joubert. La parole de Chateaubriand ne suffirait pas, puisque, nonobstant le passage cité par lui, on avait nié que Joubert eût publié, si peu que ce fût.
Huit jours de recherches, et quinze, et vingt. Pas le moindre résultat. On avait suivi le Mercure ancien et nouveau, la Gazette de France, l'Esprit des Journaux, le Journal des Débats et combien d'autres périodiques. Rien. J'insistai... J'étais sûr... Le cercle nécessairement se rétrécissait. - Suspendre les recherches au moment de trouver !
Je réussis à communiquer quelque chose de mon ardeur et de mon espoir.
On me répondit : « Vos nouvelles indications sont aussi précises - que le permet l'obscurité même de la nuit où nous cherchons notre route. »
Enfin, un billet m'arriva qui me fit battre le cœur ; je demande la permission d'en transcrire le texte : « Paris, octobre 1888. - A la dernière heure, et dans des conditions bien inattendues, je mets la main sur le Boscobel... La fermeture de la Bibliothèque m'empêche d'en dire plus aujourd'hui; je n'ai que le temps de vous annoncer que la pièce tant cherchée se trouve dans le volume intitulé : « Précis historique sur Crumwel (sic), suivi d'un extrait de l'Eikôn basiliké, ou Portrait du Roi, et du Boscobel, ou Récit de la fuite de Charles II, par M..., de l'Académie de Marseille. »
Joubert était-il assez caché - l'original et le sage ! - sous le voile trois fois épaissi de l'anonyme ou plutôt du pseudonyme; mieux que cela : l'indication conduisait au nom d'un contemporain et d'un ami. En dépit des dictionnaires biographiques, bibliographiques, le livre n'est pas de celui auquel on l'attribue. Il est bel et bien de Joubert. Je suis en mesure de le prouver à l'aide d'un critérium infaillible. Ce petit secret de critique littéraire, ce n'est pas ici le lieu de le produire : il sera livré en meilleure place.
Articles retrouvés, correspondances inédites, réflexions personnelles, conjectures, hypothèses, et quelque bout de thèse encore, mais sans échafaudage d'arguments, quand j'eus coordonné le tout, une pensée me vint :
Le public ne serait-il pas bien aise d'entrer dans la confidence; un certain public, initie aux œuvres du groupe et aux publications qui le concernent ?
Aussitôt cette pensée, adieu le repos dans le travail, l'aventureuse sécurité des recherches, des conjectures et des hypothèses, hors des sentiers battus! Adieu le rêve fantaisiste des longues veillées, confinant au sommeil ! Voici venir la crainte, la défiance des autres et de moi.
Hésitant, je me disais : Quelle fureur d'écrire ! lire est si doux ! Mais quoi! le travail était terminé. S'il y avait, de ci de là, quelques pages à reviser, les premières remarques conjecturales à mettre en harmonie avec les derniers résultats positifs, c'était tout; c'était peu.
Je ne sus pas résister à la tentation.
J'ajoutai quelquefois; la plume, jadis lancée à toute bride, timide maintenant, s'arrêtait au bout de chaque phrase.
Souvent j'effaçai, sans ombre de regret. N'était-ce pas diminuer d'autant les risques et périls ?
De là le présent volume sur Chateaubriand. Un autre, tout prêt, pourra suivre, intitulé : Du nouveau sur Joubert. Par mille liens, il se rattache étroitement au premier.
Attiré par les noms de Chateaubriand, de Fontanes et de Joubert, peut-être quelque critique fera-t-il à ces humbles volumes le périlleux honneur de les feuilleter.
Au moins y trouvera-t-il des pièces inédites d'un réel intérêt. Qu'il s'en empare pour ses propres études; qu'il prenne même, dans le reste, le peu qui semblerait utile à son œuvre. Qu'il fasse comme M. Paléologue - ou plutôt, qu'il ne fasse pas comme lui.
M. Paléologue a publié, dans la Revue des Deux Mondes1, une étude, d'ailleurs fort bien écrite, sur Mme de Chateaubriand.
