Chapitre XIII. Une « année des plus remarquables » (suite)
Texte issu de la reconnaissance optique du fac-similé de Bordeaux : Féret, 1896, non relu : des erreurs de lecture subsistent. Chaque numéro de page ouvre la page scannée, pour vérifier une lecture. Voir le fac-similé.
- J'avais conservé le manuscrit raturé, avec un soin religieux : le malheur a voulu qu'en quittant l'infirmerie de Marie-Thérèse, il fût brûlé avec une foule de papiers. Néanmoins les lecteurs de ces Mémoires n'en seront pas privés : un de mes collègues eut la générosité d'en prendre copie; la voici.
Sainte-Beuve est donc mal renseigné : il prétend que l'auteur n'a jamais recueilli ce discours dans ses œuvres et n'en a pas donné le texte avoué.
Une copie manuscrite de ce document est sous mes yeux. A la couleur du papier, je la suppose ancienne; peut-être est-elle de 1811. Qui sait même si ce n'est pas la propre « copie» due à « la générosité » du collègue? Elle commence par une note très discrète. Cette discrétion même serait une présomption que la copie fut faite sous l'Empire. Je la reproduis : « Discours composé par M. de Chateaubriand, auteur du Génie du Christianisme, pour sa réception à l'Institut en 1811. Ce discours n'a été ni prononcé, ni imprimé. Il sera facile, en le lisant, d'en deviner les raisons. »
Le nom du fabricant « J. Bouchet » et une coquille allongée apparaissent dans la pâte du papier.
Du texte manuscrit à celui des Mémoires, je surprends quelques variantes : simples détails de forme; corrections purement littéraires, et qu'il serait intéressant d'étudier. Je viens de me livrer à cette petite étude, et ma conclusion serait que, loin de perdre aux retouches, le discours y a gagné, et gagné sur tous les points modifiés. On n'en saurait dire autant des interpolations infligées au texte authentique par la police. Dix ans plus tard, Chateaubriand était amené à faire la déclaration suivante :
Paris, 17 juin 1821.
Je n'ai jamais publié mon discours à l'Académie. Je ne reconnais aucune des copies qui sont entre les mains du public. Elles ont toutes été répandues par la police de Bonaparte; elles sont interpolées et mutilées d'une manière horrible. Celle qui est insérée dans les pièces [intéressantes] pour servir à l'histoire du XIX° siècle est aussi fautive que les autres1. Je possède l'original écrit de ma main et lacéré par celle de Bonaparte; et quand on lit cet original, on voit pourquoi Bonaparte voulait me faire fusiller. Je n'ai point, Monsieur, réclamé contre l'article du Drapeau blanc; car je ne ferai jamais rien qui puisse nuire aux royalistes, lorsqu'ils disposeront de ma propriété sans m'en demander la permission1.
(1) Chez Dentu, 1821, 208 pages. Le discours de réception, pp. 124-140, ne diffère du texte des Mémoires que par des mots sans importance ; il est partois plus correct. ↩
(1) Autog, signé. ↩
Notre copie n'avait subi aucune de ces altérations intéressées. Elle est seulement un peu moins parfaite. Ne pouvant songer à reproduire tout le discours, je ne relève, sur la copie inédite, que le morceau dédié à Fontanes ; les curieux pourraient le rapprocher du texte reconnu par Chateaubriand :
..... Si je voulais enfin, Messieurs, vous parler d'un ami bien cher à mon cœur, d'un de ces amis qui, suivant Cicéron, rendent la prospérité plus éclatante et l'adversité plus légère, je vanterais sans doute la force, l'harmonie de ses vers qui, formés sur les grands modèles, se distinguent néanmoins par un tour original : je vanterais un talent supérieur qui ne connut jamais les sentiments de l'envie, ce talent heureux qui, depuis des années, ressent tout ce qui peut m'arriver d'honorable, avec cette joie naïve et profonde connue seulement des plus heureux caractères et de la plus vive amitié; mais je n'omettrais point dans cet éloge la partie politique de mon ami; je le peindrais à la tête d'un des premiers corps de l'État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d'œuvre de mesure, de bienséance et de noblesse; je le présenterais sacrifiant le doux commerce des Muses à des occupations sans charmes, si l'on ne s'y livrait dans l'espoir de former des enfants capables de suivre un jour les traces glorieuses de leurs pères et d'éviter leurs erreurs...
Bien entendu, l'Académie avait conformé sa décision à celle de l'Empereur; le discours ne pouvait être prononcé. Chateaubriand fut prié d'en composer un autre. Il s'y refusa net, et, le 2 mai, on lut en séance une lettre dans laquelle il déclarait que « ses affaires et le mauvais état de sa santé ne lui permettant pas de se livrer au travail, il lui était impossible, dans ce moment, de fixer l'époque à laquelle il désirerait avoir l'honneur d'être reçu à l'Académie. 29 avril 1811. »
Chateaubriand avait repris le chemin de la Vallée.
Une épître à l'ami Frisell va nous dire l'état d'esprit et d'âme où le laissèrent toutes ces péripéties non communes :