(1) Etude reproduite dans Profils de Femmes ; Paris, Calmann Lévy, 1895. ↩
En la rédigeant, il n'a cessé d'avoir mon travail (1887) sous les yeux. Les vues les plus personnelles, comme les citations les plus topiques, avec quelle aisance de plume il s'en est emparé! On Iit :
Dans Madame de Chateaubriand :
Le 27 novembre 1802, Chateaubriand avait traversé la Bretagne au terme d'un voyage assez long... Il ne put s'arrêter que vingt-quatre heures auprès de sa femme... Quelle fut la physionomie de l'entrevue ? Les papiers imprimés ou inédits que j'ai consultés ont gardé là-dessus un rigoureux silence... Nous savons toutefois, par Chateaubriand lui-même, la conclusion de l'entrevue :
« Madame de Chateaubriand devait aller me rejoindre à Rome, et M. Joubert parlait de l'y accompagner2. »
(2) La citation n'est pas textuelle. Les Mémoires portent : « se prépara à me venir rejoindre.i M. Paléologue la prend telle quelle dans mon livre, et l'attribue aux Mémoires d'Outre-Tombe. ↩
Les voilà bien tous les trois !...
Joubert n'aurait-il pas décrit trait pour trait, sous la forme négative ou de contraste, le genre de causerie de Mme de Chateaubriand :
« Il est des entretiens où l'âme ni
Dans la Revue des Deux Mondes (Ier fév. 1889, pp.606-641):
Le 27 novembre 1802, au retour d'un voyage d'affaires, il se décida à passer par la Bretagne et à faire visite à la vicomtesse. Il demeura tout juste vingt-quatre heures auprès d'elle. Quel accueil reçut-il? Quelle fut la physionomie de cette courte entrevue ? Aucun témoignage écrit ne l'a révélé. Mais nous savons, par Chateaubriand lui-même, quel en fut le résultat : « Madame de Chateaubriand devait aller me rejoindre à Rome, écrit-il dans les Mémoires d'Outre-Tombe, et M. Joubert parlait de l'y accompagner ».
Il dut y avoir, j'imagine, entre ces trois personnes d'une si haute distinction morale, plus d'un de ces entretiens « où, comme le disait Joubert, l'âme et le corps prennent part », où l'on s'exprime « du fond
le corps n'ont de part. J'appelle ainsi les conversations où personne ne parle du fond de son cœur, ni du fond de son humeur; où il n'y a ni abandon ni gaieté, ni épanchement ni jeu ; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation; enfin où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce. »
Dépouillez cette pensée de la forme négative qui la recouvre comme d'un voile discret, et vous aurez, de l'amie de Joubert, prise au vif de ses entretiens, un portrait d'une ressemblance achevée.
Deux jours après les funérailles, Chateaubriand annonçait à Chènedollé qu'il serait à Paris au mois de janvier, et, un peu plus tard, en Bretagne.
Cette fois, la résolution était prise. Elle devait tenir.
Éclat de colère... accès de désespoir qui fit explosion sur le sol étranger où ils cherchaient un asile sous l'aiguillon de la misère; scène d'angoisse, pendant laquelle dut mortellement saigner le cœur de la noble femme qui chérissait ou plutôt adorait Chateaubriand, scène que celui-ci eut « la mauvaise pensée » de consigner sur l'heure - et l'irréparable malheur d'oublier - en des « pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte au cœur ou à la tête ».
« Oh ! argent que j'ai tant méprisé... » etc. Ivresse de colère... ... Déçu, sans ressources, il exhala sa révolte et son désespoir... Accès d'une heure.
« S'est-elle jamais plainte? » se
de son cœur et de son humeur »; tout le contraire de ces conversations « où il n'y a ni abandon ni gaieté, ni épanchement ni jeu; où l'on ne trouve ni mouvement ni repos, ni distraction ni soulagement, ni recueillement ni dissipation; enfin où l'on n'a rien donné et rien reçu, ce qui n'est pas un vrai commerce ».
Le lendemain des funérailles de Mme de Beaumont], Chateaubriand écrivit à Chênedollé : « ... Je serai à Paris au mois de janvier, et en Bretagne peu de temps après... »
Cette fois, sa résolution était fermement arrêtée...
Une crise... où le cœur de Mme de Chateaubriand dut souffrir une angoisse mortelle. Il était en Suisse, presque sans ressources... Alors, dans un accès de révolte et de désespoir, il écrivit ces lignes :
« Oh ! argent que j'ai tant méprisé... », etc.
La raison lui revint, et cette pensée mauvaise, qu'il n'avait écrite que pour soulager son cerveau, « de même qu'on se fait percer les veines quand le sang afflue au cœur ou monte à la tête » n'eut aucune suite. Crise de colère... crise de désespoir...
Quelle attitude la vicomtesse de
demande Chateaubriand au milieu d'une rangée de points d'interrogation qui ressemblent à un examen de conscience avec aveux entre les lignes.
Sous la réserve des informations ultérieures, je pense qu'elle a fait effort pour dissimuler, pour déconcerter les curiosités malignes parées de dehors amicaux, imposer à tous par la suprême dignité de son silence.
Le plus souvent elle a paru ne pas voir, ne pas comprendre... Une âme fière n'aime pas à se faire plaindre : telle Mme de Chateaubriand, et vis-à-vis de tous, si nous exceptons Joubert; car avec cet incomparable ami, d'ailleurs au courant de bien des choses, elle a pu et dû s'épancher à l'aise.
Comment le monde n'a-t-il pas soupçonné que son affectation à ne pas lire les chefs-d'œuvre de son mari... procédait de ce même sentiment de haute réserve, de cette attitude fière et noble?...
Tout bien considéré, mes conjectures seraient que Mme de Chateaubriand obtint de son mari, en profondeur et sincérité d'affection, incomparablement plus que les « nobles enthousiastes » dont il a été fait mention ici et là, - sans la nuance toujours et le respect qui eussent été de rigueur...
Chateaubriand... ? Le sentiment très vif qu'elle avait de sa dignité lui inspira, dans ces conjonctures délicates, une conduite noble et fière. Elle n'affecta ni les dehors de la jalousie, ni ceux de la résignation; mais elle feignit de ne rien voir, de ne rien comprendre.
A quelque profondeur de l'âme que ses douleurs aient pénétré, elle ne les a jamais traduites par une expression violente et indiscrète; « elle ne se plaignit jamais ». C'est Chateaubriand lui-même qui le déclare. Sauf à Joubert, cet ami délicat qui pouvait tout entendre et savait tout comprendre, elle ne se livra à personne, je pense, par pudeur d'abord, par calcul aussi sans doute, car, sur ce point, elle était femme à penser, avec Mme du Deffant, « qu'il n'y a pas une seule personne à qui l'on puisse confier ses peines sans lui donner une maligne joie et sans s'avilir à ses yeux ». Cette ignorance où elle prétendait être des œuvres de son mari n'était qu'affectée. C'était une attitude qu'elle s'était imposée à l'égard du monde; c'était aussi le seul moyen qu'elle eût de couper court aux allusions déplaisantes et de déconcerter les curiosités malignes.
A la considérer dans l'ensemble de sa vie, il serait paradoxal d'avancer qu'elle a eu la meilleure part de ses sentiments affectueux. Mais à la comparer avec chacune de ses rivales, on est en droit d'affirmer que, tout compte fait, c'est elle qui a eu la plus forte somme... Il avait parfaitement conscience de ses torts envers elle; on en trouve l'aveu
Frondeuse d'instinct et d'humeur : légitimiste par traditions et souvenances; bonapartiste par contagion d'amitié et par éblouissement de gloire ; républicaine par accès de révolte et manie de paradoxe, elle tient de tous les partis et ne se tient
Dans le fond, je crois qu'elle était plutôt royaliste, mais à la mode de ses ancêtres qui faisaient perpétuellement échec à la royauté : « Le sang breton de mon père le rendait frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour » Le mot est de Chateaubriand, etc...
Quinze ans écoulés (1814-1830), lorsqu'il faudra rédiger, pour les Mémoires d'Outre-Tombe, le récit du voyage de Gand, elle se souviendra des « petits Cent-Jours » comme d'hier.
«Une républicaine, veux-tu dire? Pourquoi non ? Je n'ai pas d'antécédents politiques, moi. Je puis, dès qu'elle arrivera, accepter la République. Et vous autres, hommes d'État du présent et du passé, vous avez tous fait et vous faites trop de bêtises pour qu'elle n'arrive pas... »
fréquent dans les lettres qu'il lui a adressées pendant la seconde moitié de sa vie. [Où donc cet aveu ?]
Par son tempérament, comme par ses traditions de famille et de race, la vicomtesse de Chateaubriand était indépendante et portée secrètement vers l'opposition, sous quelque régime que ce fût.
On eût pu lui appliquer ce que les Mémoires d'Outre-Tombe nous apprennent de M. de Chateaubriand le père : « Le sang breton le rendait frondeur en politique, grand opposant des taxes et violent ennemi de la cour. » Elle fut comme éblouie de son génie [de Napoléon].
La voilà légitimiste, mais frondeuse. Lorsqu'elle en fit le récit [des Cent-Jours], dix ans plus tard, elle les raconta avec un aussi vif sentiment que s'ils se fussent passés de la veille.
La voilà prête à accepter la République, : « Républicaine, pourquoi non?... Je n'ai pas d'antécédents politiques, moi; je puis, dès qu'elle arrivera, accepter la République. Et vous autres, hommes d'Etat du présent et du passé, vous avez tous fait et vous faites trop de bêtises pour qu'elle n'arrive pas1. »
(1) Ce qui est bien à M. Paléologue, c'est cette phrase où se résument d'autres traits de même valeur : « Mariée, elle a vécu plus isolée que les veuves ; femme, elle n'a pas eu d'amant.i Parler ainsi de la grande chrétienne que fut Mme de Chateaubriand, c'est n'avoir pas du tout le style qui convient au sujet, c'est manquer la note et chanter faux, horriblement. ↩
Certes, à les voir adoptées de la sorte par M. Paléologue, et consacrées par la grande Revue, je ne puis que m'avouer extrêmement flatté.
Combien de lecteurs, en tous pays, n'auront plus, sur Mme de Chateaubriand, d'autres jugements que les siens, - que les miens. Secours imprévu, fortune inespérée ! Je l'en remercierais sans réserve si, tandis qu'il s'emparait du fond et plus d'une fois de la forme, il ne m'avait attribué certaines assertions que je n'ai point émises.
Et d'abord, pourquoi n'avoir pas reproduit le titre avec l'exactitude qui est dans les usages bibliographiques de notre temps : Madame de Chateaubriand, d'après ses mémoires et sa correspondance.
M. Paléologue le résume ainsi : Mémoires de Madame de Chateaubriand.
Et encore ce mot, « Mémoires », ne l'a-t-il maintenu que pour le contester aussitôt.
« ... Bien ambitieux, ce titre de « Mémoires » qu'on a voulu inscrire en tête de ces souvenirs. N'était la relation du voyage de Gand, qui est presque un chapitre d'histoire, ce ne serait là, à proprement parler, que des notes utilisées plus tard dans la composition des Mémoires d'Outre-Tombe. »
Eh ! que dis-je autre chose? Lisez dans l'Introduction : « Ce titre même de « Mémoires», dont il a plu à M. Maxime du Camp de décorer les deux cahiers, certainement elle l'aurait désavoué comme trop ambitieux. Le vrai titre eût été : « Souvenirs et Notes pour servir aux Mémoires d'Outre-Tombe. »
« - Mme de Chateaubriand n'avait d'autre but que de préparer des notes à son mari. »
On voit le procédé : contester en apparence, et, dans le fait, retenir l'idée, souvent avec l'expression essentielle. Lorsqu'on ne se donne plus les gants de réfuter, tout doucement et sans crier gare, on s'approprie les vues critiques et les conclusions.
L'étude première sur Mme de Chateaubriand avait été poussée à fond, dans tous les ordres et dans tous les sens : origines, éducation, caractère, humeur, trempe intellectuelle, valeur morale, vie privée, vie pratique, vie politique, vie d'œuvres, influence conjugale, - sentiments réciproques des deux époux, et ces choses si délicates, elles-mêmes subdivisées au possible.
Tout cela, bien qu'appuyé de preuves, pouvait être discuté et retourné en sens inverse. Mais non. Et Dieu merci! Le travail de M. Paléologue n'est qu'un résumé très fidèle, une adoption totale, ou, si l'on veut, une adaptation habile avec des apparences de réfutation. Ce sont ces apparences moins généreuses qui me chiffonnent, et non les emprunts, dont je me félicite grandement.
Collaboration de Mme de Chateaubriand aux Mémoires d'Outre-Tombe, avais-je dit, en précisant et en distinguant avec un soin extrême : collaboration littéraire, de telle à telle année, et de telle page des Mémoires à telle autre; collaboration moins étroite, par un commerce de petits papiers couverts de notes; collaboration orale, ou plutôt incessante mise en commun des souvenirs et des impressions, par la vive parole de chaque jour ; influence morale sur certains jugements qui surprennent venant de Chateaubriand, sur la perpétuité de certaines amitiés dans le cœur de l'orageux Breton, et sur les portraits idéalement beaux de Fontanes et de Joubert.
Est-elle assez divisée, analysée, précisée, cette indiscutable collaboration de Mme de Chateaubriand aux Mémoires d'Outre-Tombe?
Toutes ces distinctions, M. Paléologue fait mine de les ignorer. Il les connaît pourtant, puisqu'il s'en sert, comme venues de son propre fonds, et qu'elles lui servent précisément à paraître me réfuter.
« On a dit que Mme de Chateaubriand avait collaboré aux Mémoires d'Outre-Tombe; on a même prétendu (et c'est l'avis de M. Pailhès, éditeur des Mémoires de la vicomtesse) que, sur les points où cette collaboration se serait exercée, les retouches, additions et suppressions faites de la main de Chateaubriand lui-même ont gâté l'œuvre première qu'il copiait. Posées dans ces termes, ni l'une ni l'autre de ces assertions ne sont exactes. »
Suivent, sur la collaboration conjugale, des distinctions et des restrictions qui se trouvent également dans mon livre. Seulement, dans le livre, elles ont un petit mérite qu'elles n'ont plus dans l'article : le tout petit mérite de l'antériorité.
Second point. On reconnaît et on loue, en termes excellents, l'esprit délicat et le tour original des Souvenirs de la vicomtesse; mais on n'admet pas que Chateaubriand les ait gâtés en les retouchant.
Ceci n'est qu'affaire de goût... On ne discute pas. Je me contente de provoquer à la comparaison, et, « dans les termes où je l'ai posée » de maintenir ma préférence.
On a beaucoup écrit sur Chateaubriand. Je suppose ces travaux familiers au lecteur. Quelquefois, il m'a semblé nécessaire ou intéressant de les citer. Je le fais en employant les guillemets. Varier les formules, gâter en démarquant, m'aurait ennuyé très fort. De ces travaux, je cite donc loyalement ce qui revient à mon sujet. J'ajoute aussi. Je complète. Je rectifie. J'ose parfois émettre un avis différent ou contraire. Cela s'applique surtout aux deux volumes de Sainte-Beuve: Chateaubriand et son groupe. Cet ouvrage passe pour être son chef-d'œuvre. Non pas un chef-d'œuvre qui lui fasse honneur: il trahit un bien vilain caractère.
On blâme généralement la rancœur d'où procèdent ces pages acrimonieuses. Mais on ne laisse pas d'en adopter les conclusions. C'est en déconsidérant l'homme que l'habile critique s'efforça de découronner l'auteur. Après un demi-siècle de règne, une réaction était inévitable. Elle fut cruelle au génie si longtemps adulé. A cette heure, elle a pris fin. Et la vraie postérité commence pour Chateaubriand. De par les juges les plus compétents, l'écrivain est « le plus grand », « le plus illustre de notre âge ». Son œuvre, un moment déprécié et comme déchu, remonte à sa place, et c'est la première. L'homme n'a pas repris faveur au même degré. Le livre de Sainte-Beuve continue à peser sur lui d'un poids écrasant. On irait jusqu'à refuser le respect à celui que l'ensemble des contemporains entoura d'adorations. Parce qu'on a lu, dans un livre ennemi, des mémoires et historiettes sans garantie; parce qu'on a surpris des faiblesses de cœur dans la vie du chantre des passions, est-on mieux renseigné sur Chateaubriand que les Fontanes, les Joubert, les Clausel, les Chênedollé, les Neuville, les Ballanche, les Bonnevie ?
Ceux-là, témoins hors de pair, le pratiquèrent vingt et quarante ans. Ils « chérirent sa personne », autant qu'ils admirèrent son génie. De telles amitiés ne sont pas dupes des apparences. Elles jugent l'homme qui les mérita. Or, ce jugement, par l'intimité des rapports et la durée des informations, pourrait-on dire, vaut bien l'enquête cauteleuse de l'anecdotier « écoutant aux portes et regardant à travers les serrures » Les curieux qui se renseignent de la sorte voient mal et entendent de travers. Chateaubriand et son groupe est rempli de commérages artistement mêlés aux analyses. A maints de ces détails, étudiés de près, on verra quelle créance mérite la psychologie qu'on en déduit.
En tant que critique littéraire, Sainte-Beuve ne redoute aucune comparaison. Il est merveilleux de flair, de goût, de pénétration, de délicatesse, de souvenirs, de rapprochements. Il parle une langue admirablement précise et souple, fine et poétique. Les images naissent et se multiplient sous sa plume; elles viennent si bien, elles sont si gracieuses que, séduit par elles, on accueille avec le même sourire, et sans examen préalable, les pensées qu'elles revêtent. Je ne me cache pas de l'admirer beaucoup.
Toutefois, même à ce point de vue strictement littéraire, il y a, dans son livre sur Chateaubriand, un parti-pris d'absolu qui révolte. Soumettez à une épreuve de cette rigueur les procédés de nos classiques mêmes : je n'en sais pas un seul qui restât debout. Ce ne serait bientôt plus que fragments et débris : « Chateaubriand n'est pas assez antique...; décadence » ; - « Bossuet... idées communes » ; - « Salomon était déjà de la décadence1. » A ce compte!
(1) Causeries du Lundi, article sur les Mémoires d'Outre-Tombe. ↩
Le Chateaubriand du foyer et des relations amicales, l'homme intérieur et « antérieur », avec son caractère, son humeur, ses goûts, ses habitudes, ses rêveries, ses travaux, ses sociétés : c'est lui qu'évoque le présent volume. Pour la seconde et la troisième période de sa longue carrière, un autre volume sera nécessaire, dont les éléments sont rassemblés. Il contiendra beaucoup d'inédits. En regard des rôles politiques, l'image qui suit serait moins ressemblante.
« L'homme n'est pas un et simple », a dit Chateaubriand. « Pourquoi y a-t-il si peu de portraits fidèles? Parce qu'on a fait poser le modèle à telle époque de sa vie. Dix ans après, le portrait ne ressemble plus. » Et ailleurs : « C'était un autre moi, un moi qui jadis habita ces lieux; et ce moi a succombé, car nos jours meurent avant nous. »
« C'est l'homme et non l'auteur qui est touché. »
(Lettre inédite de CHATEAUBRIAND.)
« Il se montre là ce qu'il est si souvent, le meilleur et le plus aimable enfant du monde. »
(Lettre de JOUBERT.)